L'éveil de la forêt

Par Maud14

Alexandre flottait, tel un séraphin entre le ciel et les flots de l'océan. Ses cheveux ondulait sous le vent, ses bras et ses jambes oscillaient en fonction des courants. Le soleil se couchait derrière lui à l'horizon, répandant une traînée de scintillements dorés sur la surface de l'eu. Les derniers rayons imbibaient son corps, l'épousaient, fondaient sur cette peau devenue laiteuse. L'océan, frôlant ses pieds, léchait son corps inanimé. Son visage serein était tourné vers les étoiles qui ne tarderaient pas à apparaître. Vers la voute céleste, le toit du monde. Le grand univers, le mal connu, l'inconnu. 

Une douleur vive transperça le crâne de Hyacinthe lorsque sa conscience s'arracha du rêve brumeux qui l'avait accaparé. Ses paupières lourdes s'entrouvrirent sur une vieille toile au vert passé. Des odeurs de sueur et de boue envahirent ses narines, la faisant grimacer légèrement. Son corps tout entier lui faisait mal, et elle pouvait sentir ses membres la lancer douloureusement sans même bouger. Ses yeux distinguèrent bientôt la forme d'une tente au dessus d'elle, et d'un mat à ses pieds qui s'érigeait vers le ciel, soutenant une partie du tissus olive. 

Deux vieux lits de camps trônaient dans un coin, tout un amas de vaisselles sales mêlées à des sceaux usés s'amoncelaient un peu partout. Il faisait sombre, mais assez jour pour que Hyacinthe se rende compte qu'elle n'était pas à l'hôtel. Ses mains caressèrent machinalement le sol et jouèrent avec de la terre. Surprise, la jeune femme voulu s'asseoir mais son pied droit resta collé au sol. Ses yeux découvrirent horrifiés qu'il était attaché au mat par une corde rêche. Elle se redressa tant bien que mal, se tenant la tête que la douleur lancinante rendait nauséeuse et hagard. 

Seule. Elle était seule dans cette tente. Hyacinthe regarda son corps, abimé ci et là de petites griffures. Alors, un flot d'images lui revint, en même temps qu'un tourbillon d'émotions et de sentiments puissants. Elle en eut le souffle coupé. 

Non. Non, ce n'était pas possible. Elle avait rêvé, ou plutôt, cauchemardé! Ils ne s'étaient pas fait attaqué par des hommes en noir. Alexandre n'avait pas perdu la vie sous ses propres yeux. Un coup d'oeil à sa situation lui tordit le ventre tellement fort qu'un gémissement s'échappa de sa gorge. Dans ce cas, où était-elle? 

Ses mains trouvèrent mécaniquement sa cheville emprisonnée et se râpèrent sur la corde qui lui brûla la peau. Ou était Ali? Ahmed? Koinet et Boddy? Ses ongles tentèrent furieusement de trancher l'épaisse ficelle mais se cassèrent. Le souffle de la jeune femme s'était accéléré, ses dents grinçaient, son front n'était plus que plis terrorisés. Les pulsations de son coeur semblaient soulever sa poitrine tellement ils battaient fort.

Le pan de la tente s'ouvrit à la volée, laissant passer une large tâche de lumière. Un homme en noir venait d'apparaître, un fusil porté en bandoulière. Tout à coup, Hyacinthe ressentit une grande angoisse. Une angoisse cette fois-ci redoutable, redoutante. Qu'allait-il faire d'elle? Qu'avaient ils fait d'eux? Il marcha lentement vers elle pour s'accroupir devant son pied ficelé. Seuls deux yeux sombres apparaissaient à travers son accoutrement. 

« Les journalistes n'auraient pas dû mettre leur nez là où il ne fallait pas », dit-il dans un anglais approximatif. 

« Qui êtes-vous? », demanda Hyacinthe, le souffle court. 

« Pas besoin de savoir »

« Où sont mes amis? »

« Ailleurs »

« Qu'est-ce que vous allez faire de nous? »

L'homme garda le silence, mais un sourire lugubre étira le coin de ses yeux. 

« Le grand homme, c'était qui? »

La jeune femme tressaillit à l'évocation d'Alexandre. Puis, elle revit la scène irréelle qui s'était déroulée sous ses yeux. Tout ce sable dans les airs, les grandes mains de l'albatros qui semblaient le diriger... Avait-elle rêvé? Etait-elle déjà inconsciente et avait-elle imaginé tout ça? Elle avait pu se cogner la tête en tombant de la dune... Mais le temps du passé employé par son geôlier la plongea dans une détresse douloureuse.

« Où est-il? »

« C'est moi qui pose les questions »

« Mon ami. Où est-il? »

« Mort », répliqua froidement l'homme qui semblait perdre patience. 

