Les Terres Invisibles

Par kamo

One, two, three, four, tell me that you love me more. Un, deux, trois, dis-moi que tu m’aimes autant que moi.  Kat chantonne jusqu’à ce que Moe s’endorme. Elle caresse son front, sa main éponge de vieux rêves, son pouce en imprime de nouveaux, jusqu’à ce que Moe si loin dans les terres de l’invisible ne sache plus dans quelle langue Katarina chante. Les langues n’ont pas de sens quand on n'a personne à qui parler.

 

Il existe quelques dizaines de minutes au réveil qui n’appartiennent qu’à celle qui se lève en premier. Les lumières du monde ne sont pas encore allumées, le ciel de givre attend le soleil et tout est suspendu jusqu’à ce qu’il s’étire sur l’horizon, teintant d’or et de vie ce qu’il touche, jusqu’à ce que la terre se réchauffe et que les oiseaux, aux échos et bruissements multipliés, soient peu à peu étouffés sous le bruit des voitures et des hélicoptères.

Cependant, dans la Maison qui est Cachée, sur l’Île qui est introuvable, on n’entend pas de voiture, jamais. Le vent roule dans les manguiers et dans les fines feuilles des badamiers. Des écureuils matinaux se disputent et se poursuivent dans les pins rouges. Trois sources, éparpillées dans la montagne, se répondent par borborygmes aquatiques comme des colliers de perles, entrecoupés des clapotis irréguliers de poissons sauteurs. Arbres et oiseaux, écureuils et poissons vivent seuls sans voitures. Dans ces quelques dizaines de minutes, le monde des esprits et des rêves vole encore un peu de temps et de pouvoir au monde réel, vole encore un peu d’impact au monde sensible.

Les yeux de Moe sont collés et ses membres engourdis. Quand Moe a la chance de se réveiller la première, alors qu’il n’y a encore personne à qui parler, à qui répondre, elle vit alors encore quelques instants les restes éparpillés de son rêve. Elle glisse ses petits pieds dorés et frêles se glissent dans des chaussettes de laine, cousus sur des semelles de cuir. Ces petits pieds sont chaussés par de petites mains, dorées, elles aussi. C'est une couleur que Kat appelle brioche au caramel.

Si Kat s’était réveillée d'abord, elle aurait fait son lit et déposé un baiser sur les cheveux de Moe dans l'autre chambre. Elle aurait mis la théière sur le feu et ouvert les volets, laissant entrer dans la maison cachée l’hyperactivité fébrile de la montagne. Ça a toujours été à Kat de réveiller la maison, c’est sa mission à elle. La seule mission de Moe lorsqu’elle se réveille est de porter le rêve un peu plus loin que les mains seules du rêve peuvent le porter. Pour encore quelques dizaines de minutes, le monde sensible et le monde des rêves ne font qu’un dans la Maison Cachée. Moe descend l’escalier en se frottant les yeux. Elle pourrait tomber car les marches sont étroites et inégales, mais elle connaît chacune par son nom – tous les objets ont un nom secret, unique, elle le sait, même si elle ne sait pas comment elle le sait. Kat ne parle jamais du nom des objets.

La Maison Cachée est plongée dans le noir et elle pourrait se cogner, mais les esprits du rêve l’en gardent. Elle peut librement rester dans le rêve qui l’habite et qui lui parle, qui continue de se construire. Dans ce rêve, des ombres à huit pattes et quatre paires d’ailes traversent les océans tumultueux qui protègent l’île, et dans la détermination de leur vol, dans la volonté de leurs pattes repliées, elle sent que l’île introuvable ne l’est plus pour longtemps, et que la Maison Cachée sera bientôt visible.

Elle a rejoint le salon, traversé la véranda obscurcie par les battants de bois tirés. Elle en pousse un, et se glisse à l’extérieur, éblouie soudainement. L’aube grise est passée car le soleil a franchi le sommet de la montagne. A l'extérieur, la Maison Cachée baigne dans la lumière et Moe guette l'horizon de ses yeux plissés, espérant, de tout son coeur et un peu coupable peut-être, que son rêve va franchir les terres invisibles.

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