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J’arrive devant le château au moment où Garance s’apprête à entrer. Elle s’arrête pour m’attendre. 

 

— L’ordre du Lys Rouge ? me demande-t-elle, amusée. 

 

Je descends du dos de Kadara, c’est fou comme les informations circulent vite. 

 

— Père sera déçu ! Lui qui mettait tant d’espoir dans la « nouvelle » Roselynd ! 

 

Oh ! mince ! Moi ? Décevoir le Duc ? Cela me fend le cœur ! Bref, je m’occuperai de toi un autre jour, ma Garance !  

 

Quand mes yeux se détournent d’elle, je sens presque la chaleur de sa colère dans mon échine. J’en rirais si je ne traversais pas une crise…

 

Comment un homme peut-il croire à quelque chose d’aussi absurde qu’un changement de corps ?

 

Je ne comprends pas… Mais je ne dois pas m’arrêter là-dessus, je dois réfléchir à la marche à suivre. Mon document d’application… Dois-je renoncer à l’ordre ? Échouer volontairement à l’épreuve de recrutement ? Disparaître du regard du commandeur pourrait… Non, sa suspicion ne s’évanouira pas ainsi et… Que sait-il réellement ? Enquêter ? Fuir ? 

 

Fuir ! Fuir !

 

 Respire ! 

 

Je ne peux que te conseiller la prudence, me souffle Kadara. As-tu impérativement besoin du Lys ? 

 

La louve soulève un point. Ne puis-je pas trouver une voie qui n’implique pas de finir en rat de laboratoire ?                                                                                

 

Hum…

 

Cette question occupe encore mon esprit lorsque l’on vient me chercher pour le dîner. Les repas de famille sont devenus une sorte d’obligation depuis que j’ai éveillé l’intérêt du Duc. Je m’en passerais, évidemment, mais l’angoisse des femmes de chambre me laisse penser qu’elles pourraient être tenues pour responsables de mon refus.  Dois-je me gratifier de cet intérêt ? Non, bien au contraire. Comment puis-je aimer l’avidité au fond de ses yeux ? Je ne connais pas cet homme, Roselynd n’avait que peu de contact avec son propre père, il ne lui donnait même pas l’honneur de la voir comme un déchet. Autant dire que cet individu ne m’attire aucune sympathie. Je ne le connais pas, disais-je, mais j’interprète assez facilement le regard qu’il nous porte à chacune de nos rencontres, lui qui apparaissait si inexpressif jusqu’à maintenant. Je n’y trouve qu’une faim vorace et triomphante. 

Je m’installe à table. Clarisse, en parfaite mère, m’interroge sur ma journée. Sa fausseté transpire par tous les pores de son visage, portant bouchés par le plâtre qui cache ses rides naissantes. Garance s’empresse de répondre à ma place :


— J’ai croisé Roselynd aux abords de la tour rouge !

 

Elle ment et ne fait aucun effort de crédibilité. Un soldat de la Fée-Dragon sur les terres du lys ? Peu probable ! Les deux ordres ont trop peu de contacts. Sa mère, sûrement briefée, réagit immédiatement à sa remarque : 

 

— Oh ? Cela m’étonne...

 

Le Duc lève les yeux vers son épouse, intrigué. Quel que soit le manège de ces dames, il n’en a pas été prévenu. Pour l’instant, il se place, confortable, en spectateur d’une routine qu’il espère divertissante. Je laisse tomber ma fourchette, exaspérée. Décidément, je déteste tout ce fatras que l’on nomme «famille ducale de Harriott ». 

 

— Je me suis en effet rendue à la tour rouge.

 

Dois-je tout dire ? J’ai l’impression que c’est exactement ce qu’elles cherchent… Hum, soit. De toute façon, les rumeurs circulent vite.

 

— J’y ai remis mes documents d’applications. 

 

Garance applaudie, excitée.

 

— Tu seras à côté de Lord Glenn toute la journée ? glousse-t-elle. Tu vas en faire des jalouses !

