L'Honorable et le Chevalier Aseister

« Il n’y a pas de passages cachés, assura Eleister.

— Aucune magie, ajouta Olis.

— Évidemment… » soupira Ari.

Ils avaient fouillé la pièce de la seconde épreuve de fond en comble, à la recherche du moindre piège, de la moindre ruse. Ils avaient passé une heure à fouiller, retourner, analyser les moindres recoins. Sans succès.

Il s’agissait d’une immense bibliothèque en désordre, avec autaut d’étagères surchargées que de piles de papiers qui s’amoncelaient sur le sol. La pénombre de la pièce n’était que percée par des bougies flottant en l’air tandis qu’un épais nuage de poussière étouffait tout. 

La seule particularité était un pupitre à l’exact centre de la pièce. Ari n’y accorda pas plus de pensée que cela, et les trois héros quittèrent la pièce.

La Conteuse les attendaient à table, terminant tranquillement son repas. Elle sourit tandis qu’ils s’asseyèrent à côté d’elle, les regards mornes.

La Conteuse sortit du dessous de la table un épais grimoire en parfait état ainsi qu’une longue plume. Elle ouvrit le grimoire à la première page et Ari remarqua qu’elle était vierge. La Conteuse toussota, puis demanda : « Alors ? Qui veut commencer ?

— Moi, répondit Eleister tandis que ses deux compagnons lui jetèrent un regard en coin. Quoi ? Il faut bien que quelqu’un y passe en premier. Je suis nul à ça, alors…

— Quel pessimisme, Eleister d’Oregeon ! Je suis pourtant sûre que vous avez vécu des aventures passionnantes.

— Les raconter, c’est autre chose. Et laquelle choisir ?

— Commençons par le commencement. Vous qui êtes réputé pour vos prouesses guerrières, pourquoi de pas me raconter votre première bataille ? Celle qui vous a valu le surnom de…

— L’Honorable. Ce n’est pas mon meilleur. » répliqua-t-il dans un léger sourire.

Olis et Ari ne purent s’empêcher de lâcher un léger soupir. Eleister mentait : il adorait raconter ses faits d’armes, et cette bataille faisait partie de ses récits préférés. Ils en avaient déjà marre lorsqu’Eleister commença d’une voix grave : « Cela s’est déroulé il y a maintenant six ans. Je venais d’entrer dans l’armée, et je n’étais alors qu’un simple fantassin. En tant que prince, cette position était inhabituelle, car indigne de mon rang, mais j’avais insisté pour démarrer au plus bas de l’échelle, pour prouver ma valeur. »

Pendant qu’il parlait, la Conteuse ne cessait de noter à une vitesse surnaturelle dans son grimoire, écrivant en quelques secondes des dizaines lignes illisibles pour les trois héros. « J’étais dans une division de cent hommes, dirigée par feu mon cousin Aseister, connu pour son sens de l’honneur. Nous fûmes obligés de…

— Qui était votre ennemi ? l’interrompit la Conteuse. Dans un récit, il est important de préciser l’adversaire.

— Vous êtes sérieuse ? Notre ennemi était Rulere, bien sûr ! Le Père des Cauchemars, le Sans-Visage, la Grande Folie !

— Qui est-il exactement ?

— Personne ne sait exactement, merde ! Il veut détruire le monde, alors nous on veut le tuer avant qu'il n'y parvienne, je me contente très bien de ça ! Maintenant, arrêtez de m'interrompre...

« Nous affrontions son armée qui ravageait mon Royaume depuis des décennies. Ma division dût prendre un large détour, guidée par l’information qu’une division ennemie se tapissait dans la zone. C’était un piège : plusieurs escouades ennemies nous prirent à revers et ravagèrent nos rangs. Je perdis bien des compagnons durant cet assaut, et nous nous repliâmes dans la forêt, éparpillant nos forces.

« Je pris la fuite avec Aseister et quelques autres valeureux chevaliers. Les ennemis, aidés par le flair monstrueux d’un Cauchemar, parvinrent à nous rattraper. Aseister affronta le Cauchemar de face, seul, hurlant que rien ne portera atteinte à ses hommes tant qu’il était encore en vie.

