L'expression du coeur

Par Maud14
Notes de l’auteur : Bonjour!

Voici la fin de la Première partie de cette histoire!

Qu'en avait vous pensé? Est-ce qu'une suite vous intéresserait?

A bientôt!


« La mouette rieuse, l’albatros! Mes p’tits!, s’écria Pierrot de sa voix rocailleuse en les voyant arriver près de son vieux rafiot. Bon dieu! Mais… Z’êtes noirs! Noirs comme les africains ma parole! »

Hyacinthe enlaça le vieil homme, humant son odeur de poisson et d’air azoté du grand large. 

« Tu as tenu le coup sans nous? », lui demanda-t-elle, alors que le loup de mer donnait une petite tape dans le dos du grand Alexandre. Lui-même souriait largement, sensiblement heureux de le retrouver.  

« Oh bah va… j’ai l’habitude tu penses! J’veux tout savoir d’vos exploits, j’vous invite à souper ce soir »

La pluie les avait accueillit à leur arrivée à l’île-tudy, comme un signe de bienvenu pour les initiés. Le mois de décembre venait de commencer et ils avaient dû troquer leurs vêtements en lin pour des manteaux et des chaussettes en laine. Revoir des visages et des lieux familiers fit du bien à Hyacinthe. Après toutes leurs péripéties, ils avaient bien mérité un peu de repos et de réconfort, même si elle savait que le travail pour sortir cette affaire l’attendait. 

Le poisson au citron de Pierrot fondit dans la bouche de la jeune femme comme du petit beurre. La nourriture française lui avait manqué. Le vin blanc semblait ravir un peu plus ses papilles, réchauffer son corps refroidit par l’hiver, et soulager son âme.  Le délicieux comté flatta son palais de ses notes salées et fruitées. L’émotion du vieil homme se lisait sur ses traits fatigués, dans sa voix aux intonations pétaradantes. Il était heureux de les retrouver. 

Hyacinthe raconta leur reportage, en omettant bien évidemment les parties les plus sombres et périlleuses. Elle garda le secret d’Alexandre qui l’observait conter l’histoire, adossé à sa chaise, le menton baissé sur le torse. Hyacinthe révéla tout de même les intimidations d’Alamar une fois le soleil couché, et l’intervention du grand brun. 

« Bah té, j’ai bien fait d’tenvoyer là-bas », s’exclama Pierrot avec des grands yeux. 

A la fin du repas, Hyacinthe prit congé et rentra chez elle. Lorsqu’elle eut refermé la porte, elle sentit la solitude s’abattre brusquement sur elle. Éclats de rires, conversations, chants des criquets raisonnaient encore à ses oreilles. Prise dans un élan, elle ouvrit la fenêtre de son bureau à la volée et le grondement de l’océan se répandit dans le salon. 
Elle savait qu’elle ne pourrait trouver le sommeil, aussi elle se mit au travail sans plus attendre. Retrouvant son fauteuil de velours vert, elle se plongea dans les notes et les enregistrements qu’elle avait ramené avec elle pour commencer à écrire l’article qui, elle espérait, ferait bouger les choses. La frénésie de tout décharger rapidement, de laisser une empreinte, de coffrer au plus vite cette entreprise ignoble… Se libérer de ce qui la hantait. Donner la parole aux personnes qui subissaient les horreurs d’Alamar, à la nature qu’elle avait massacrée et qui ne reviendrait jamais dans sa forme primitive. A Koinet. Délivrer leurs aventures, ce qu’ils avaient vécus, ressentis. Alléger un peu son âme, en pensant à Lucas. Elle lui dédiait son travail, elle lui dédiait ce combat. 

Deux semaines passèrent, filèrent même. Occupée à mettre en forme leur travail, Hyacinthe s’était à nouveau enfermée, pressée d’en venir à bout et de livrer enfin le précieux sésame. De son côté, Ali avait récupéré les rushs d’Alexandre, procédait au montage du reportage, et préparait le terrain auprès des médias. L’albaltros avait reprit son travail sur le Morvaout avec Pierrot. C’était comme si la routine avait reprit ses droits. Elle, recluse à son bureau, lui, libre, voguant sur les flots. 

