L'insaisissable

Par Maud14

Alexandre et Hyacinthe reprirent finalement le chemin de l’hôtel dans le silence criant de la vie. C’était la première fois que la jeune femme s’était à ce point sentie en osmose avec ce qui l’entourait. Elle aurait voulu rester ainsi des millénaires. Tout contre ce grand être invraisemblable. A ressentir sa chaleur, et celle des éléments qui constituaient sa Terre. Pourquoi se sentait-elle si apaisée près de lui?

Ses pas engourdis des sensations qui l’avaient submergées la menèrent à sa chambre. Mais à leur arrivée, la porte d’Ali s’ouvrît à la volée. 

« Les gars, on a un problème », lâcha-t-il, le visage sombre. 

Il leur fit signe de les suivre dans la pièce et leur désigna la petite télé allumée qui trônait au dessus d’une vieille commode brinquebalante. 

Hyacinthe avala un hoquet de surprise. Sur l’écran, on pouvait apercevoir de loin, par intermittences, Alexandre commander des nuées ocre de sable. Quelqu’un l’avait filmé… Les journalistes locaux s’étaient procurés la vidéo. Et maintenant elle passait sur les chaînes nationales et celles-ci lançaient des appels à témoin. 

« Merde », souffla Hyacinthe en avisant Alexandre qui se tenait droit, dans une posture nouée. Ses yeux fixaient la télévision, comme s’il semblait vouloir arrêter les images et les enfouir profondément jusqu’au noyau de la planète. 

« Ils te cherchent, commenta Ali, dépité, avant de balancer la télécommande sur le lit. Comment on va faire pour sortir d’ici maintenant? Déjà qu’on voulait pas se faire repérer par Alamar… Maintenant on a la foutue Tanzanie au cul! ». 

« On ne peut pas prendre le risque d’aller à Dar Es Salaam, il faut qu’on parte d’ailleurs », analysa la jeune femme en croisant les bras sous le signe de la réflexion.

« Y a pas 35 000 possibilités pour rentrer en France », rétorqua Ali en toisant  Alexandre. 

« Et si on passe par le Kenya? »

Le reporter leva les yeux au plafond. 

« On va pas avoir le choix, mais ça nous rallonge la route et surtout, c’est des dépenses qu’on n’a pas prévues! »

« Je peux me faire discret »

La voix d’Alexandre avait raisonné étrangement dans la chambre. Ali et Hyacinthe se regardèrent, entendus.

« Je crois que c’est impossible », répondit Ali. 

« En tout cas, ça me parait compliqué, reprit Hyacinthe. Mais… on n’est qu’à quelques heures de prendre l’avion et la vidéo vient tout juste de sortir… ça nous laisse peut-être juste le temps de sortir sans trop de problèmes? »

« Mhh.. peut-être. C’est un pari » 

Ils discutèrent encore de longues minutes, pesèrent le pour et le contre, imaginèrent tous les scénarios possibles… Puis se décidèrent. Ils tenteraient le coup. Mais ils n’étaient pas dupes. Une vidéo de la sorte n’allait pas mettre beaucoup de temps à sortir des frontières nationales. Elle se répandrait comme une traînée de poudre à travers le monde, à travers la toile gargantuesque de l’araignée d’internet. Par chance, le visage d’Alexandre n’était visible que de biais, et d’assez loin. Le reconnaître n’était pas flagrant. Mais la police ou les services de renseignements disposaient de plus d’outils pour identifier les personnes qu’un citoyen lambda qui visionnait simplement le fichier. 

Ils ne dormirent pas beaucoup et partir très tôt le matin alors que leur vol n’était prévu que pour 14 heures. Hyacinthe n’eut pas le temps de faire ses adieux à l’océan indien que déjà les rues poussiéreuses et fumantes de la capitale économique embuaient sa vision et ses poumons. Ahmed conduisait. La perte de son ami Koinet l’avait plongé dans un mutisme douloureux, et sa figure, si joviale à l’accoutumée, n’était plus que plis et morosité. 

Pour éviter de se faire reconnaître, Alexandre portait une casquette dans laquelle il avait coincé la plupart de ses boucles ébènes. Vissée sur son front, elle cachait son regard bleuté aux yeux du monde. Ils descendirent de voiture, et prirent congé d’Ahmed. Leurs au revoir étaient teintés de mélancolie, de secrets et d’affection. Ces quatre-là avaient vécu ensemble une aventure qui les avait marqué à vie. Il leur souhaita le courage pour continuer le combat, et leur indiqua qu’il attendait avec impatience la sortie de leur reportage.

« Qu’on leur fasse la peau à ces chiens galeux », avait-il dit, la haine déformant les coins de sa bouche. 

