Les rêves

Par Maud14

Lorsqu’Alexandre et Hyacinthe les rejoignirent, Ali tentait manifestement de maîtriser l’envie sournoise de se jeter à nouveau sur le titan. La nuit grossissait ses traits tendus, décuplait sa mâchoire serrée. Marco et Manu les observaient, inquiets.

« Tout va bien », déclara Hyacinthe.

« Ah ouais? T’es sûre de ça? Tu m’explique alors ce qu’il vient de se passer? »

Hyacinthe lança un regard rapide à Alexandre.

« Alexandre a… perdu légèrement le contrôle de ses… habiletés»

« Légèrement tu dis? »

« Je suis désolé », lâcha le concerné.

« Désolé d’avoir faillit cramer Hyacinthe? »

« Il…, Hyacinthe se tu. Elle voulait en discuter avec Ali, mais pas devant la terre entière. A l’occurrence, Manu et Marco n’avaient pas spécialement à entendre la vie privée d’Alexandre. On parle plus tard », coupa-t-elle avant de se diriger vers la forêt pour rentrer au chalet.

« Passe devant, ordonna Ali à Alexandre. Et t’avise pas de lancer des flammes avec tes mains ».

Ils regagnèrent la maison de bois grâce à la lumière pâle de la lune. Hyacinthe alla directement dans la salle de bain et se débarbouilla le visage. Une mine tannée lui fit face dans le miroir. Le noir de son mascara coulait, ses lèvres sèches étaient gercées par le soleil, la chaleur, et les incendies auxquels elle avait été exposée. Et ses yeux roux brillaient de fatigue sous la lueur jaune criarde du néon au dessus du lavabo. Ses cheveux épais n’étaient que fouillis, mais elle s’en fichait. Les gouttes d’eau fraîches laissèrent des sillons noirâtres sur sa peau, descendirent le long de son cou pour finir sur sa poitrine. Elle les balaya d’eau propre, puis, alla chercher des bières fraiches.

Les quatre hommes étaient plantés dans le salon ne sachant pas vraiment quoi faire de leur peau et Ali et Alexandre se regardaient en chiens de faïence.

« Marco, Manu, est-ce que ça vous dérange si… »

« Non, allez y, on va chiller à l’intérieur, il fait trop chaud de toute façon », la rassura Marco un sourire bienveillant sur les lèvres. Il s’écroula sur le canapé suivit par Manu qui ne quittait pas des yeux l’albatros.

Hyacinthe enjoignit Ali et Alexandre de la suivre et leur tendit une bière. Ils s’installèrent autour du petit foyer dans le jardin. Le titan amorça un geste vers les brindilles dans l’âtre, mais le suspendit.

« Vas-y », l’encouragea la jeune femme.

Une étincelle partit et les flammèches vacillèrent mollement à l’abris de la tôle. Hyacinthe ne put s’empêcher de frissonner en repensant à la frénésie des immenses flammes qui l’avaient entouré par deux fois dans la même journée. Un petit écureuil passa dans le jardin, sa longue queue touffue rebondissant en même temps que lui. Il grimpa dans un arbre et disparut parmi les feuilles.

« Bon, on m’explique? », s’impatienta Ali, son pied tapant nerveusement sur l’herbe.

Alexandre adressa à Hyacinthe un regard troublé.

« Alexandre a eu un peu de mal à comprendre ses émotions dernièrement. Il a… comment dire… en quelque sorte refoulé ou refusé son humanité, par peur de souffrir. Et c’est un peu ressorti tout à l’heure, près du lac ».

« Hein? Comment ça refuser son humanité? »

« J’ai voulu arrêter de ressentir… ces choses, expliqua l’albatros en posant une paume à l’endroit de son coeur.

« De quoi on parle? », s’énerva Ali.

« Il arrivait, certaines fois, que je ne réussisse pas à contrôler ce qui se passait autour de moi, lorsque.. mes… émotions parlaient. Je me laissais déborder par elles et les éléments en moi avaient tendance à prendre le dessus. Ils devaient se nourrir de cette dualité que j’ai en moi. J’ai réussi à les taire après mon passage à… après la mort de Pierrot. J’ai enfermé toutes ces choses au fond quelque part, mais tout à l’heure… Tout est ressorti »

« Il était persuadé qu’il n’avait pas le droit d’être faible et de ressentir tout ça »

Hyacinthe se garda bien de lui avouer qu’il lui avait aussi dit que les hommes étaient guidés par leur émotions et que cela les mèneraient à leur perte. Elle ne voulait pas lancer un débat sur le sujet.

« Mais… pourquoi? Ali s’était légèrement radouci et semblait réellement stupéfait. C’est ce qui fait de nous des êtres intelligents, sensés, vivants. Si tu ne ressens rien, tu ne vis pas. Tu veux exister sans vivre, toi? »

Les traits d’Alexandre se tendirent sous la réflexion.