Les balades se faisaient plus rares, surtout avec ce froid infernal, aussi, Hyacinthe se rendait de moins en moins au petit port pour saluer ses amis. A vrai dire, elle avait remarqué un changement chez Alexandre. Il ne venait plus à elle lorsqu’elle s’approchait. Son regard la fuyait, ne faisait que la frôler. Il lui échappait, et cela l'affectait. Elle attendait. Elle attendait son absence, un jour où elle irait à leurs petits étalages de poissons. Alors, elle venait moins. Elle se cloîtrait entre ses murs, dans son travail pour éviter à ses pensées de s’envoler ailleurs, sur des ailes de trois mètres.

L’éloignement les rendaient étrangers l’un envers l’autre, après cette proximité qu’ils avaient partagé en Tanzanie. Hyacinthe lui signalait les avancements dans l’écriture et le montage du reportage les rares fois où elle le voyait. Mais la page semblait s’être tristement tournée pour lui. 

Lorsque leur travail fut terminé, Ali regroupa leurs productions et les envoya à une liste de médias qu’ils avaient ciblés. Les réponses ne se firent pas prier, comme ils s’y attendaient. Une myriade de journaux alternatifs et engagés s’étaient déployés cette dernière décennie, et ce que leur proposaient Hyacinthe et Ali était du pain béni. Les autres médias mainstream n’eurent d’autre choix que de suivre la spirale. Ils reçurent un joli cachet de la part d’une chaîne internet engagée et d’un grand journal national. Comme convenu, ils se répartirent le butin, ce qui soulagea  grandement les dépenses qu’ils avaient engagé pour le reportage. Comme Alexandre n’avait pas de compte en banque, Hyacinthe prit sa part et alla jusqu’à Quimper pour retirer la somme. La vidéo devait sortir dans les jours à venir.

Le soir même, elle se rendit sur la grève, emmitouflée jusqu’au nez. Noël n’était plus loin et les habitants s’étaient cotisés pour installer de jolies petites guirlandes lumineuses autour des lampadaires, sur les devantures des commerces, autour d’un vieux raffiot qui avait élu domicile sur les rochers, après la tempête devenue historique pour les gens ici. Hyacinthe longea l’océan, accompagnée par son chant lancinant et tomba sur la silhouette qu’elle cherchait. Adossée au muret qui surplombait la grève, Alexandre se perdait dans la contemplation de la nuit. 

La jeune femme accéléra le pas et, arrivant près de lui, lui tendit l’enveloppe de billets. L’albatros lui offrit toute sa hauteur et un visage impénétrable. 

« C’est pour toi », souffla-t-elle.

« Merci, je vais pouvoir rembourser Pierrot »

Il accepta le petit paquet et le fourra dans la poche de son caban sombre. Le coeur au bord des lèvres, Hyacinthe ne pu retenir ses émotions plus longtemps.

« On ne se voit plus », lâcha-t-elle platement, comme une simple constatation. 

« On a été assez occupés tous les deux », répondit-il de son accent chaloupé après avoir glissé à nouveau son regard sur l’horizon. 

Hyacinthe s’adossa près de lui et plongea les mains sous son écharpe en laine, le vague à l’âme. Elle sentait chez lui une abnégation nouvelle qu’elle n’appréciait pas beaucoup. 

« J’aurais bien aimé qu’il neige pour Noël », murmura-t-elle.

Elle soupira légèrement et une fumée blanche s’échappa de ses lèvres. Pourquoi son coeur se serrait-il de la sorte? Pourquoi ressentait-elle cette sensation de plus en plus forte, celle d’être au bord du vide? 

Soudain, des milliers de petits flocons commencèrent à tomber de l’encre du ciel, blanchissant sous les rayons des lampadaires, s’évanouissant dans le sable, se fondant dans l’océan. Hyacinthe leva la tête et les accueillit, entre ses cils, sur sa joue rosie par le froid, sur ses lèvres. Puis, elle tourna lentement le visage vers Alexandre. Les yeux rivés sur la voûte céleste, la paume de la main discrètement ouverte, il observait lui aussi le ballet de ses cristaux glacés, tel un artiste lointainement satisfait de son oeuvre. Dans un détachement criant. 

A cette vision, les yeux de la jeune femme se brouillèrent et de fines larmes glissèrent sur l’oval de ses pommettes. Au son d’un léger sanglot que Hyacinthe ne pu étouffer, les traits d’Alexandre se tendirent et il fit enfin volte face vers elle. La surprise de son air laissa place à une sorte de crispation résignée. 

« Pourquoi tu pleures? », demanda-t-il tout bas. 