« Jamais n’avais-je été témoin d’un tel courage héroïque. Et nos ennemis aussi, car ils prirent peur et transpercèrent mon cousin Aseister de plusieurs flèches empoisonnées.

« Mon sang et celui de mes compagnons ne firent qu’un tour. Je pris la tête d’une charge désespérée et nous fondîmes sur le Cauchemar, tout en prenant garde à éviter les tirs ennemis. Chaque seconde était une souffrance, chaque coup de griffe de ce monstre emportait un de mes amis dans l’au-delà, chacun de ses hurlements glaçait nos âmes. Mon épée fut brisée durant cet échange, mon ardeur assassinée, mes compagnons massacrés… Mais je n’abandonnais pas. Je pris la lame de feu Aseister et, d’un coup désespéré, tranchai la tête du Cauchemar. 

« Je hurlai ensuite aux ennemis restants s’ils oseraient affronter ma rage et notre honneur bafoué. Les lâches n’hésitèrent pas : ils s’enfuirent. 

« Seul, blessé, affamé, je dus alors rejoindre à pied l’armée principale. Je franchis une centaine de lieues ainsi, échappant à milles dangers, manquant de plonger dans la folie à pluiseurs reprises. Je dus abandonner toute mon armure pour alléger mon fardeau, et je parvins à rejoindre le corps principal de l’armée. J’étais au bord de la mort, vêtu de haillons ensanglantés, le regard sauvage… et toujours avec l’épée de mon feu mon cousin. 

« On me nomma capitaine pour mes exploits, au service direct de la Division Royale, et on me surnomma l’Honorable, pour avoir ainsi défendu l’intégrité d’Aseister. »

Eleister se tut enfin, la voix essouflée. Un silence de plomb se fit, uniquement dérangé par les grattements de la plume de la Conteuse. Ari lança un coup d’œil à Eleister : il constata que celui-ci souriait fièrement. Ari roula ses yeux.

Puis la Conteuse applaudit bruyamment, son regard étincellant, le sourire conquis, et commenta : « Magnifique ! Vous avez le verbe habile, Honorable. Votre histoire m’a transportée.

— Si vous avez aimée, puis-je faire l’épreuve suivante qu’on en finisse ?

— Voyons, vous devez écouter mon histoire avant. J’espère qu’elle sera à votre goût. »

Avant qu’Eleister put se plaindre, le grimoire vibra. Ses pages se tournèrent chaotiquement, et les notes de la Conteuse se tortillèrent comme mille serpents d’encre. 

Avant que les héros ne purent réagir, plusieurs pages s’arrachèrent d’elles-mêmes et voltigèrent en l’air. Puis, une à une, elles se plièrent, sécouées par plusieurs spasmes, et prirent diffèrentes formes. Des formes humaines de quelques centimètres de hauteur.

Des humains armés, qui se posèrent debout un à un sur la table, juste en face des trois héros.

La Conteuse se racla la gorge et commença : « Voici l’histoire tragique et vraie de celui qui était connu pour sa bonté d’âme, sa virtuosité à l’épée, son charisme et surtout, son honneur. Voici l’histoire du chevalier Aseister.

Un des soldats de papier, plus grand et plus fier que les autres, s’avança. « Le chevalier Aseister n’appartenait à la famille royale que de nom. N’ayant jamais caché son dégoût pour les intrigues de cour, il fut rapidement marginalisé par son propre sang. »

Le chevalier de papier rejoignit un autre groupe de soldat en papier. « Sa vraie famille était en réalité le groupe de soldats qu’il se mit à diriger. Ce n’était au début qu’une petite bande de paysans malchanceux, puis, au fur à mesure que le chevalier Aseister gagnait en popularité et accumulait les prouesses, ce groupe grandit. »

De plus en plus de soldats de papiers se regroupèrent autour du chevalier Aseister. « Aseister aimait ses hommes, et ils le lui rendaient bien. Plus qu’une fine lame, le chevalier avait un grand cœur, prompte à aider les plus démunis. En particulier… »

