L'homme et l'énergie

Par Maud14

La frêle silhouette d’Erin fit son apparition alors que Hyacinthe venait tout juste de déboucher une bouteille de vin.

« Tu choisis toujours tes moments à la perfection », plaisanta l’hôte qui lui ôta sa veste des mains pour l’accrocher sur le porte manteau de l’entrée.

« Tu me connais, je sens l’odeur de la piquette à des kilomètres à la ronde ».

La jeune femme émit un petit cri faussement outrée avant de rire franchement. Le visage à la peau laiteuse de son amie prit une mine étonnée en découvrant la présence d’Alexandre. Assis dans le fauteuil en velours vert de Hyacinthe, un livre de Camus dans la main, celui-ci se leva par politesse en la voyant débarquer.

« Erin, voici Alexandre, Alexandre, Erin, ma meilleure amie d’enfance », annonça Hyacinthe, amusée par la vision des yeux écarquillés de la grande blonde. Même si elle l’avait prévenu par message de son existence, Erin ne s’attendait visiblement pas à la vision qu’elle avait sous le nez.

« Erin est infirmière libérale, elle et son copain Malo qui est architecte, ont acheté une maison à Loctudy, où on a grandi toutes les deux ».

« Bonjour », dit enfin Erin, esquissant un sourire impressionné.

« Bonjour Erin  »

Le sourire chaleureux d’Alexandre sembla la détendre quelque peu et elle accepta le verre que Hyacinthe lui tendait. Ils s’installèrent autour de la table du salon et goutèrent du bout des lèvres le liquide ocre du vin.

« Hyacinthe m’a dit que vous travailliez pour Pierrot », se hasarda Erin. Ses yeux cendrés sondaient le colosse qu’elle avait en face d’elle.

« Oui. C’était mon premier jour aujourd’hui, je crois que ça s’est plutôt bien passé », répondit honnêtement Alexandre.

Erin émit un petit son d’appréciation, et lui adressa un sourire frelaté.

« Et alors comme ça, vous ne vous souvenez d’absolument rien de votre vie passée? »

« Erin! », s’offusqua doucement Hyacinthe, gênée par le manque de tact de son amie.

Alexandre baissa légèrement la tête en souriant avant de poser sa large paume sur le bois de la table.

« Non. De rien. C’est comme si j’étais né il y a une semaine »

« Et ça ne vous… dérange pas plus que ça? »

Hyacinthe fusilla Erin du regard. Pourquoi lui posait-elle toutes ces questions indiscrètes? La méfiance se lisait dans son froncement de sourcils. Hercule haussa les épaules.

« Je ne peux pas y faire grand chose. Personne n’est venu me réclamer, ce doit être parce que je suis seul ».

A ces mots, le minois sensiblement contrarié d’Erin s’affaissa.

« Je suis désolée », souffla-t-elle.

« Ce n’est rien », répondit Alexandre en lui offrant un sourire amical, leur donnant à toutes les deux le sentiment que peut-être, effectivement, il le pensait sincèrement.

La réaction de son amie soulagea Hyacinthe. Venant d’une famille unie au sein de laquelle ses parents, après cinquante ans de mariage étaient toujours ensemble, Erin rencontrait quelques difficultés à concevoir qu’une famille telle que la sienne n’était pas le schéma classique pour tout le monde. Son modèle à elle, composé en plus de deux frères et soeurs, était à l’opposé de celui de Hyacinthe, qui n’avait vécu qu’avec sa mère.

Un père absent dès ses cinq ans n’ayant jamais endossé son rôle, et qui s’était enterré dans celui instable d’un adolescent. Une mère, présente, presque trop pour rattraper les dommages collatéraux du manque brillant de son paternel. Des grands parents, décédés trop tôt. Une tante qui lui avait légué cette maison. Voilà à quoi se résumait sa famille à elle. Erin avait eu un premier aperçu à travers le cadre familial de Hyacinthe que la vie n’était pas la même pour tous. Elle avait eu du mal à l’accepter, mais avait fini par s’y résoudre.