« A ton avis? », rétorqua-t-elle, honteuse. Elle essuya rageusement les traces salées mêlées aux flocons sur son visage. 

Alexandre se contenta de l’étudier, silencieux. Ce grand être ne savait décidément pas y faire avec les sentiments. 

« Hyacinthe. Il faut que je te dise quelque chose. Il se tenait droit, comme à son habitude, infaillible. Il faut que je parte »

« Je sais », souffla-t-elle dans un râle, sans le regarder. Sa réponse sembla le déstabiliser, car sa grande silhouette se déplaça pour se poster en face d’elle.

« Tu sais? »

« Pourquoi crois-tu que je pleure? »

Le vent marin caressa le visage de Hyacinthe. Sa présence muette la rongeait.

« Pourquoi il faut que tu partes? », demanda-t-elle. 

« Parce que je n’ai pas le droit d’être égoïste »

Elle releva les yeux sur lui. Son visage brun et ses iris clairs la fouillaient. Dos au mur, elle frissonna. 

« Egoïste? »

« Ça aussi, tu sais », murmura-t-il en penchant légèrement la tête. La neige continuait de tomber et parait sa chevelure noire d’une fine couche de poudre blanche. Elle fronça les sourcils, lui signifiant que ce n’était pas le cas. Il s’approcha un peu plus, posa une main sur la pierre derrière elle, l’enveloppant de son ombre, les isolant du reste du monde. 

« Je n’ai pas le droit de tomber amoureux de toi »

Le coeur de Hyacinthe explosa dans sa poitrine et le vertige qui s’empara de ses sens et de son être lui coupèrent le souffle. Sa respiration s’accéléra, le vide sous ses pieds s’étendit un peu plus. Pourquoi disait-il cela? 

« Qu’est ce que tu sais de l’amour! », riposta-t-elle mollement. 

«  Je sais que pour moi, il a ton visage », répondit-il tellement bas qu’elle devait tendre l’oreille pour l’entendre.
Alexandre se pencha encore un peu plus vers elle, tout doucement. Hésitant. Il leva timidement le menton de la jeune femme pour qu’elle le regarde, l’entende, le voit, tel qu’il était. 

« Comment veux-tu… », commença-t-elle.

Mais les lèvres du titan la coupèrent soudain en épousant les siennes. D’abord timide, le contact se fit plus pressé. Brouillon et maladroit, le baiser devint précieux et vertigineux. Hyacinthe cru alors s’envoler. Les grandes ailes d’Alexandre se refermèrent sur elle, l’entraînant contre lui. Sa bouche pleine et enfantine parcourait  la sienne avec la soif d’apprendre. La jeune femme répondit à ses gestes éperdus et imparfaits, mais si enivrants. D’une douceur exquise mêlée à un instinct élémentaire. 

Lorsque les lèvres rougies d’Alexandre s’arrachèrent enfin de leurs étreintes, Hyacinthe pu enfin respirer plus convenablement, malgré le tournis qui l’empêchait de reprendre ses esprits. Le visage du grand brun, encore très proche, paraissait complètement décontenancé. 

« Qu… quoi? », souffla Hyacinthe, craignant qu’il n’ait pas apprécié.

« Je… »

Mais il ne termina pas sa phrase. 

« Quoi? C’était pas ce à quoi tu t’attend… »

Mais Alexandre fondit sur elle et la serra fort dans ses bras. Légèrement trop fort.

« Comment je vais faire pour partir après ça… », murmura-t-il dans ses cheveux. 

Un étrange et misérable grondement roula dans la gorge d’Alexandre. Faisant vibrer son cou, il raisonna sur la joue réchauffée de Hyacinthe et les parois de son coeur avant de s’y incruster. Le titan l’étreignait si fort que la jeune femme cru manquer d’air. Il relâcha finalement son emprise et s’écarta, laissant les paumes sur les épaules de Hyacinthe. 

L'albatros dévoilât une mine chamboulée avant que la valse de ses gestes ne reprenne, plus aérienne, plus tendre. Il fit glisser ses doigts sur la ligne du menton de la jeune femme, suivit le contour de son oreille, le haut de sa pommette qu’il effleura du pouce, puis, plus haut, traça son sourcil, la naissance de ses cheveux sur son front… Les orbes bleues mystiques du géant détaillaient chaque parcelle de sa peau, dévoraient chaque recoins, éclairaient chaque ombres. 