Une autre homme de papier, plus petit et plus sombre que les autres, se rapprocha du groupe, craintif. « … lorsqu’un de ses cousins, un certain Eleister, bâtard du roi, rejoignit son groupe. Rejoignit est mensonger : Eleister avait été forcé par sa famille de rejoindre le front, dans une unité qui acceptait les missions les plus dangereuses. C’était une exécution dissimulée, visant à éliminer avec le sourire un élément problématique de la famille. Eleister le savait bien, mais surtout, Aseister aussi. »

Le chevalier Aseister se rapprocha du soldat sombre et lui tendit la main. « Aseister reconnut sa propre solitude dans ce cousin abandonné. Il l’accepta à ses côtés, malgré la méfiance du reste de ses soldats envers le prince déchu. Comme il aurait dû les écouter ! »

Le soldat sombre se rapprocha, et chuchota quelque chose à l’oreille d’Aseister. « Eleister indiqua la présence d’un bastion ennemi affaibli, perdu dans la forêt, dernier rempart d’un commandant ennemi. Aseister, ne doutant pas de la bonne volonté de son cousin, l’écouta. »

Tout d’un coup, tous les soldats de papiers étaient encerclés pas des ombres menaçantes. Ils sortirent leurs armes, et une bataille acharnée commença. « Eleister, dans sa soif de reconnaissance, avait ignoré certains avertissements et falsifé les informations. Le prix fut grand. L’unité d’Aseister fut massacrée, les rescapés forcés de prendre la fuite dans la forêt. »

Le chevalier Aseister, entouré par quelques soldats et surtout le sombre, se mettèrent en ligne face à un monstre de papier de trois fois leur taille. « Ils furent face à l’abominable : un Cauchemar, création maudite de celui qu’on nommait Rulere. »

Les soldats s’élancèrent face à la créature, qui répondit par des coups de griffes ravageurs. À chaque fois qu’un soldat était touché, il explosait en plusieurs petits morceaux de papiers et des gerbes d’encre tombant au sol. « Le combat fut âpre, nombreux perdirent la vie, et bien plus encore. Que pouvait faire l’humain face à la pure monstruosité ? Le fer face à la calamité ? Le désespoir face à la mort ? Rien… mais le chevalier Aseister n’abandonna pas. »

Alors que tous les soldats tombèrent, le chevalier parvint à se rapprocher et, d’un coup rapide, trancha la tête du monstre. Il ne resta plus qu’Aseister et le soldat sombre, entourés par une mer de papiers immobiles et d’encre noire. « Le combat était terminé, mais la bataille, elle, continuait. »

Le visage en larmes, le chevalier Aseister se retourna vers le soldat sombre. Il se rapprocha de lui et lui assèna un coup de poing. « Fou de douleur, de deuil et de désespoir, le chevalier Aseister se retourna face à celui qui les avait tous menés en enfer. Le brave chevalier n’avait plus qu’une idée en tête… »

Le soldat sombre tomba à terre, implorant, larmoyant. Le chevalier Aseister leva son épée, et l’abaissa d’un coup sec… pour la planter juste en face du soldat sombre. « Mais au dernier moment, son honneur, tout ce qui lui restait, l’arrêta. Dans une clémence sans plaisir, le chevalier condamna Eleister, lui jurant qu’il sera puni pour ses actions indignes. »

Le chevalier Aseister rengaina son épée, et se retourne, cherchant à se situer dans la grande forêt. « Aseister prévoyait de rentrer au quartier général et de tout révéler. Ce n’était que justice. Ce n’était qu’honneur. »

Le soldat sombre se relèva lentement dans le dos d’Aseister. « Et ça, Eleister le comprit aussi. »

Le soldat sombre dégaina rapidement son épée et pourfendit le dos du chevalier Aseister, qui périt instantanément.

Le soldat sombre regarda autour de lui, anéanti, des larmes sur le visage. D’un mouvement tremblotant, il laissa tomber son épée, et prit celle du chevalier Aseister. « Parvenant à rentrer au quartier général, le chevalier Eleister raconta le récit de sa bataille, de la valeur d’Aseister, mais surtout comment il a tué le Cauchemar et sauvé l’honneur du preux chevalier. »

Le soldat sombre se para alors d’une armure plus raffinée, d’un arc puissant, de dagues aiguisées. Il leva son regard, fixant sans émotion l’Eleister de chair et de sang. « C’était le début de la grande épopée d’un nouveau héros. Eleister d’Oregeon, admiré par ses pairs, accepté par sa famille, craint par ses ennemis. Un héros dont le premier surnom fut l’Honorable… »

La Conteuse ne finit pas sa phrase. Eleister venait de se relever brutalement, un poignard dans la main. Avant que quiconque ne put réagir, il bondit sur la Conteuse et, d’un coup leste et froid, lui ouvrit la gorge. 