Pour elle qui tentait d’avoir un enfant avec Malo depuis quelques temps, rêvant de fonder sa propre famille, et qui voyait ses parents tous les week-ends, le cas d’Alexandre paraissait encore plus sombre. Ne pas avoir de famille du tout, ça, elle n’y était pas préparée.

La connaissant par coeur, Hyacinthe sentit que l’instinct maternel d’Erin s’était éveillé lorsqu’Alexandre avait évoqué sa solitude et que personne n’était venu le chercher. Son regard s’était adouci, presque attendri. Sa posture se faisait plus amicale. Et elle se mit à lui poser des questions sur sa première journée de pêche avec Pierrot.

Ils discutèrent tous les trois une bonne demi-heure avant que l’on ne frappe à nouveau à la porte. La silhouette courte et trapue d’Ali s’engouffra comme un courant d’air dans l’entrée de Hyacinthe avant de balancer ses affaires sur le fauteuil de l’entrée, et d’étreindre la jeune femme.

« Il faut qu’on se le fasse ce reportage, on n’a plus le choix », déclara-t-il en se détachant d’elle pour planter son regard mordoré dans le sien. Sa peau, tannée, semblait avoir gagnée quelques ridules supplémentaires après son reportage en Inde du mois passé. Ses cheveux brun épais mal peignés et sa barbe d’une semaine lui donnaient l’image d’un homme qui n’avait pas le temps de prendre soin de lui. Pourtant, ses longs cils, ses pommettes souriantes et ses origines perses lui conféraient un charme certain qu’il usait lors de ses voyages pour arriver à ses fins sans aucune vergogne.

« Oui je vais bien et toi? », s’esclaffa Hyacinthe qui lui donna une petite tape sur l’épaule.

« Salut Ali, dis, t’as laissé tes bonnes manières en Inde? »

Le reporter se tourna vers Erin, les yeux soudain pétillants. Puis, son attention fut attiré par la haute silhouette d’Alexandre qui venait de se lever.

« Bonsoir, moi c’est Ali », se présenta-t-il en tendant une main vers lui. Cette fois-ci, le grand brun s’en empara, dévoilant par la même occasion son poignet et ses tatouages.

« Ali est un ancien collègue… de Paris, informa Hyacinthe. C’est un ancien reporter de guerre qui parcourt aujourd’hui le monde pour mettre en lumière l’emprunte de l’homme sur la Terre ».

« D’ailleurs, avec Hyacinthe on a un projet, rebondit Ali en s’asseyant à son tour. On aimerait se rendre en Afrique, en Tanzanie, sur le lieu du nouveau super projet de gaz naturel liquéfié d’Alamar. Une vraie bombe à retardement celui-ci, croyez-moi »

« A bon? », s’étonna Erin en coulant un regard ombrageux à Hyacinthe.

« Rien n’est fait encore! Se défendit-elle, voyant la maternité étudier ses expressions. Mais il faut faire la lumière la dessus c’est certain… »

« Et puis, tu n’as pas envie de retourner sur le terrain? L’adrénaline, l’aventure, les sensations fortes! L’essence même du journalisme!, s’exclama Ali, les yeux agrandis par l’excitation. Bon j’attends encore la réponse de David notre caméraman, de toute façon c’est toujours le dernier à répondre ».

Hyacinthe acquiesça et but une longue gorgée de vin.

« C’est quoi cette histoire? », demanda Erin.

« Alamar explore depuis des années les pays de l’Est africain pour récolter les dernières gouttes d’or noir qu’il peut en tirer. Après un fiasco il y a une dizaine d’année dans ces mêmes pays, leurs explorateurs seraient sur une piste plus que fructifiante cette fois-ci. La FID final investment decision a été signée, et les travaux sont sur le point de commencer. On parle là d’un projet titanesque qui rapporterait des milliards d’euros dans les poches d’Alamar et qui permettrait de produire plusieurs centaine de milliards de barils de pétrole. C’est la poule aux oeufs d’or. C’est le golden bloc, comme ils aiment le dire… ».

