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Par Dédé

Michelle reprend des forces. Elle est alitée sur son lit d’hôpital depuis plusieurs semaines. Elle a cru qu’elle allait mourir. Ou presque. Elle se souvient de la Dame-Oiseau qui a voulu l’emmener vers l’Eau-Delà. Tout ceci n’était peut-être qu’un rêve. Peu importe. Parce que la bataille, elle se sent prête à la poursuivre. La maladie ne vaincra pas.

Elle peut compter sur le soutien de sa famille. Son frère, Anton, va lui rendre visite, accompagné de Benjamin, son neveu. Michelle et Benjamin ont une relation tante-neveu particulière. Elle s’est toujours sentie proche de cet enfant. Il a une imagination débordante. Ils se racontent beaucoup d’histoires. Michelle avait dit à Anton, lors de son admission à l’hôpital, de ne pas inquiéter l’enfant avec sa maladie. Surtout maintenant qu’il est au courant pour l’Alzheimer de son grand-père. Mais Benjamin a insisté pour venir la voir. Michelle n’a pas eu d’autres choix que de céder…

— Tatie Michelle ! entend-elle crier au loin.

Peu de temps après, Anton et Benjamin apparaissent dans l’entrebâillement de la chambre. La jeune femme remarque que le petit garçon tient une boite à chaussures entre ses mains.

— On ne te dérange pas ? s’inquiète Anton.

— Vous ne pouvez pas plus mal tomber, ironise sa sœur.

Benjamin a très envie de s’approcher pour lui faire un câlin. La voir à l’hôpital, très fatiguée, l’intimide.

— Allez ! Viens par là ! Approche un peu, champion !

Benjamin confie la boite à chaussures à son père. Il s’avance vers sa tante. Il a compris qu’elle avait besoin de se reposer. Il ne faut pas trop l’embêter… Michelle l’étreint avec le peu de forces qu’elle a gagné ces derniers jours. Sa présence lui fait tellement du bien. Voir Anton lui donne également du baume au cœur. Si elle est encore en vie aujourd’hui, c’est parce qu’elle a une famille qui la soutient, des racines qui ne sont pas prêtes de la laisser partir.

— Comment vont mes autres neveux et nièces ? demande Michelle.

— Célia est à son cours de danse, et Théo a son cours particulier. Je les emmènerai avec moi la prochaine fois, explique Anton en remontant ses lunettes rondes.

Michelle se tourne vers son neveu :

— Est-ce que tu veux que je te raconte une histoire ?

Anton s’apprête à les laisser un peu tranquilles. Les murs blancs de la chambre l’angoissent un peu. Mais sa sœur la retient :

— On a envie que papa reste pour écouter l’histoire, n’est-ce pas ?

— Oui ! s’exclame Benjamin avec enthousiasme. Mais la prochaine fois, c’est moi qui raconte une histoire. Chacun son tour, tu te rappelles ?

La patiente de l’hôpital hoche la tête. Ce petit garçon a de la mémoire. Elle ne peut qu’être d’accord avec sa proposition.

— Donc… c’est l’histoire de Gilles le géant…

— Gilles comme papy ! la coupe son neveu.

— Oui, comme papy, précise-t-elle en souriant discrètement en direction d’Anton. Un jour, Gilles le géant va se promener sur la plage et il rencontre une petite sirène. Une toute petite sirène. Elle n’était encore qu’un bébé.

Anton commence à comprendre que le prénom n’est pas qu’une coïncidence ou qu’un simple hommage. Michelle raconte sa propre histoire. C’est presque un trait de famille, cette capacité à transformer un épisode de leur vécu en une histoire fictive.

— Ça existe, les sirènes-bébés ? s’étonne Benjamin.

— Dans cette histoire, oui. La sirène-bébé était toute seule. Elle avait été abandonnée. Elle avait faim. Elle avait besoin d’aide. Et, le géant n’avait pas d’enfants. Il se perdait dans le regard de cette sirène. Il l’avait trouvée adorable dès le premier regard. Elle était si sage. Il n’avait pas réfléchi bien longtemps avant de vouloir l’adopter. Pour qu’elle soit sa fille aux yeux de tout le monde.

— Le géant ? Le papa d’une sirène ? Waouh !

— Bien sûr, la géante, sa femme, était d’accord pour que la sirène devienne leur fille. Ils l’ont toujours bien nourrie, ils s’en sont très bien occupés. Un jour, la géante et le géant lui ont fait un cadeau : ils lui ont offert un petit frère, Anton.

— Anton, comme papa ! s’extasie l’enfant.

— Oui, comme papa. Même Anton s’occupait très bien de sa sœur-sirène. Ils grandissent ensemble. Anton a continué de prendre soin de sa sœur. Il n’a jamais arrêté. Mais…

— Que s’est-il passé, ensuite ?

Anton le premier ne voit pas où sa sœur veut en venir. Que Michelle soit sa sœur biologique ou adoptive, cela n’a jamais fait aucune différence pour lui. Il la considère et la considérera toujours comme sa sœur.