 

Le Duc tape du poing et interrompt le rire de sa fille. Son regard se pose sur moi, animé par une colère brûlante :

 

— Pourquoi avez-vous fait cela ? Tenez-vous donc à mourir ?  

 

Sa voix caverneuse raisonne sur nos verres, qui en réaction, tremblent tout autant que moi. Mes doigts se referment sur ma serviette. Une goutte de sueur coule le long de mon nez, mes bras, ma lèvre refusent de m’obéir. Je dois répondre. Je dois bouger. Mais mon corps me trahit. Pourquoi ? Pourquoi ai-je peur de cet homme ? Est-ce à cause de sa colère soudaine ? Des vestiges de Roselynd ? La pression magique qu’il crée, puissante et incontrôlée ? 

Les crocs de Kadara se referment sur mon épaule, la douleur me calme. Je sens l’ire de la bête me traverser. Raeka saute sur la table, Créa décolle de son perchoir et se place auprès de son mage. Seule Clarisse semble abandonnée au milieu de ces démonstrations de force. 

 

La louve et le lion paraissent prêts à en découdre. Kadara, le fléau de Raeka. Les deux créatures se détestent, se sont combattues… Et l’on a octroyé ce titre à la louve blanche qu’au terme d’une victoire décisive lors de l’unification de l’Empire… Mais c’est aussi elle qui a stoppé la barbarie de l’empereur fou et de Raeka.

 

Le lion se tourne vers le Duc. Ils communiquent. Finalement le Duc se lève et lance avant de quitter la pièce :

 

— Vous êtes majeure ma fille. Qui suis-je pour vous arrêter ? Tâchez seulement de saisir cette occasion. Votre proximité avec l’ordre du Lys ne peut qu’être profitable pour la maison de Harriott. 

 

Avec ma respiration reviennent mes facultés cognitives. Profitable ? Ce choix de mot m’interpelle. Cherche-t-il à obtenir des faveurs ? Une amitié ? 

 

Kadara relâche mon épaule et traque la sortie du Duc. 

 

Est-ce la réaction qu’elles attendaient ? Non… Non ? Clarisse et Garance semblent aussi perturbées que moi… Voir effrayées. Je dois dire que je ne l’imaginais pas… « Je risque de mourir » ? Votre Grâce, être vous en train d’insinuer que ma vie est précieuse à vos yeux ? Laissez-moi rire ! 

 

Vous me dégoûtez. Vous me dégoûtez tous. Vous d’abord, votre épouse et votre fille ensuite. Elles qui regardent le vide, incapables de reprendre pied.

 

— Ma fille, il… commence Clarisse, qui reprends ses esprits.  

 

Je me lève. Cette situation ne m’apporte aucune satisfaction et je n’ai pas envie de supporter ce qu’il va suivre. 

 

Le lendemain, un mouvement de Kadara me réveille. Comme tous les matins, elle réagit à l’entrée de mes femmes de chambre, mais cette fois, je ne peux m’empêcher de remarquer la nervosité de cette femme lorsqu’elle me demande de l’accompagner. Pourtant, rien ne semble la justifier...

 

Je descends, le Duc, Clarisse et Garance sont déjà à table. Crea repose sur l’épaule de sa maîtresse, Raeka tourne la tête à mon entrée et fixe Kadara d’un air mauvais, puis se tourne vers le Duc avant de sortir. Lui en réponse, lève à peine les yeux de son journal.

 

— Tu arrives bien tard, Roselynd, lance cette chère Garance, avec un sourire contraint. 

 

Je l’ignore. Clarisse semble nerveuse elle aussi. Pourquoi ? Sous la table, j’invoque une petite créature d’ombre qui saute de forme obscure en forme obscure hors de la pièce, en direction de l'aile des serviteurs. Quelle que soit la raison de cette tension, c’est de ce côté que je trouverai des réponses, sous forme de ragot.

 

Une action que je regrette lorsque je remarque que les yeux du père sont posés sur moi, avec une sorte de demi-sourire. A-t-il ressenti mon invocation ? Je l’ignore. Peu d’adeptes ont la capacité de sentir une magie aussi subtile, mais… 

 

 L’entrée de notre majordome, qui nous apprend l’arrivée du « monsieur pour Lady Garance » interrompt le fil de mes pensées. 