Des larmes montèrent aux yeux de la jeune femme qui détourna le visage, bouleversée. Avait-ils laissé son corps là-bas? L'avait-il ramené avec eux? Son corps inanimé était-il quelque part dans une autre tente? A cette pensée, le coeur de Hyacinthe se comprima violemment dans sa poitrine. Soudain, le téléphone de l'homme en noir sonna et il se releva subitement pour prendre l'appel à l'extérieur de la tente. Hyacinthe se rapprocha comme elle pouvait de l'entrée, tendant un maximum l'oreille. Par chance, il ne semblait pas se méfier outre mesure de quoi que ce soit, estimant surement qu'il avait la main sur la situation.

« ... Cinq personnes... le grand? Non... Mort... plusieurs balles... plage... QUOI? Attention... jouez pas... c'est ça » 

La voix se tut et Hyacinthe regagna sa place contre le mât. Elle entendit l'homme donner des ordres autour de lui, et des voitures démarrèrent en trombe dans la foulée. Qu'était-il en train de se passer? Se pouvait-il...? Se pouvait-il que les « cinq personnes » étaient en réalité elle, Ali, Koinet, Ahmed et Bobby? Le grand... Alexandre? La personne au bout du fil était-elle la commanditaire de cet enlèvement? 

Hyacinthe réfléchit à toute vitesse, formulant plusieurs scénarios dans sa tête. Et si... Alamar était derrière tout ça? Et si Alamar les avait mené tout droit dans un piège? Avait voulu éliminer la nuisance en engageant des espèces de mercenaires pour les réduire au silence? Tout à coup, tout paru très limpide à la jeune femme. Ces chiens. Et si l'enfoiré qui avait commandé ce kidnapping avait exigé d'avoir la preuve qu'Alexandre était bien mort? Pour quoi... payer ces hommes? Et si... son coeur se glaça un peu plus. Et s'ils attendaient d'avoir la preuve qu'Alexandre était bien mort pour s'assurer que personne ne parlerait ? Que personne ne divulguerait cette scandaleuse et criminelle façon d'étouffer l'affaire sur leurs agissements? Etaient-il prêts à aller jusque là? 

Etaient-ils partis rechercher le corps d'Alexandre laissé sur la plage? 

Un autre homme fit irruption dans la tente et fonça droit sur Hyacinthe en sortant un long couteau. La jeune femme eut à peine le temps de crier qu'il tranchait la corde qui la maintenait prisonnière et lui attrapait le bras pour la lever brusquement. Il l'amena à l'extérieur et elle se retrouva en plein coeur d'une forêt dense, où un petit campement avait été dressé à la place d'arbres abattus. Une chaleur humide régnait dans les lieux, et faisait ployer les quelques tentes présentes dans la clairière. Partout, des hommes en noirs s'affairaient, discutaient, se reposaient, au milieu d'armes toutes plus effrayantes les unes des autres. 

L'homme la fit s'asseoir à genoux sur la terre et lui attacha les mains dans le dos. Les yeux de Hyacinthe distinguèrent un mouvement sur son côté, et elle lâcha un cri de soulagement. Ali, Ahmed et Bobby déboulèrent entourés de hyènes d'une des plus grandes tentes. Lorsqu'Ali la vit, son visage s'illumina de soulagement et ses yeux se mirent à briller dangereusement. Il se retrouva à genoux près d'elle. 

« Hyacinthe... murmura-t-il. J'ai pensé au pire... ».

Sa carrure trapue semblait s'être affaissée. La chemise blanche qu'il portait n'était plus que chiffon brunâtre et rougeâtre. Sa lèvre était fendue, et une de ses pommettes méchamment bleue. 

« Où est Koinet? », demanda-t-elle, à bout de souffle.

« Il est mal en point... Alexandre? »

Hyacinthe étouffa un haut le coeur. Aucun son ne parvint à sortir de sa bouche et elle se contenta de secouer négativement la tête.

« Non... », souffla Ali, d'une voix blanche. 

Une nouvelle hyène se posta devant eux, alignés sur le sol, et commença à prendre une video. L'humiliation était pleine. Mais elle fut rapidement remplacée par une peur bleue. Hyacinthe revit le mode opératoire des terroristes. Cette façon d'aligner leur victimes, puis, de les exécuter, voire de les décapiter... Pourquoi cela y ressemblait furieusement? Essayaient-il de leur faire peur? Se pouvait-il que...

« C'est les djihadistes du Mozambique. Ahmed est formel", lui confirma Ali dans un chuchotement. 

« Tais-toi mécréant », aboya l'une des hyènes en noir. Elle s'approcha de lui et lui décocha un coup de pied dans les côtes. Ali étouffa un cri de douleur et se replia sur lui même, accusant le coup. 

« Arrêtez », supplia Hyacinthe dans un murmure de douleur. 

« Répète? », gronda l'homme.

Mais elle n'obéit pas et il s'approcha dangereusement. 

« Tu me supplie? », continua-t-il avant de s'emparer de son menton pour qu'elle ne le regarde dans les yeux. Une forte odeur de transpiration se dégageait de son foulard qui entourait sa tête. Celle de la mort. Sa main siffla dans l'air et s'écrasa contre la joue de Hyacinthe qui partit violemment sur le côté. Un grondement éclata près d'elle et Ali se prit une claque lui aussi. L'homme qui filmait s'éloigna et s'engouffra dans la tente d'où ils étaient sortis précédemment. Sans doute pour filmer Koinet. 