« Et les conséquences de tout ça? »

« Autoroute, piste d’avion, installation d’une raffinerie, oléoducs, déforestation, déplacement de population, le creusement de centaines de puits en partie sur une surface protégée d’un parc national…  Les écosystèmes du rift Albertin abritent au moins 500 espèces animales comme le lion, l’éléphant et l’hippopotame. La zone est protégée par la convention de Ramsar en raison de sa richesse ornithologique. Les organisations écologistes ont alerté les gouvernements dans une lettre en disant que l’environnement ne devait pas être sacrifié sur l’autel du pétrole. Mais ils sont inaudibles. Jusqu’où on va aller? On veut toujours détruire sur notre passage, tout bousiller? ».

« Pourquoi les hommes ont-il besoin de tant de pétrole? », demanda calmement Alexandre. Les yeux dans le vague, il caressait le verre de son pouce dans une posture de rêverie.

Ali émit un petit rire amer. Hyacinthe baissa la tête, lasse. Elle resservit les verres en vidant la bouteille.

« Parce que le pétrole c’est le sang de notre croissance. L’être humain a fini par maîtriser la nature et a conquit la terre toute entière. Pour la première fois de la planète il n’y a plus aucune force capable de freiner la croissance d’une espèce vivante, de l’homme. Il a dompté les animaux, domestiqué les plantes, transformé les paysages pour nourrir les siens. Il a apprivoisé la terre et ne connaît plus d’obstacle sur son chemin, il court maintenant aveugle et incontrôlé. La population mondiale connait une croissance galopante… L’énergie est l’essence qui lui permet de se développer davantage ».

Le regard céruléen d’Alexandre s’était posé sur elle. Il buvait ses paroles. Elle se sentit comme une professeure devant un élève attentif et passionné.

« Pourtant, la majorité de l’humanité vit encore pauvrement sans épuiser la terre ni vider la mer, les chiffres sont hallucinants! 250 millions d’hommes n’ont toujours que les animaux pour travailler leurs champs, et un milliard d’entre eux n’ont que leur propre force physique. 90% des pêcheurs travaillent à petite échelle comme Pierrot. Mais on consomme plus de 100 millions de baril de pétrole tous les jours, notre agriculture boit à elle seule 70% de l’eau douce mondiale et occupe la moitié de l’espace du monde habitable et pourquoi? Pour nourrir le bétail qu’on élève à foison, qu’on ne respecte pas, et qu’on fini par manger. Juste pour la partie de la population développée ».

Lorsque Hyacinthe se tu, un silence s’écrasa dans le salon, bourdonnant dans les oreilles de la jeune femme. Chacun semblait plongé dans son for intérieur, faisant le point sur lui même, questionnant son humanité. Deux yeux vairons ne l’avaient pas quittés, et l’observaient curieusement.

« Sans résistance la machine s’emballe, voilà pourquoi on est si énergivore », conclut-elle en finissant son verre cul-sec.

« Mais le pire, reprit Ali, c’est que tous les avantages que nous ont conférés le pétrole se sont accompagné d’un prix terrible : en brûlant il rejettent du co2 dans l’atmosphère, augmente l’effet de serre et donc la température de l’air. Ce processus naturel de l’effet de serre qui a permis au commencement à la Terre de se réchauffer, est maintenant beaucoup trop fort. Tu as du entendre que les scientifiques du monde entier nous alertent. La fonte des pôles a déjà commencé. Pourtant, ils jouent un rôle essentiel dans la régulation de la planète et ça déstabiliserait le climat actuel, élèverait le niveau des océans…  Si le Groenland fond, la mer augmentera de six mètres. Si l’Antarctique fond, de soixante mètres! Puis un habitant sur cinq dépend de l’eau potable des glaciers qui fondent à une vitesse alarmante. Depuis la révolution industrielle, la température mondiale a augmenté d’un degré, et de trois degrés aux pôles Nord et Sud. L’avenir du permafrost tétanise les scientifiques qui mettent en garde sur le méthane piégé à l’intérieur trente fois plus réchauffant que le co2 et qui pourrait bientôt être libéré… C’est une vraie bombe climatique ce machin!