 

— Ma fille, lance le duc lorsque cette dernière se lève. Accompagnez-moi le vendredi la semaine prochaine, j’ai besoin d’une assistance ce jour-là. 

 

— Bien, répond Garance. 

 

— Je parlais à Roselynd, rétorque le Duc d’un ton grave.

 

J’en suis aussi surprise que les autres. Je suis persuadée que cette réplique est volontairement tournée pour humilier Garance. Clarisse sursaute même comme si on l’avait giflé, puis observe le Duc effrayée. Je reconnais cette peur. C’est celle d’une mère inquiète pour son enfant. Je ne l’imaginais pas capable de telles émotions... C’est... perturbant…

 

Garance sort d’un pas vif, on l’entend donner libre cours à sa colère. 

Le Duc de Harriott m’observe, espère une réaction de ma part. J’hésite. Pourquoi ai-je l’impression que mes actes sont jugés par ces yeux verts ? Qu’attend-il de moi ?

 

— Vendredi… Le jour du deuil ? La Guilde requiert-elle votre présence ce jour-là ? 

 

Quelque chose cloche. Le jour du deuil reste l’une des rares dates fériées du calendrier elôite. Les citoyens de l’empire se réunissent ce jour-là, en tenue de deuil, pour commémorer la fin du règne de l’empereur fou… Et ceux morts par sa main… 

Le Duc devrait être le premier concerné, la famille de Harriott a perdu l’un des siens. Amaril de Harriott, fille de feu le Duc Cyrus de Harriott, sœur d’Aiden de Harriott, tante de Roselynd de Harriott. Décédée sous les crocs de Raeka.

 

On dit qu’elles se ressemblent comme deux gouttes d’eau…

 

Le Duc a donc subjugué la créature responsable de la mort de sa sœur aînée. Je n’aurais jamais pu faire la même chose. 


 

— Non, bien sûr, mais la science n’attend pas. De plus, à cause des célébrations, nous manquerons de personnel. 

 

Dois-je accepter ? Hum… J’ai l’impression que si je refuse, j’attirerais inutilement son attention.

 

— Je comprends. Je me tiendrai prête. Si vous voulez bien m’excuser, je dois me rendre en ville.

 

Je n’ai, à vrai dire, rien à faire à Kadara, mais c’est le premier prétexte qui m’est venu pour fuir. J’ai besoin d’air et la petite créature d’ombre aura besoin de quelques heures pour récolter les informations que je cherche. 

 

Dans notre hall, j’ai la surprise de trouver Augustin. Il me salue avec un de ces sourires qu’adorait Roselynd. 

 

— Lady Garance est déjà partie. Lui apprend un de nos serveurs. 

 

Ses sourcils se lèvent, avant de se froncer. 

 

— Nous devions nous rendre au quartier des ordres ensemble, grogne-t-il. 

 

Il me remarque et m’accueille d’un signe de la tête.

 

— Ainsi Garance vous a posé un lapin. 

 

Avec ma remarque, je repense au « Monsieur » qui est venu chercher Garance. A-t-elle trouvé un autre poulain ? 

 

— Elle a dû oublier, marmonne Augustin. Elle oublie beaucoup de choses ces derniers temps. 

 

Sa conclusion sèche me surprend. Puis, étrangement, son ton s’adoucit et un sourire barre son visage alors que ses yeux atterrissent sur moi. Il semble attendre quelque chose, puis en constatant mon immobilité, il rit :

 

— Je comprends, poursuit-il avec une intonation grotesque, c’est à moi de prendre l’initiative. Roselynd, puisque nous nous rendons tous les deux à la capitale, me ferais-tu l’honneur de m’accompagner ? 