— Anton est tombé amoureux. Il a eu des enfants. Il a continué de s’occuper de tout le monde. Tu sais pourquoi ?

— Non…

— Parce qu’il est comme ça… Il est très gentil. Il s’occupe de tout le monde mais jamais de lui. Parce qu’il se dit que vu qu’il est géant, il n’a pas le droit d’être triste ou fatigué.

Le père de Benjamin commence à comprendre le message caché que sa sœur souhaite lui adresser. C’est si subtil…

— Il y a quelque chose qu’Anton n’a pas compris…

— Quoi ? Quoi ?

— Les géants peuvent aussi avoir besoin d’aide. Les sirènes ou n’importe qui d’autres sont aussi là pour lui. Il n’est pas seul à porter le poids du monde sur ses épaules, raconte Michelle avec une once d’émotion dans la voix.

Anton aussi se retient de pleurer devant son fils, devant sa sœur. Il est vrai qu’il prend énormément sur lui en ce moment. La maladie de sa sœur. Celle de son père. Sa mère qui peine à tout supporter et qui déprime. Sa volonté de conserver un semblant de vie normale pour ne pas chambouler ses enfants. Il n’ose même pas entièrement se confier à sa femme sur ce qu’il ressent face à toutes ces épreuves. Il y aurait tant de choses à raconter... Il préfère se montrer comme le rocher de la famille, celui qui peut tout supporter et sur qui tout le monde peut compter.

— Les géants et la sirène sont une famille. La famille doit se serrer les coudes et les genoux, ensemble. Se battre. Ensemble.

Le père et la tante de Benjamin luttent pour ne pas céder à leur émotion, de plus en plus vive. Anton est sur le point de laisser tomber le masque et Michelle le voit bien. Elle espère que son frère a bien compris le message. Sinon, elle a peur qu’il fasse un burn-out s’il continue de porter toute la famille sur son dos. Le petit garçon interrompt, sans le savoir, ce moment plein de vérités et de non-dits :

— Tatie ! Je sais que tu te bats beaucoup à l’hôpital ! Papa m’a dit que tu avais besoin d’aide pour te battre. Alors, j’ai eu une idée…

Le petit garçon revient vers son père pour récupérer la boite à chaussures :

— Tiens !

Michelle se redresse et pose le cadeau sur ses genoux. Elle l’ouvre avec précaution, à la fois émue et intriguée. Sa surprise est grande lorsqu’elle découvre des gants de boxe à l’intérieur.

— Tu te battras mieux avec ça ! se justifie Benjamin.

Anton et Michelle ne peuvent s’empêcher d’échanger un petit rire.

— C’était son idée, se défend Anton. Et oui, je n’ai rien fait pour empêcher ça. Je trouvais ça si mignon…

Michelle ne sait pas tout de suite quoi dire. Le jeune fils d’Anton a toujours fait preuve de créativité. Il ne s’en rend sans doute pas compte mais il sait trouver les mots et les cadeaux qui réconfortent les adultes. Benjamin n’a que huit ans mais il a tout ce qu’il faut pour être un géant, comme son grand-père et son père avant lui. Il a tout ce qu’il faut pour venir en aide à toutes les sirènes de la famille. À toutes les sirènes, peu importe leur taille.

 

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PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 29/06/2020
Hello Dédé !
Très belle interprétation de la carte. Beaucoup d'émotions dans ce récit, beaucoup de vérités aussi. Tu as fait dans l'émotion sans être dans le larmoyant et le tout est agréable à lire :)
Dédé
Posté le 29/06/2020
Merci, Petra !! :D

Tout est une question de dosage, en effet. Content que ça fonctionne ici !
Yvaine
Posté le 08/06/2020
Alors actuellement, je ne sais pas trop si je souris ou si je pleure, peut-être les deux. Déjà, tu relies toutes tes nouvelles avec celle-ci, et c'est si beau... J'ai juste envie de faire un arbre généalogique de cette famille de sirènes et de géants !
Le message de ce texte est sublime ❤
La capacité de transformer les histoires réelles en histoires fictives est propre à beaucoup d'auteurs, je crois *-* Ce qui m'a fait rire jaune, c'est qu'à un moment, tu dis que Benjamin a de la mémoire, et son grand-père n'en a plus... C'est assez ironique !
Cette famille est magnifique, unie et chaleureuse. J'ai atrocement envie de découvrir un peu plus leur histoire...
Merci ❤
Dédé
Posté le 09/06/2020
Je crois que c'est la première fois que je fais sourire/pleurer en même temps une lectrice. Pour autant que je me souvienne. J'en suis fort ému.

Je suis content que tu aies relevé la liaison de toutes les nouvelles. Pour l'instant, il n'y a que la nouvelle #1 qui est un peu à part. J'avais beaucoup hésité à lier le tout car l'idée m'est venue tard mais je me suis dit "allez ! je tente ! on verra bien".