« Je ne sais pas… Après vous avoir quitté j’ai été un long moment seul, je me suis tenu loin des humains. Quelque part, j’ai espéré oublier… »

« Oublier quoi? », demanda Hyacinthe.

« Toi… Vous »

« Pourquoi? », demanda Ali, de plus en plus perplexe. Il lança un coup d’oeil à la jeune femme.

« Parce que j’étais triste. Mon esprit était avec vous, il était enchaîné. Et je devais être libre pour penser correctement. Du moins… c’est ce que je croyais. Finalement je me suis perdu. Je ne savais plus qui j’étais ».

« Comment tu t’es maîtrisé toute à l’heure? »

Une lueur contrit passa dans ses iris bleus nuit et ses poings se serrèrent machinalement.

« C’est… Hyacinthe qui m’a ramené à moi »

« T’étais à deux doigts de tout cramer, tu le sais ça? Qui me dit que tu ne vas pas recommencer? »

Alexandre baissa les yeux, comme un enfant grondé.

« Personne », souffla-t-il.

« Moi j’ai confiance en toi. Il suffit que tu réussisses à gérer tes émotions, à canaliser tout ça », déclara la jeune femme.

Ali soupira bruyamment et remua sur sa chaise. Puis, il écrasa sa canette de bière dans la main, la mine préoccupée. Il observa longuement Alexandre, le front plissé.

« C’est ta dernière chance le pigeon, ok? A la prochaine étincelle, je te jure que tu auras affaire à moi. Je vais te surveiller »

Les yeux d’Alexandre le sondèrent quelques instants.

« Je le sais »

Ali le toisa un long moment également avant de se lever et de lancer:

« Bon, je… suis désolé pour tout à l’heure, je me suis un peu emporté … Mais j’ai eu très peur… »

« J’aurais réagis de la même façon », admit Alexandre.

« Ok, bon…, j’vais prendre une douche, j’en peux plus de cette chaleur étouffante de malheur », déclara-t-il avant de lorgner Alexandre, puis Hyacinthe.

« Tout va bien », la rassura-t-elle.

« Mouais, c’est ça », marmonna-t-il avant d’entrer dans le chalet.

Hyacinthe se leva à son tour, éreintée par la fatigue et l’accumulation d’émotions de la journée. C’était à peine si elle tenait encore debout. Ses jambes chancelèrent mais elle se retint de justesse à la table. Elle avait l’impression d’être éveillée depuis des jours. Le peu de vitalité qu’elle possédait venait de se dissoudre dans sa dernière tentative d’apaiser les choses. L’albatros la suivait du regard, la mine préoccupée. La jeune femme passa une main dans ses cheveux, les repoussant derrière ses épaules pour offrir un filet d’air à son cou.

« Tu n’es pas fati… ah non j’oubliais, tu ne dors pas beaucoup »

« Tu devrais aller te reposer »

Hyacinthe l’étudia, pesant le pour et le contre. Elle eut soudain peur qu’il ne s’en aille, qu’il ne disparaisse, qu’il ne s’évanouisse dans la nature une nouvelle fois, et ce, malgré tout ce qu’il venait de dire. Les yeux de l’albatros se mirent à miroiter étrangement.

« Je ne vais nul part », murmura-t-il de sa voix chaude qui résonna aux oreilles de Hyacinthe comme un doux air de contrebasse. Puis, elle sentit une brise légère soulever ses cheveux, frôler son cou, sa joue, son nez, la rafraichissant. Les doigts d’Alexandre sur la table jouaient avec le vent. Les cimes des sapins se découpaient, sombres, sur la toile du ciel étoilé et la lune continuait de resplendir pour eux.

Soudain, elle n’avait plus du tout envie de le quitter. Elle se rassit et il l’interrogea du regard.

« Raconte-moi ta vie loin de l’île-Tudy »

Le rire d’Alexandre tinta autour d’eux. Un rire faible mais franc.

« Tu devrais aller dormir »

« Je n’ai plus sommeil »

« C’est faux, tu le sais. Je te raconterai ça plus tard. Ça ne presse pas »

Sa paume était posée sur le bois de la table, à quelque centimètres de la sienne, et l’envie de s’en emparer lui prit subitement. Elle désirait sentir son contact tiède, ferme et rassurant. Encore une fois, elle ne fit rien. Lorsqu’elle releva les yeux, elle se rendit compte qu’il l’avait surpris à observer sa main. Il souleva ses doigts, caressa la surface imparfaite de l’écorce et les avança lentement vers elle. L’air ne passait plus autour de Hyacinthe, le temps s’était arrêté. Les yeux pénétrants d’Alexandre étaient ancrés sur elle. Puis, ses doigts rencontrèrent sa peau et se refermèrent délicatement sur sa main dont elle retenait les tremblements. Le contact la fit frissonner, retourna son estomac, souleva son coeur. Son sang entra en fusion, elle eut beaucoup trop chaud, puis, très froid.