Toute cette énergie qu’on envoie dans l’air, à travers le co2, on la retrouve dans les tempêtes, les cyclones, les canicules, les incendies… rien ne se perd, tout se transforme. Les catastrophes naturelles qu’on voit à la télé tous les jours, on s’y habitue, mais pourtant, elles touchent de plus en plus de monde partout! Donc la ruée vers les énergies fossiles s’est traduit par cette crise climatique de plus en plus inquiétante, mais aussi, et il faut le dire, par une crise de la biodiversité. Elle est là, la sixième crise d’extinction massive des espèces! La biodiversité n’est pas adaptée à des modifications aussi rapides.

Au cours des 65 derniers millions d'années, le taux d'extinction moyen a tourné autour d'une extinction par an pour un million d'espèces. Mais aujourd'hui, le taux de disparition d'espèces serait 100 fois supérieur! On parle de perte irremplaçable là… Un million sont menacé d’extinction et on parle même pas de celles qui se sont tragiquement éteintes ces dernières années.. Il lança un regard à Hyacinthe. En 1972, le nombre d’habitants avait doublé et éliminé les 2/3 des populations animales. En 1982, les hommes ont doublé l’extraction des ressources naturelles que nous arrachons à la Terre, et on balance plus de huit millions de tonnes de plastiques à la mer tous les ans… ce sont nous les déchets! En 1992 on avait déjà perdu la moitié des forêts vierges mondiales et la moitié des glaces des pôles.

Alors que putain, on dépend juste entièrement des écosystèmes qui nous entourent, ce sont les perfusions qui maintiennent en vie l’humanité, mais non. On s’évertue à les massacrer. Je crois que l’homme est suicidaire! On fait parti de cette biodiversité, et on en a besoin pour survivre. Tout ce qu’on mange, ce qu’on boit, ce vin-là! - il souleva la bouteille comme pour illustrer son propos- ça provient de la biodiversité! C’est aussi ce qui module notre climat en captant le Co2 dans l’atmosphère, régule notre air et notre eau… Bref, c’est le socle vital de notre existence d’être vivant quoi. Et on le bousille aussi. On sait faire que ça ».

« Jolie peinture », soupira Erin avant de passer une main sur son visage. On aurait dit que vingt années s’étaient écoulées sur son visage durant les tirades de Hyacinthe et Ali.

« C’est pas très joyeux, c’est même assez pessimiste, mais c’est aussi la vérité. Et il faut avoir le courage de la regarder en face, je crois. Sinon on est foutu », déclara Hyacinthe.

« Vous avait l’air d’être lucides sur la situation », analysa Alexandre, le visage grave.

« Ouais, si seulement on était plus nombreux. Et que les gouvernements l’étaient aussi », rétorqua âprement Ali.

La seconde bouteille de vin s’était vidée à son tour.

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joanna_rgnt
Posté le 05/05/2021
J'aime pas Ali. Ah ah je ne sais pas pourquoi je le sens pas. Par contre j'adore Erin, elle a l'air exubérante et j'aime beaucoup les personnages comme ça ! J'aime toujours autant ta façon d'écrire donc je vais continuer :-)
Maud14
Posté le 05/05/2021
Ahaha merci de partager ton ressenti! c'est assez intéressant de voir comment les personnages sont appréhendés par les lecteurs!!
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