Il était onze heures lorsqu’ils franchirent les portes de l’aéroport international de Dar Es Salaam. La nuque courbée, ils passèrent les contrôles et la sécurité pour se retrouver dans le duty free. Ali, fidèle à lui-même, tapait frénétiquement du pied, le regard balayant autour de lui, serrant dans sa main son livre de poche. Alexandre, accoudé sur ses cuisses, la tête entre les mains, fixait le sol en silence. Quant à Hyacinthe, elle jetait des regards appuyés au tableau qui affichait les heures d’embarcation. Comme si cela allait accélérer le temps. 

L’avion pour Amsterdam fut enfin prêt à accueillir les passagers et les trois compères se placèrent rapidement dans la file d’attente, passeports en main. La clim marchait plein régime, envoyant de longues touffes d’air frais dans les halls vitrés. 

Une fois installés à leur place dans le cockpit, ils purent respirer un peu mieux. Puis, lorsqu’ils furent envoyés en l’air, leurs coeurs se calmèrent et ils s’autorisèrent un sourire.

« On l’a fait », chuchota Ali qui tendit sa main pour accueillir les leurs. Ils répondirent à son geste avant de se détendre pour de bon. Le trajet du retour passa plus vite qu’à l’aller, et bientôt leurs pieds foulèrent Paris à nouveau. Ali les hébergea chez lui, dans son deux pièces près du Canal Saint Martin, avant qu’ils ne repartent pour la Bretagne le lendemain. Hyacinthe si fit la réflexion qu’il aurait pu les accueillir à l’aller aussi, mais se figura que c’était son manque de connaissance d’Alexandre qui avait joué alors en leur défaveur. 

Ils s’écroulèrent enfin sur le futon bleu nuit du reporter, une bière à la main. 

« Bon, à nous, on l’a bien mérité! », s’exclama Ali en portant un toast. Leurs bouteilles tintèrent entre elles, composant une agréable musique claire. Ils burent une longue gorgée fraîche et soupirèrent. Ali se redressa et avisa Alexandre.

« Si on m’avait dit que ce reportage aurait pris cette tournure là… j’y aurais jamais, jamais cru ». 

Un court silence s’installa, avant qu’il ne reprenne.

« Je le sentais depuis le début que t’étais… pas commun! Tu vas faire quoi maintenant? »  

Hyacinthe bu une seconde goulée, la gorge nouée. 

« Rentrer avec Hyacinthe », répondit simplement Alexandre en regardant nonchalamment sa boisson.

« Tu vas revenir à tes poissons? »

L’albatros resta muet, puis, détacha enfin les yeux de sa bière.

« Pour le moment, oui »

« Ok j’ai compris, t’as pas envie d’en parler. Bon. Je sais pas si j’arrive à croire à tous ces trucs-là… Je sais pas trop quoi en penser, mais… J’espère au moins que tu deviendras pas une bête de foire avec cette vidéo qui commence à pulluler sur internet. T’es quand même un cas spécial. Si des gars mal intentionnés te tombent dessus… Bon, après, t’es quasiment de dos dessus, mais sait on jamais… »

« T’en fais pas, ça ira », le coupa-t-il. 

« Eh je voulais te dire…, commença Ali en jouant distraitement avec le velours du futon. Merci d’être venu nous chercher, l’autre fois, dans la forêt ».

L’émotion frappa Hyacinthe. C’était la première fois que son ami paraissait… reconnaissant et complaisant envers Alexandre. Celui-ci coula un regard intrigué vers lui.

« Je n’allais pas vous laisser en pension complète chez nos amis les terroristes »

« Mais c’est qu’il fait dans l’humour maintenant! Plein de surprise celui-ci! », s’exclama Ali avant d’éclater de rire. 

« Que veux-tu, j’ai eu le meilleur des professeurs »

Ils discutèrent longuement des récentes péripéties, eurent un dernier hommage pour Koinet. Déchargèrent leurs consciences, ensemble. En se couchant, Hyacinthe discuta avec Lucas. Son coeur, étrangement apaisé, le laissa entrer dans son esprit sans réticences, sans craintes, sans souffrance. Elle l’imagina avec eux, à boire une bière et discuter. Elle se représenta sa rencontre avec Alexandre. Il l’aurait apprécié. Il aurait reconnu chez lui cette constance et cette quiétude paisible qui l’habitait et qu’il dégageait autour de lui. Cette force et cette sensibilité, digne d’un bon humain. Elle tourna sur le canapé pour se positionner sur le flanc et observa le profil d’Alexandre, allongé sur le matelas à même le sol, éclairé par la  clarté de la lune. Une main reposait sur son ventre. Son front semblait soudain si pâle, presque albâtre. Son torse se soulevait à un rythme régulier, comme s’il était profondément endormi; mais ses paupières n’étaient pas closes. Il veillait. Toujours. 

« Alexandre? », chuchota-t-elle comme une enfant. 

Le géant glissa le menton vers elle. 

« Je suis heureuse de t’avoir rencontrée »

« Moi aussi », dit-il tout bas. 

Hyacinthe s’endormit avec la sensation que son temps auprès de lui était compté et qu’à tout moment il s’échapperait, telle la fumée, insaisissable. 
 

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