Un sang vif, noir comme de l’encre, en jaillit comme une fontaine, éclaboussant la table, les plats, les deux héros, Eleister, et le petit soldat sombre, qui se tenait seul sur la table.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Alice_Lath
Posté le 07/03/2021
Excelleeeent ce chapitre haha ! Maintenant que l'histoire est lancée et que je vois où ça va, c'est top, on est vraiment embarqués dans la double face des histoires racontées entre Eleister et la Conteuse. L'ambiance est là et à présent, on sait le danger qui les guette et d'où vient le péril, ce qui rajoute des enjeux comme on les aime. Bref, rien à redire, c'était top à lire !
Audrey
Posté le 12/11/2020
Bonjour cher Saltimbanque !

Quel chapitre ! L'histoire est super prenante. Surtout la partie racontée par la conteuse. Tu réussis vraiment à nous plonger la tête la première dans ton récit. Chapeau ! Vraiment. Tu es un super conteur !

Je t'ai noté quelques trucs à modifier en dessous (si ça te vexe/déplaît, n'hésite pas à le dire et j'arrête illico !). Sache que ça ne gêne pas la lecture, c'est juste du perfectionnement quoi.

Je me doute que tu l'as fait volontairement mais ton changement du passé au présent pour raconter le visuel de la conteuse était perturbant. Dans cette partie descriptive tu passais du passé au présent dans la même phrase. Il faudrait peut-être relire cette partie pour la rendre plus cohérente.


Quelques détails :
"autaut" = autant ?
"les regards mornes." = Suis pas sûre que ça se mette au pluriel. Ça fait bizarre en tout cas.
"Je suis pourtant sûre que vous aviez vécu des aventures passionantes." = concordance des temps (je suis...vous avez, j'étais...vous aviez) et il manque un "n" à passionnantes.
"Les ennemis, aidées par le flair monstrueux d’un Cauchemar" = aidés
"Aseister affronta le Cauchemar de face, seul, hurlant que rien ne portera atteinte à ses hommes tant qu’il était encore en vie." = porterait
"chaque coup de griffe de ce monstre emportait un des mes amis dans l’au-delà" = un de mes amis
"Mais je n’abandonnai pas." = On est plus sur une description là, du coup je mettrais à l'imparfait.
"Je hurlai ensuite aux ennemis restants s’ils oseraient affronter ma rage et notre honneur bafoué." = C'est pas très clair cette phrase. On comprend quand même mais il manque quelque chose, non ?
"échappant à milles dangers" = mille est invariable
"Je dut abandonner" = dus
"Avant qu’Eleister put se plaindre" = ça ne s'est pas encore produit donc subjonctif et négation (avant qu'il n'ait pu se plaindre).
Idem là : "Avant que les héros ne purent réagir" = avant que les héros n'aient pu réagir.
"Puis, une à une, elles se plièrent, sécouées" = secouées
"Comme il aurait du les écouter" = dû
"Aseister se retourna face à celui qui les avait tous mené en enfer" = menés
"craints par ses ennemis." = craint
"en jallit comme une fontaine" = jaillit
Le Saltimbanque
Posté le 13/11/2020
Merci beaucoup, ça fait hyper plaisir !
N'hésite pas à me corriger, ça m'aide énormément. Et oui, le changement passé/présent était volontaire, mais si ça n'apporte que de la confusion, je change de suite.
Audrey
Posté le 13/11/2020
Je pense que dans ta partie au présent tu as laissé quelques verbes au passé en fait. C'est peut-être ça qui créé la confusion.

Dans tous les cas ton histoire est super !
Audrey
Posté le 13/11/2020
*Crée (je déteste ce verbe ^^)
Vous lisez