L'oeil de verre

Par Maud14

Hyacinthe se réveilla le lendemain matin le vague à l’âme en pensant à son appareil photo probablement trônant parmi les anémones et autres algues tapissants le fond de l’océan. Pour se l’offrir, elle avait dû économiser au moins deux bons mois de salaire et en prenait grandement soin depuis son acquisition trois ans auparavant.

La nuit précédente, elle avait veillée tard dans son fauteuil en velours vert. Hyacinthe se repassait dans sa tête les évènements depuis sa chute dans les déferlantes jusqu’à son réveil sur la plage. En boucle. Les sensations qu’elle avait ressenti, la vision des flots tumultueux, le visage marmoréen d’Alexandre. Cet homme devait être un nageur aguerrit pour l’avoir sortit de cette situation périlleuse. Se trouvait-il derrière elle lorsqu’elle était tombée? Comment avait-il pu arriver aussi vite et la trouver dans les méandres de le tempête? Ses réflexions l’avaient menées jusqu’au milieu de la nuit et elle s’était réveillée en fin de matinée suivante, défectueuse. Comme s’il lui manquait une partie de son corps, un membre à part entière, l’oeil de verre qui lui permettait de dérober une partie de la beauté du monde.

Ses pas las la menèrent jusqu’au port où Pierrot finissait de vendre la pêche du matin.

« T’as une drôle de tête ma p’tite mouette rieuse », l’accueilli-t-il en posant ses deux mains sur sa canne Fou de Bassan.

Hyacinthe ne vit pas de traces d’Alexandre et le vieil homme devina son regard.

« L’Albatros m’a d’mandé la permission pour la journée, le pauvr’ gamin il bosse comme un démené j’lui devait bien ça! »

« C’est gentil de ta part, répondit Hyacinthe qui se laissa tomber sur le petit muret de pierre à côté du stand. Pierrot, j’ai perdu mon appareil photo ».

« Ta machine? Mille sabord, j’suis fâché pour toi mon petit. Qu’est-ce t’en a fait? »

« Je l’ai laissé tomber dans l’océan ».

« Il gobe tout c’lui là, pesta le pêcheur avant d’accueillir un client retardataire. Il lui tendit une poche pleine de lieu jaune et se retourna vers Hyacinthe.

« Y m’reste de quoi faire un bon repas pour s’soir. Ça t’dirait d’venir nous rendre visite? l’Albatros et moi on va te r’monter le moral »

« C’est pas de refus », répondit-elle. Au fond, elle avait envie de recroiser Alexandre pour creuser un peu plus sur son sauvetage miraculeux. Alors qu’elle avait failli perdre la vie, la jeune femme ne pensait qu’à en découvrir un peu plus sur cet homme qui l’intriguait de plus en plus.

Elle rentra chez elle pour travailler et en ressortit en début de soirée, une bouteille de petit chablis sous le bras, la préférée de Pierrot.

En arrivant chez lui, elle distingua la silhouette tassée et courbée du vieux loup de mer penchée sur la table du salon, à travers la fenêtre et son voilage dentelé. Il avait abandonné sa casquette de marin pour se peigner les quelques fins cheveux blancs qui lui restaient sur le crâne. Puis, une masse noire émergea près de lui, et l’engloutit tout entier sous les yeux de Hyacinthe. Alexandre était rentré.

« Ah la mouette!, s’exclama Pierrot en lui ouvrant. Tu t’souviens d’mon préféré! Y fallait pas! ».

La jeune femme entra dans la cuisine à sa suite où flottait une délicieuse odeur de poisson citronné.

« Bonsoir Hyacinthe ». La voix grave d’Alexandre lui souleva presque le coeur. En avait-elle peur maintenant?

« Salut »

« Bon, pas de chichi, installez-vous dans l’salon, j’reviens avec les verres remplis », les commanda Pierrot qui s’affairait autour de sa gazinière. Ils obéirent sans se faire prier et allèrent s’asseoir autour de la table à la nappe striée d’oiseaux en tout genre. Hyacinthe jeta un coup d’oeil circulaire à la pièce, elle aussi quelque peu troublée.

« Comment se passe la cohabitation? », lança-t-elle d’une voix qu’elle voulu posée mais qui sonna légèrement aiguë.

En face d’elle, Alexandre l’observait.

« Très bien »

« Pierrot m’a dit que tu avais pris ta journée aujourd’hui, ça fait du bien aussi de lever le pied ». Hyacinthe se maudit de ses sujets de conversation convenus et sans grands intérêts.

« J’avais quelque chose à faire », répondit-il seulement.

Décidément elle n’aurait pas plus de réponse venant de sa part. Pierrot en profita pour les rejoindre, trois grands verres de vin dans les mains. Il s’assit près d’eux et leva son apéritif vers son lustre de breloques.

« J’ai envie d’trinquer ce soir! A l’Albatros qui m’est une aide précieuse, et à la mouette rieuse, qui, j’espère bien, retrouv’ra son engin photographique un d’ces quatre! »

« A la tienne Pierrot, mais ça m’étonnerait que je le retrouve », répliqua piteusement Hyacinthe avant de boire une gorgée.

« C’est p’tetre les Morgans qui t’’l’on chapardé! »

« Les Morgans? », interrogea Alexandre.

« Tu connais pas les Morgans l’albatros? C’est un peuple marin qui habite le fond des mers de nos côtes. On raconte qu’ils sont très beaux, ces gens-là. Ils ont p’têtre trouvé ton appareil et l’on gardé pour eux "

Le grand brun fronça les sourcils.

