L'ingénu

Par Maud14

La mi octobre arrivait à grands pas, et les températures baissaient drastiquement sans aucune vergogne. Les touristes et les habitants d’été comme on aimait à les appeler se faisaient de plus en plus rares sur la presqu’île et un des restaurants venait de fermer ses portes. Les locaux pouvaient enfin profiter de leur terre, comme des amants jaloux de l’avoir trop longtemps partagé durant la haute saison. L’île-Tudy retrouvait sa douce sérénité des jours qui s’écoulent sans vacarme, sans encombre, sans files de voitures interminables des belles journées ensoleillées.

Le départ en Tanzanie approchait, et Hyacinthe, en relation quotidienne avec Ali, préparait le terrain. Trouver un fixeur, réserver leurs étapes et décider d’un itinéraire, se renseigner sur la zone, prendre contact avec les autorités et organismes locaux… Peu de chose devaient être laissé entre les mains du hasard. Elle s’était enfermée à nouveau chez elle, plongée dans ses recherches, ne sortant que pour acheter de quoi se nourrir. Erin passait la voir de temps en temps, lui permettant de maintenir ainsi une sorte de lien avec le reste de l’humanité. Elles s’asseyaient dans le petit jardin de Hyacinthe, en face de l’Océan et parlaient pendant des heures, profitant des dernières heures de soleil qui se rafraichissaient à vue d’oeil. Erin ne tombait pas enceinte, et sa mine chagrinée touchait Hyacinthe. Son rêve de fonder une belle et grande famille lui donnait plus de fil à retordre qu’elle ne s’était attendu, et cela la contrariait profondément. Elle désirait ce premier bébé plus que tout au monde et ses nerfs lâchaient la plupart du temps sur le pauvre Malo qui faisait son possible pour la combler. Hyacinthe l’écoutait pester contre son propre corps, tentait de la rassurer, la réprimandait, la trouvait impatiente. Erin entendait, mais ses mots coulaient sur elle sans l’imprégner véritablement.

Un soir, alors que Hyacinthe fumait une cigarette face aux flots, la haute silhouette d’Alexandre émergea du font de mer. Elle sursauta de surprise. La jeune femme n’avait toujours pas parlé de sa requête à Ali, sachant pertinemment qu’il ne serait pas emballé par l’idée. Elle n’avait pas su trouver l’occasion, la façon de lui demander, ni même le courage d’y réfléchir sérieusement.

« J’ai cru que tu avais disparue », dit-il en s’accoudant au muret de son jardin. Sa grande carrure se découpait dans le soleil couchant aux tons orangés.

« J’ai eu beaucoup de travail. Comment vas-tu? »

« Bien, et toi? »

Il semblait l’observer, méditatif.

« Ca va ».

Alexandre passa une main sous son menton et s’y appuya.

« Tu as réfléchis à ma proposition? »

S’il n’avait pas fait si sombre, il l’aurait vu rougir.

« Oui, mentit-elle. Mais je n’ai pas eu le temps d’en parler à Ali encore… »

« Pierrot m’a proposé de me prêter de l’argent pour le voyage, il dit que ce serait plus sûr si je t’accompagne »

Hyacinthe remua sur son siège. Bien sûr qu’il le pensait. Pierrot s’était senti investi du rôle de grand-père le jour même où elle avait posé ses valises sur la presqu’île deux ans auparavant. La première fois qu’elle l’avait rencontré, c’était chez Soazic, la boulangère. Il lui avait fait passer un interrogatoire digne de Sherlock Holmes, et lui avait proposé le couvert le soir-même. Hyacinthe avait tout de suite été touchée par ce vieil homme esseulé, bourru et attendrissant, qui lui avait parlé pendant des heures de l’océan et de sa petite île. Grâce à lui, elle en avait découvert bien plus sur le lieu où elle habitait qu’à travers ses recherches sur internet. C’était ça, après tout, le terrain. Il lui avait parlé d’oiseaux, et lui avait instinctivement donné le surnom de mouette rieuse. « Parce que t’as l’sourire espiègle comme ces fichues mouettes », lui avait-il dit. Depuis, elle et lui avait tissé une amitié inédite pour la jeune femme, se rapprochant de celle d’un grand-père et d’une petite fille. Malgré que Hyacinthe n’ait presque jamais connu son père ni même ses grands-pères, elle avait fini par accepter petit à petit cette présence masculine et bienveillante. Pierrot n’était pas un substitut de son père, mais bien une figure presque familière qui avait prit une réelle place dans son coeur.