Pour l'ironie sur le mot "mémoire", je ne l'ai absolument pas fait exprès…

Je dois avouer que j'aime beaucoup cette famille que j'ai créée. On n'a pas fini de les revoir. Et qui sait, elle peut s'agrandir encore !

Merci, Yvaine, de t'être arrêtée par ici ! Ca a été un plaisir d'avoir ton ressenti au fur et à mesure ! :D
Allie Oster
Posté le 07/06/2020
Comme à ton habitude, tu parviens vraiment à toucher où il faut. Sans jamais que ce soit écoeurant, sans jamais que ce soit cliché. C'est réaliste mais doux, et très très juste. On pourrait croire que tu connais ces gens, qui se répondent avec un naturel formidable.

J'adore la manière très subtile et efficace avec laquelle tu as cousu les histoires entre elles <3
Dédé
Posté le 07/06/2020
ALLIIIIIIIIE ! <3

J'ai rien dit jusque là, j'ai laissé les gens commenter à leur guise, sans aiguiller sur un truc mystère à remarquer. Mais, j'étais frustré à fond que personne n'ait relevé mes talents en matière de couture ;) En postant cette nouvelle, j'avais si peur que ça ne passe pas… ! Alors, merci merci merci pour ça ! :D

Tu me rassures également sur le dosage de l'émotion. Peut-être que je ne connais pas ces gens mais que j'aurais aimé les connaître. Je vais essayer de changer de registre un peu à l'occasion mais j'aime beaucoup ce petit univers que je me suis créé. Je me sens super proche de tous les personnages.

Merci d'être passée par là, Allie ! :D
Zig
Posté le 06/06/2020
Pas pleurer, pas pleurer, PAS PLEURER

La précédente était déjà un bel uppercut, mais alors celle-ci est encore plus belle, plus profonde, plus poignante... je n'ai clairement pas les mots pour dire à quel point je l'ai aimée...

Tu es fort dans ce registre, vraiment... tout colle, tout va, tout est délicat et bien dosé... J'ai mon petit coeur encore tout serré.

" La famille doit se serrer les coudes et les genoux, ensemble" : c'est ce genre de petite phrase, avec juste un tout petit détail, qui donne autant de puissance à ton travail.

Cette Nouvelle mériterait de figurer dans un Recueil
Dédé
Posté le 07/06/2020
C'est bon, tu n'as pas pleuré ? ;) Non, je n'exulte pas. C'est faux. Je suis humble et désolé de te mettre dans de tels états.

Je n'en reviens toujours pas de tous ces compliments que je reçois dans mes débuts en matière d'émotion. Moi aussi mon petit cœur se serre en lisant tout ça.

Héhé, avec le défi, le recueil est en train de se construire, mine de rien.

Merci pour ce superbe retour, Zig ! :D
Alice_Lath
Posté le 06/06/2020
Moooh, c'est vraiment si joli et si délicat à nouveau, tu as vraiment l'art de rendre toute cette tendresse des rapports humains à chaque fois dans un cadre doux et rêveur, on est vraiment immergé avec plaisir dans tes atmosphères, je dois te le dire. Bref, merci à nouveau pour cette très belle interprétation des DLP qui colle des pitits papillons dans mon coeur
Dédé
Posté le 06/06/2020
Waouh ! Merci pour ce joli retour, Slib ! <3

J'espère que la sensation de petits papillons dans le cœur est agréable. Je ne voudrais pas te filer des hauts-le-coeur ou des nausées, ce serait pas cool… ;)

Blague à part, je suis touché que tu parviennes à t'immerger autant dans mes histoires. Merci, merci !! :D
_HP_
Posté le 05/06/2020
Dédé... Vas-tu me faire pleurer à chaque fois ? xD
C'est vraiment magnifique, plein de douceur, de tendresse. Tu m'as transportée dans cette chambre d'hôpital, comme toujours.
J'adore cette très belle interprétation, bravo !
Dédé
Posté le 05/06/2020
Je suis désolé pour les pleurs…

J'ose même pas te remercier sans que ça passe pour du "merci d'avoir pleuré" mais merci quand même, HP ! ;) Je reste quand même touché de voir que mes interprétations plaisent toujours autant.
Cocochoup
Posté le 04/06/2020
Dede, tu fais vibrer mon cœur comme à chaque fois.
Tant de délicatesse et d'émotion.
Je suis très très fan de cette nouvelle.
Ton interprétation est sublime.
Merci pour ce magnifique moment de lecture
Dédé
Posté le 04/06/2020
Coco ! <3 Je sens presque tes vibrations d'ici ! A force, j'avais peur de passer à côté, d'en faire trop, de faire tout le temps la même chose, un mélange de tout ça… Ton retour me fait du bien. C'est exactement ce que je voulais que le lecteur retire de ce texte, de cette anthologie de manière générale.

Merci de ce retour magnifique ! :D
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