Hyacinthe se laissa faire, fermant les yeux, oubliant ce froid mordant qui ne la mordait plus grâce à lui. Imprimait le sillon de ses caresses en elle, savourait chaque touché, chaque sensation qu’il lui faisait éprouver. Son souffle tiède sur son visage. L’odeur musquée de ses cheveux. La douce ardeur de ses gestes. Chaque seconde s’écoulait comme si ce fut la dernière. A tout moment, elle ouvrirait les yeux et Alexandre aurait disparu. 

« Qu’est-ce que tu fais? », murmura-t-elle, pour s’ancrer à nouveau dans le présent et s’assurer qu’il était toujours là. Qu’elle ne rêvait pas.

« Je te capture dans ma mémoire »

Les yeux de Hyacinthe s’ouvrirent de surprise et son front se plissa d’affliction. Elle agrippa la nuque d’Alexandre pour l’amener à elle et s’empara à son tour de ses lèvres rondes. Le grand brun n’opposa pas de résistance et ils goutèrent à nouveau à cette proximité si plaisante, si envoutante, si chaleureuse. Hyacinthe était perdue quelque part entre le ciel et la terre. Entre l’océan et l’univers.

« Ses lèvres entr'ouvertes tombèrent sur les miennes et l'univers fut oublié », pensa-t-elle. C’était cela qui était en train de se passer. Musset avait tout compris. Musset avait une vision limpide de ce qu’était l’oubli dans l’instant amoureux. Essoufflé, Alexandre rompit l’union de leurs corps et de leurs âmes, posa son front contre celui de Hyacinthe, et chuchota d’une voix tremblante :

« Merci »

« De quoi? »

« Merci de me faire ressentir tout ça »

Dans un geste d’urgence, Hyacinthe agrippa le caban d’Alexandre, comme un noyé s’accroche à la dernière planche de son bateau avant de sombrer dans les abysses. 

« Alexandre », murmura-t-elle, comme une plainte.

« J’espère que tu me pardonneras »

Le grand brun se recula, laissant la griffure du froid pénétrer à nouveau l’air autour de Hyacinthe. Et ses doigts abandonnèrent la laine mêlée de son manteau.

« Te pardonner de quoi? », dit-elle d’une toute petite voix, le coeur tambourinant contre sa poitrine.

Alexandre se déroba un peu plus, ajoutant de la distance entre eux. Son visage semblait douloureux, presque torturé. Ses prunelles assombries par la nuit ne quittaient pas les siennes. 

« De t’avoir avouer mes sentiments »

Collée au mur, Hyacinthe manqua subitement d’air. Il s’éloignait. La nuit le grignotait un peu plus chaque seconde. Il s’en allait! 

« Alexandre », chuchota-t-elle, rongée par le chagrin. Elle ne voulait pas, non elle ne voulait pas qu’il parte. Même si elle savait qu’elle ne pouvait rien y faire, qu’il appartenait à quelque chose de bien plus grand que sa personne, elle ne pouvait s’empêcher d’être égoïste. Elle avait rencontré cette créature, pire, elle avait trouvé cet être incroyable, il lui était apparu. A ELLE! 

L’immense ombre d’Alexandre se figea le temps d’un battement de cil. Hyacinthe crut lire se mirer sur son visage une lueur de stupeur. Puis la nuit finit par engloutir les derniers pans de son corps. Hyacinthe cligna des yeux, et Alexandre avait disparu. 
 

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Audrey.L
Posté le 24/09/2022
"Qu'est-ce que tu sais de l'amour ?"
"Je sais que pour moi, il a ton visage."
C'est si joliment dit :)
Alexandre, mon chouchou, a intérêt de vite revenir !
Jane Demo
Posté le 10/05/2021
ah ah ! Quelle sortie ! Tu nous laisses comme ça, c'est pas possible ça ! :)
J'ai hâte de pouvoir lire la suite en tout cas :)
A bientôt j'espère :)
Maud14
Posté le 10/05/2021
Je ne sais pas encore si je suis satisfaite de cette fin de première partie... Mais je me dépêche de m'y remettre! en espérant que la suite te plaise aussi ! :)
Jane Demo
Posté le 10/05/2021
C'est normal, c'est le travail d'écriture... on fait, défait etc.
Tu as déjà commencé à écrire la suite ? tu as ton fil conducteur ? En tout cas je la lirai avec plaisir.
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