L’index d’Alexandre arpenta les lignes de sa paume, la route de ses doigts. Son pouce caressa ses frêles phalanges, le dos et les creux de sa main. C’était comme s’il la découvrait, la rencontrait. L’apprivoisait. Elle repensa au jour où il l’avait quitté sur la grève, avant qu’il ne parte pour son aventure personnelle. Il avait tracé toutes les lignes de son visage du bout de ses doigts.

« Tu prends ma main en photo? », chuchota-t-elle, la voix éraillée.

Des fossettes se creusèrent dans le creux de ses joues, étirant le coin de ses yeux.

« Exactement »

Son geste s’arrêta, et ses yeux devinrent soudain sérieux. Il la dévisagea, sensiblement troublé, puis, sa main remonta le long de son avant-bras et il entrouvrit les lèvres pour parler.

Un hurlement éclata entre les arbres près d’eux. Les loups ne dormaient pas. Ils veillaient. Le cri déchirant effraya à nouveau Hyacinthe et une chaire de poule s’empara de ses bras, malgré la chaleur épaisse. L’albatros le vit et effleura ses poils hérissés, visiblement amusé par sa réaction. La jeune femme repensa à ce cauchemar qui la hantait depuis toute petite: des loups grimpants en hurlant les escaliers de son ancienne maison, s’engouffrant dans sa chambre où sa mère la bordait… Leurs yeux perçants et intelligents…

« A quoi tu penses? »

La voix d’Alexandre la sortit de sa rêverie. S’était-elle endormie sous ses caresses?

« A un vieux rêve »

« Qu’est ce que c’est? »

« Mon rêve? »

« Un rêve. Je l’ai lu dans les livres, mais je n’ai pas trouvé d’explications »

D’abord surprise, elle se rappela qu’il ne dormait presque pas, voire pas du tout. Elle prit le temps de réfléchir quelque secondes, appréciant le contact apaisant de ses doigts sur son poignet.

« C’est quand notre cerveau laisse libre court à son imagination alors qu’on dort. C’est l’ouverture du champ des possibles »

Alexandre l’observa, songeur.

« C’est voir des images, imaginer des moments, des scénarios. C’est laisser parler notre subconscient »

« Qu’est-ce que tu vois, toi, quand tu fermes les yeux? », interrogea-t-il, curieux.

« Parfois je ne vois rien du tout. Ou je ne m’en souviens pas. D’autre fois je m’imagine vivre des aventures, je vis une autre vie, je me retrouve dans une action que je n’ai pas choisi. Parfois les rêves font peur, se nourrissent de nos angoisses et deviennent des cauchemars… Et toi, il t’arrive de rêver? »

« Peut-être une ou deux fois »

« Et de quoi as-tu rêvé? »

Son regard lui brûla la peau.

« Je ne suis pas sûr… peut-être étaient-ce des rêves, peut-être étaient-ce simplement mes pensées… ». la prise d’Alexandre se raffermit légèrement autour du poignet de Hyacinthe et il caressa machinalement sa peau de son pouce, comme s’il s’agitait subitement. Il émit un son entre un raclement de gorge et un grognement.

« Parfois, quand j’étais seul, je te voyais sur la grève à l’île-Tudy. Tu me regardais, tu me souriais, et tes yeux de renard m’appelaient et me réconfortaient »

Déstabilisée, la jeune femme sentit ses mains devenir moites. Soudain, il libéra son bras et se redressa.

« Il est temps de rentrer »

Toujours stupéfaite, Hyacinthe obéit sans demander son reste et tituba jusqu’à la porte du chalet. Elle s’assurât qu’il la suivait. Tout le monde dormait déjà et les chambres étaient prises.« Tu… Tu peux prendre mon lit si tu veux, je peux dormir sur le canapé »

Il la regarda du haut de sa silhouette démesurée et lui offrit un sourire en coin.

« Je pense que tu en as bien plus besoin que moi », chuchota-t-il.

Elle amorça un pas vers les escaliers et resta le pied posé sur la première marche sans la monter.

« Moi aussi, j’ai rêvé de toi, parfois », lâcha-t-elle avant de poursuivre son chemin. La mine confuse d’Alexandre lui arracha un sourire et elle gagna son lit où elle s’écroula toute habillée.

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joanna_rgnt
Posté le 14/08/2021
Instant trop chou !
J'ai hâte qu'il apprenne ce qu'est "l'amour" même si selon moi, il le sait déjà au fond de lui.

Par contre je trouve la réaction de Ali trop changeante. Quand Hyacinthe lui dit que Alex à peur de son côté humain, vu la fureur de Ali avant, je trouve qu'il a changé trop brusquement. Tu vois ce que je veux dire ?

Après c'est pas choquant hein, le chapitre est génial comme les autres.
Maud14
Posté le 17/08/2021
Oui je suis d'accord avec toi! Je vais le retravailler ce chapitre! merci pour tes commentaires!!
joanna_rgnt
Posté le 17/08/2021
Hâte de lire la suite !
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