 

Augustin, je sais que tu fais beaucoup d’effort, mais je suis certaine qu’avec un peu plus de travail, tu pourrais réussir à être encore plus méprisant…

 

Il passe son bras autour de mon épaule. J’arrête Kadara d’un geste de la main. Ne se rend-il pas compte qu’elle pourrait lui arracher la tête d’un seul geste ? La louve reste une créature primale. Bien que son âge la rend capable d’appréhender les lois humaines et le tabou du meurtre, Kadara n’hésitera pas à tuer tout ce qu’elle considère comme une menace.

Il m’entraine dehors. Je me laisse faire. 

 

— Souhaites-tu monter avec moi, comme avant ? me demande-t-il en caressant la croupe de son cheval. 

 

Je refuse et en profite pour me dégager. L’accompagner ? Pourquoi pas, s’il le désire tant ? Monter avec lui ? Non merci. 

Les dix premières minutes de notre route sont destinées aux exploits d’Augustin 

 

— J’ai appris que tu allais rejoindre l’ordre du Lys rouge.

 

Il se tait, me laisse-t-il enfin l’occasion de communiquer ? 

 

— Oui j’ai…

 

— Tu ne devrais pas. C’est dangereux. Et de plus, je n’apprécie pas Lord Glenn, me coupe-t-il. 

 

Évidemment ! Donner à Roselynd de Harriott l’occasion parler ? Pour quoi faire ? Mais pour une fois, comme ce qu’il a à dire m’intéresse je lui demande :

 

— Ah ? Étonnant. Pourquoi donc ? 

 

Trop heureux que je lui pose la question, il me répond rapidement :

 

— Tout le monde, y compris ma propre mère, est en pâmoison devant le grand, le beau et le fort Lord Glenn Aldring. Je le reconnais, il est fort. Mais, je suis persuadé qu’il n’aurait pas atteint le grade de Commandeur sans son père. 

 

Il marque un arrêt, semblant réfléchir. 

 

— Mais tout cela ne doit pas te plaire… Garance m’a dit… Que... tu l’appréciais ?

 

Mais là encore, il ne me laisse même pas le temps de répondre. 

 

— Toutes les filles l’adorent, je ne comprends pas. C’est juste un joli visage posé sur un gros titre. Tu mérites mieux…

 

Il cherche mon regard, je le lui rends avec distraction.

 

— Un homme qui ne verrait que toi et rien que toi, souffle-t-il.

 

Kadara grogne dans sa gorge. Je suis irritée et elle en est l’expression. Aurais-je été la vraie Roselynd... Il sait à quel point elle l’aimait ! Si Kadara décidait de lui arracher le larynx, je n’essaierais pas de l’arrêter. 

 

— Encore faudrait-il le trouver. 

 

Et mon ton est suffisamment sec pour lui clouer le bec. 

 Je réfléchis : ainsi, tout le monde s’oppose à mon entrée au lys... Eh bien ! Si la vie m’a appris quelque chose, ce n’est que sur le bon chemin que l’on rencontre de la résistance.

 

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Alice_Lath
Posté le 08/06/2021
"Oh ! mince ! Moi ? Décevoir le Duc ? Cela me fend le cœur ! Bref, je m’occuperai de toi un autre jour, ma Garance ! " -> J'ai trouvé cette tournure pas hyper légère
De manière générale, j'ai du mal à comprendre pourquoi ils sont si opposés à ce qu'elle rejoigne le Lys Rouge, ils disent que c'est pour sa sécurité, mais quand on voit ce vers quoi ils l'ont envoyé pour la subjugation de Kadara, ça me semble assez peu vraisemblable
C'est également une bonne chose que Clarisse soit montrée sous un jour plus humain
J'ai globalement bien aimé ce chapitre haha, même si y'a des moments où je trouve (comme dans ma citation) que la tournure est un peu artificielle, un poil too much
Pandasama
Posté le 09/06/2021
Bonjour,

Merci pour ta lecture, comme toujours !
Mmh, le problème de l’opposition du Duc, c’est que la raison n’est pas connue de Roselynd, pour l’instant. Peut-être que je devrais rendre ça plus explicite ou faire en sorte qu’elle s’en interroge plus ?
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