Hyacinthe sourit à l’évocation du conte breton qu’on lui racontait étant enfant et posa un regard bienveillant sur Pierrot. C’était aussi ça qu’elle aimait. Le folklore, les croyances des gens, l’imagination et la poésie que pouvait générer la Bretagne. Elle admira les petits yeux pétillants et sombres du vieil homme, et son coeur se serra lorsque son regard bifurqua sur la photo posée sur la bibliothèque derrière lui. Un cliché de lui et de sa femme, disparue il y avait dix ans de ça. En mer, disait-on. Alors, Pierrot répétait depuis que les Morgans l’avaient choisi à cause de sa grande beauté pour qu’elle les rejoigne, et qu’elle y coule des jours meilleurs.

Il avait alors troqué sa tristesse contre un espoir qui le faisait vivre, reprendre le chemin de la mer qui lui avait pris l’amour de sa vie, et continuer de pêcher sur son « Morvaout ».

« Qui sait, p’têtre que c’est ma Marie qui l’a récupéré pour toi! », ajouta Pierrot.

« C’est possible »

« Qui est Marie? », interrogea de nouveau Alexandre.

« Ma Marie… Ma Marie nous a quitté y a de ça… dix ans maintenant. C’tait la plus belle des femmes, c’tait ma femme à moi. Elle te f’sait un phare breton comme t’en aurait jamais mangé. Et ses palourdes persillés s’ront jamais égalées, crois-moi l’albatros! Elle avait un sourire tout rond à faire pâlir le soleil et la lune aussi. Marie elle était douce et calme comme l’eau au petit matin ».

« J’aurais aimé la connaître », murmura presque Hyacinthe, émue.

« Elle adorait les mouettes », la rassura Pierrot dans un petit clin d’oeil.

Soudain, la jeune femme vécu la perte de son appareil photo comme tout à fait secondaire, voire superficiel. Ils dînèrent le poisson délicieux que leur avait préparé le vieil homme. Pierrot racontait ses aventures en mer, Hyacinthe les commentait, Alexandre les écoutait.

A la fin du dîner, Hyacinthe aida Alexandre à débarrasser la table et à faire la vaisselle pendant que le marin somnolait sur son fauteuil, le ventre repus, le sang alourdit par le vin.  Alors qu’elle allait rentrer chez elle, Alexandre la retint sur le seuil de la porte.

« J’ai quelque chose pour toi », dit-t-il avant de disparaître dans la maisonnée. Il revint quelques instants plus tard et lui tendit ses mains. La jeune femme fronça les sourcils sans comprendre et ouvrit bêtement la bouche.

« Qu’est-ce… »

« Je l’ai retrouvé »

Hyacinthe fixait l’appareil photo qu’il lui présentait, complètement sonnée.

« Ça ne peut pas être le mien… »

« Si. Je l’ai amené à réparer, il fonctionne très bien »

Les yeux de la jeune femme cillèrent sous l’émotion, et son coeur se mit à tambouriner contre ses tempes.

« Mais… C’est impossible », souffla-t-elle en prenant l’objet dans ses mains pour l’inspecter de plus près. Le modèle était le même.

« Je l’ai trouvé ce matin sur la plage et Pierrot a bien voulu que j’aille chez le… photographe »

« J’y crois pas… C’est incroyable. Merci!, s’exclama Hyacinthe en relevant des yeux écarquillés sur lui. Comment… Comment je peux te remercier? Mais pourquoi tu as fait ça? Ça a dû couter un bras »

Alexandre balaya ses mots d’un petit signe de tête et lui offrit un léger sourire.

« J’ai remarqué que c’était un objet qui ne te quittait pas, alors je me suis dit que sans lui, tu serais triste ». La candeur de son explication surprit la jeune femme.

« C’est très gentil de ta part »

Le regard de l’homme changea subrepticement, et son air se fit plus grave.

« Hyacinthe, j’aimerais te demander quelque chose. Il se tenait droit, devant elle, les yeux plantés dans les siens, et elle eut subitement peur de ce qu’il allait lui dire. J’aimerais venir avec vous en Afrique ».

Stupéfaite, Hyacinthe le dévisagea.

« A bon? Mais, pourquoi? »

« Parce que je veux voir le monde. Parce que votre combat m’intéresse. Et parce que je peux vous être utile ». La témérité avec laquelle il s’adressait à elle, lui donna la chair de poule.

« Mais… Tu… enfin… Tu travailles pour Pierrot, et le voyage coûte cher… Et… »

Alexandre fit un pas vers elle et courba légèrement la nuque.

« Je veux aider »

Hyacinthe baissa les yeux, décontenancée. Depuis quand nourrissait-il ce voeux? Avait-il réparé son appareil photo comme une sorte de monnaie pour négocier? Elle se sentit brusquement prise au piège.

«  Tu n’étais pas obligé de faire ça », dit-elle en lui montrant l’appareil. Il fronça les sourcils, comme s’il ne comprenait pas.

« Si. Je devais le faire. Mais il n’y a pas de rapport »

« Tu ne devais pas. Bref, je… je ne suis pas toute seule, il faut en parler à Ali, et au caméraman qui doit venir avec nous… »

« Très bien. Alors, j’attends de tes nouvelles », dit-il simplement avant d’entrer à nouveau chez Pierrot et de refermer la porte derrière lui.

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joanna_rgnt
Posté le 05/05/2021
Pierrot il est trop chou je l'adore ! J'étais sûre que Alexandre allait lui ramener son appareil mais maintenant, je pense qu'elle risque de flipper un peu. Et je veux pas qu'elle flippe ! Après vu la fin de ton chapitre, on pourrait penser que c'est un dangereux psychopathe ahah
Maud14
Posté le 05/05/2021
Ahahaha ! Peut-être que c'est ce qu'il est finalement... ou pas! Le mystère sur lui va se dévoiler petit à petit :) Heureuse de te lire!!
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