« Je crois qu’il t’aime vraiment bien », répondit-elle du bout des lèvres.

« Qu’il m’aime bien? »

« Qu’il t’apprécie, qu’il est content de t’avoir avec lui »

L’air effaré d’Alexandre fit rire Hyacinthe.

« Tu penses? »

« Bien sûr! Ça se voit comme le nez au milieu d’une figure. Même si le vieux peut être un tantinet grincheux parfois, il a beaucoup d’affection pour toi »

« Parce que je l’aide à pêcher son poisson? »

« Parce qu’il a trouvé un partenaire avec qui vivre sa passion, en parler, et parce qu’il te trouve, j’imagine, intéressant »

« Intéressant? Et toi, tu me trouves intéressant? »

Sa mine songeuse et ses questions directes décontenancèrent Hyacinthe. L’image de l’Ingénu de Voltaire lui traversa l’esprit.

« Je… oui. Je ne te connais pas beaucoup. Mais… je crois »

« Alors tu m’aimes bien? »

« Trouver quelqu’un intéressant ne veut pas forcément dire bien l’aimer », protesta-t-elle mollement.

« Donc tu ne m’aimes pas? »

« Euh… Je… t’apprécie »

Il sembla réfléchir quelques instants. Hyacinthe l’observa, se demandant s’il feignait sa candeur, ou s’il avait réellement un manque de connaissances émotionnelles.

« Donc tu serais contente si je venais avec vous en Afrique? »

Mal à l’aise, elle soupira longuement.

« J’imagine »

« Alors c’est décidé, je serai ton partenaire comme pour Pierrot ».

Il lui offrit un sourire franc et s’en alla comme il était apparut. Il n’avait visiblement aucune idée de la signification des mots qu’il venait de prononcer, mais l’implacable logique de son raisonnement laissa Hyacinthe de marbre. Tout était très littéral, très raisonné, rationnel. Elle s’empara de son téléphone et appela Ali.

Comme prévu, il n’accueillit pas la proposition de la meilleure des façons, et lui rit carrément au nez lorsqu’elle émit l’hypothèse d’emmener Alexandre avec eux. Mais  Ali lui avoua rapidement que leur caméraman venait de lui poser un lapin. Hyacinthe lui proposa alors les services du grand brun, vendant ses mérites d’apprentissage accéléré. Elle se porta garante pour lui, ce qui sembla détendre légèrement son ami reporter. Il raccrochèrent après avoir passer un marché. Alexandre avait un mois pour apprendre les rudiments du reportage, et le maniement d’une caméra en toutes circonstances.

Hyacinthe le trouva le lendemain sur le port, occupé à vendre du poisson à sa cliente la plus fidèle. Pierrot s’affairait sur le Morvaout à démêler les filets. Lorsqu’Alexandre la vit arriver, son visage s’éclaira. Il leva sa main pleine d’écaille vers elle. Cela faisait un petit moment que Hyacinthe n’avait pas prit l’air, et l’odeur iodée et vivifiante du port lui fit du bien.

« J’ai une bonne nouvelle, dit-elle en arrivant près de lui, derrière les cageots de crustacés et poissons. Ali est d’accord pour que tu viennes avec nous, à la condition que tu saches te servir d’une caméra ».

Le visage rectangulaire d’Alexandre, légèrement tanné par le soleil de la mer, s’illumina un peu plus.

« Une caméra… répéta-t-il. Très bien, j’y arriverai! ».

Il tendit le sachet à la cliente dont le front s’était légèrement froncé.

« Merci Mademoiselle pour votre fidélité. Mais j’ai le bonheur de vous annoncer que je ne vous servirai plus le poisson très prochainement », annonça Alexandre, un large sourire aux lèvres.

Les yeux de la rousse s’écarquillèrent et Hyacinthe tressaillit.

« Rien n’est fait encore! », s’exclama-t-elle en lançant une oeillade peinée à la jeune femme.

« Vous partez quelque part? », demanda celle-ci d’une petite voix fluette.