Les doutes de Hyacinthe se confirmèrent. On avait commandité leur enlèvement et ils devaient leur fournir une preuve de leur capture. La haine envers Alamar ne faisait que se nourrir de noirceur un peu plus chaque seconde. Ils avaient tué sont frère, et maintenant ils avaient tué Alexandre... Et c'était de sa faute à elle. C'était elle qui l'avait entraîné dans leurs aventures. S'il ne l'avait pas rencontré, il n'aurait jamais perdu la vie... Une souffrance inouïe brisa l'autre moitié de son coeur qui survivait jusqu'alors, emplissant son corps d'une détresse absolue. Et puis tout à coup, c'était comme si elle venait de perdait le goût à la vie.

Hyacinthe regarda tour à tour les hommes face à elle, une nouvelle expression sur le visage. Une sorte de résignation, d'acceptation. Elle avisa les canons des armes se pointer sur eux, détachée de son propre corps. Spectatrice de la scène. Elle entendit vaguement Ali gigoter près d'elle, crier, l'alpaguer. Ils allaient mourir. A quoi bon se battre? A quoi bon? Alamar avait gagné. Comme toujours. Il fallait savoir accepter la défaite. Le coeur de Hyacinthe avait déjà cessé de battre de toute façon. Elle ressentit une vague tristesse pour les autres: Koinet, Ali, Ahmed et Bobby... 

Ses yeux se fermèrent, son souffle se suspendit. Elle attendit. 

Mais rien ne vint. Ou plutôt, des hurlements éclatèrent à travers les arbres avant qu'un corps ne se jette sur elle pour l'amener à terre. La joue contre le humus, les mains collées au dos, elle ouvrit enfin les yeux et remarqua la masse d'Ali contre elle. Le sol gronda, trembla, s'effrita sous elle. Ses iris dérivèrent sur la clairière et son sang se glaça. Des dizaines de racines sorties de terre valsaient dans l'air, enchaînaient les hyènes, les encerclaient contre les troncs d'arbres, les abattaient au sol en les immobilisant. Le chaos régnait dans le camp, les corps tentaient de s'enfuir, les cris déchiraient le ciel devenu curieusement sombre. La pluie se mit à tomber coléreusement entre les cimes des arbres, arrosant le terreau sous Hyacinthe qui tremblait violemment. Ali se dégagea et la poussa à son tour subitement pour qu'elle se relève. Son visage, hébété, admirait bouche bée le ballet invraisemblable des lianes et racines sous la pluie. 

Hyacinthe se releva péniblement, pataugeant dans la gadoue qui s'était formée sous l'assaut furieux des gouttes d'eau. En quelques secondes, les hyènes furent maîtrisées, et les cinq se retrouvèrent tant bien que mal debout, pantelant, ahuris. Ne sachant plus s'ils déliraient ou s'ils étaient déjà dans l'au delà. 

Le souffle de Hyacinthe s'accéléra, les larmes lui montèrent et ses yeux fouillèrent inconsciemment le paysage. Chaque recoin d'ombre, chaque branche, chaque sous bois, chaque détour d'une tente. Les sens en alerte, son coeur s'était remit à peine à battre imparfaitement. Les hommes captifs et maîtrisés beuglaient des sons en swahili, puis en anglais. Tentaient tant bien que mal de s'arracher à la végétation qui les retenait à leur tour prisonniers. Le sable, et maintenant les arbres. Une brise frôla la nuque de la jeune femme et elle se retourna.

Une ombre gigantesque était là, tapie entre les arbres. Hyacinthe secoua vivement la tête pour chasser les gouttes d'eau qui l'empêchaient de voir correctement, le coeur au bord des lèvres. Elle hurla de rage. Sa vision était brouillée, et elle ne devinait que de vagues formes. Elle tira impatiemment sur les liens qui enserraient ses poignets, en vain. La jeune femme amorça un pas vers la silhouette, mais sa jambe tremblante, à bout de force, se déroba sous elle et son menton rencontra la tourbe. Elle laissa échapper un geignement et se retourna sur le dos, à bout de force, boueuse, inondée par la pluie. Puis, celle-ci se suspendit au dessus d'elle, comme pour l'épargner. Pourtant, d'autres perles continuèrent de s'écouler sur son visage, celles de ses larmes. Son petit coeur s'était réchauffé en comprenant. 

« Alexandre », murmura-t-elle.

 

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joanna_rgnt
Posté le 06/05/2021
Hiiiiiiiiiaaaaaaaaaaaaaaaaaaa je savais qu'il était vivant ! C'était impossible autrement ! Il va tous les sauver puis il vont s'embrasser et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants ! haha , j'ai trop hâte de lire la suite et de voir comment Alexandre va les défoncer mdr
Maud14
Posté le 06/05/2021
L'indestructiiiiiible
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