« En Afrique! Sur la terre de vos ancêtres! »

« Parce que toi tu viens d’où? », plaisanta Hyacinthe. Le visage du colosse s’assombrit subrepticement.

« De nos ancêtres », rectifia-t-il, d’une voix profonde.

« Je suis contente pour vous », le félicita la rousse, dont la mine contrit trahissait les humeurs de son coeur. Elle le remercia avant de s’en aller. Hyacinthe s’approcha légèrement d’Alexandre qui s’essuyait les mains avec un vieux torchon, imperméable aux émotions pourtant flagrantes qui s’affichaient à lui.

« Je crois que tu ne la laisse pas indifférente », remarqua-t-elle en regardant sa silhouette s’éloigner.

« Comment? »

Alexandre l’étudiait, interrogateur.

« Je crois qu’elle t’aime bien »

Il tourna la tête pour suivre le regard de Hyacinthe et fronça légèrement les sourcils.

« Comme Pierrot? »

Hyacinthe leva les yeux au ciel et soupira d’exaspération. Etait-ce sa perte de mémoire qui avait aussi entraîné cette naïveté sentimentale? Cette conversation avait-elle lieu une seconde fois en deux jours?

« Mais non. Comme quelqu’un qui est attiré par toi »

« Attiré par moi… », répéta-t-il, les yeux braqués sur la chevelure flamboyante qui rapetissait à vue d’oeil, comme s’il n’avait jamais réfléchis à une telle chose.

« Tu lui plais, ça se voit ».

Puis, il tourna le menton vers elle, et darda ses prunelles bleues dans les siennes.

« Bon, écoute, ça, je ne peux pas te l’expliquer, je pense que tu es assez grand pour savoir », rétorqua-t-elle avant de s’éloigner, désarçonnée par l’attitude de cet homme qui devait avoir au moins son âge. Il ne répondit pas, et elle s’approcha du Morvaout où le visage rougeaud de Pierrot venait d’émerger.

« La mouette rieuse! Comment qu’elle va? »

« Ça va Pierrot et toi? »

« Ça fait aller! J’vais avoir plus de travail une fois l’’albatros parti! Mais t’façon la saison va être plus calme, et j’préfère qu’il soit avec toi là-bas loin tout loin! », s’exclama-t-il en pliant tant bien que mal les filets bleus dans un coin de son rafiot. Il releva la tête et son regard s’éclaira.

« Ma foi! Mais…  c’est qu’l’albatros déploie ses ailes! »

Hyacinthe se retourna et aperçut au loin, sur la cale, Alexandre en train de discuter avec la rousse dont le sourire embellissait les alentours. La jeune femme fit onduler ses cheveux sur son épaule et posa une main timide sur le bras du brun qui s’éloigna brusquement sous le contact avant de passer une main sur sa nuque.

« Mon petit, j’te jure, parfois j’ai l’impression qu’celui là il a pas reçu d’éducation », ajouta Pierrot en secouant la tête.

Intriguée, Hyacinthe lui demanda de développer.

« J’crois qu’c’est sa perte de mémoire qui l’a rendu comme ça. J’suis obligé d’lui expliquer tout comme à un enfant. Un ptiot qu’apprend vite, certes, mais quand bien même! T’sais qu’il apprend le swa… swahi quelque chose et l’anglais pour votre p’tit voyage? »

« Le swahili? », répéta Hyacinthe, stupéfaite.

« Eh oui! Le dialecte de là-bas. Pis il m’en pose des questions à longueur de journées, j’te jure finalement ça va p’têtre me faire des vacances! ».

Hyacinthe pensa que Pierrot n’était pas sincère, et qu’il adorait avoir Alexandre avec lui. Il l’avait pris sous son aile comme une sorte de grand fils qu’il n’avait jamais pu avoir avec Marie dans leur jeunesse… Elle l’observa songeuse. Etait-ce vraiment un ignorant? Un ingénu? Ou bien était-il simplement curieux? Finalement, était-il seulement sincère?

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joanna_rgnt
Posté le 05/05/2021
J'ai adoré ce chapitre ! Alexandre est trop mignon avec toutes ses questions ! Hyacinthe met encore quelques barrières et j'ai hâte qu'elle les fasse tomber ! J'appréhende beaucoup de voir sa réaction quand elle saura qui il est réellement.
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