Les quatre abandons de la lumière chapitre 3 La moutarde

Par Kieren

Vous y avez cru, hein !

Allez !... Avouez que vous y avez cru !

Il n'est pas mort, allons ! Il a bien essayé de se suicider, mais il n'est pas mort. Ce qui fait de lui un suicidant, pas un suicidé, faites attention. Heureusement d'ailleurs, j'aurais été tellement triste. D'autant plus que je n'aurais jamais pu exister.

 

Mon père était tombé dans la mer, et il s'était laissé sombrer, mais il ne coulait pas, il dérivait au gré des courants, quelque chose le maintenait en vie, le maintenait à la surface... Peut être une mouette ? Cela dura des jours, être le fils du Créateur a parfois ses bons côtés, on est un peu plus résistant que la moyenne.

Il ne pensait plus, il ne faisait que pleurer, il nourrissait la mer en quelque sorte. Il n'avait plus la force de se battre, aussi bien mentalement que physiquement. Il avait vendu ses frères et sœurs, il était impardonnable. Il se détestait. Il voulait détester son père, mais il ne se l'autorisait pas.

C'était son père.

 

Il ne se rendit pas compte tout de suite qu'il avait atteint la berge, mais le sable chaud contre son dos le lui fit remarquer.

Il finit par se lever et il déambula telle une âme en peine. Il regarda son reflet à la surface de l'eau et se demanda comment est qu'il pouvait être encore vivant, parce que ses yeux avaient la lueur de la mort.

Une mouette vint à sa rencontre et monta sur sa tête. Il n'eut pas la force d'avoir l'idée de la déloger, il l'ignora et continua son chemin, jusqu'à un village de pêcheurs, et il y en avait des pêcheurs.

Et ce fut là bas que le cerveau de mon père se mit en marche. Il avait peu être perdu la notion du temps, mais il était sûr que sa dérive n'avait pas dépassé quarante jours. Le déluge ne devait pas s'être terminé. Et pourtant, ce village, cette terre avaient été épargnés. Et puis, en déambulant, il s'aperçut que les hommes n'avaient pas les mêmes yeux, la même peau, les mêmes habits que le groupe dont il avait la charge.

Il ne comprit pas.

Il ne comprit pas non plus pourquoi on l'accueillait si chaleureusement. On lui proposa à boire et à manger. Il accepta et en redistribua à toute l'assemblée.

On lui demanda pourquoi.

Il répondit qu'il était condamné à ne rien pouvoir garder pour lui.

Une vieille dame lui posa alors des questions, de plus en plus personnelles et privées, celles auxquelles seul le silence peut être une réponse acceptable.

Mais mon père y répondit sincèrement, à toutes.

La vieille dame versa alors une larme, et l'invita à séjourner dans sa cabane aussi longtemps qu'il le désirait. Mon père n'avait nulle part où aller, il accepta, au moins pour passer le temps.

 

On le laissa tranquille quelques jours, il observait dans un premier temps, et il finit par aider dans les tâches de la vie quotidienne. Il se donnait tout entier dans tout ce qu'il faisait, tous les jours.

 

« N'es tu pas fatigué ? » demanda un soir la vieille dame.

 

« Si » répondit mon père, « Je suis vieux, je ne peux rien garder pour moi, pas même mon repos. »

 

« Qu'est ce qui te l'oblige ? »

 

« Ce que j'ai perdu. »

 

« Ne peux tu pas le retrouver ? »

 

« La Terre a déjà absorbé ma jeunesse et mon égoïsme. Je ne peux pas manger la Terre entière. »

 

« … Et pourquoi ne pas abandonner ton fardeau ? »

 

« Et de quoi s'agit il, ce fardeau ? »

 

« De ta générosité. »

 

Mon père fronça les sourcils, il ne lui était jamais venu à l'idée d'abandonner qui ou quoique ce soit, encore moins sa générosité.

 

« Je ne peux pas. Chaque partie de mon être m'a été donnée par Le Créateur, mon père, je ne peux pas commettre un tel affront ! »

 

« Ah !... Le Créateur... Le Dieu par delà les océans. Celui qui empêche les hommes de vivre libres, voilà un Dieu bien égoïste. »

 

Dès l'instant où il entendit ces paroles, mon père devint blanc de peur. Il ferma le yeux, en attendant qu'un massacre ait encore lieu. Mais finalement... Rien ne se passa.

 

« N'est crainte, vieil enfant, ton Dieu ne peut pas nous entendre. Il est trop loin, trop occupé à jouer avec ses marionnettes. Nous ne croyons pas en lui de toute façon, nos Dieux à nous nous protègent. C'est mieux ainsi. »

 

« Mais !... C'est une hérésie. Il n'y a qu'un Dieu, il vous a créé. Vous lui devez le respect ! »

 

« En es tu sûr ? »

 

« Oui ! »

 

« Et quelles preuves as tu ? »

 

« … Je le sais, c'est tout. C'est mon père. »

 

« … Mon enfant, les parents savent mentir. Ils ont bien été des enfants un jour, eux aussi. J'ai déjà eu cette conversation avec une jeune fille qui avait les mêmes yeux que toi. Elle est arrivée avec de la peur. Elle est partie avec de la curiosité. Elle a décidé elle même de son nouveau nom ici, elle s'est appelée « Mouette ». Une créature libre, qui traverse les océans, vers des terres inconnues. C'est un beau nom, enfin, moi je le trouve. »

 

Quelques jours passèrent. Mon père jouait avec la mouette qui s'était posée sur sa tête, et qui s'était prise d'affection pour lui. Et puis un jour, il voulut partir ; mais il ne le pouvait sans laisser quelque chose de lui. Les villageois le regardaient, la vieille dame le lui demanda, comme convenu ; alors mon père prit une poignée de sable, et souffla dessus. Les grains gonflèrent et atterrirent sur le sol, et une plante en germa, libérant un millier de petites graines, qui avaient une saveur aussi chaude et rayonnante que le Soleil, d'une générosité irradiante.
Mon père venait de faire don d'un miracle comme cadeau d'adieu : la moutarde.

 

Hirondelle

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Altaïr
Posté le 27/11/2022
"Il n'eut pas la force d'avoir l'idée de la déloger" : très bien écrit, on se figure parfaitement l'état d'épuisement de Lucifer.
Et la sagesse de cette vieillarde, est-elle salvatrice ? Ou comme toute conscience de soi et du monde va-t-elle apporter son lot de remises en question existentielles ?
Kieren
Posté le 23/12/2022
Il n'y a pas d'importance fondamentale à notre existence, nous progressons doucement chacun de notre coté, et nous apprenons et donnons différentes leçons de vie à ceux autour de nous, pour le meilleur et pour le pire.
Le Saltimbanque
Posté le 03/04/2020
Aaaaaaaaaaaaaa enfin ! J'ai beaucoup aimé ce texte ! Cette mini-série prend son envol !

En premier lieu, le ton d'hirondelle. J'ai adoré le début très humoristique/enfantin. Cela lui ressemblait bien. Et je crois que j'ai compris comment la série sera écrite: le ton d'Hirondelle sera surtout présent au début, en introduction. Et c'est très cool.

Ensuite, le personnage de Lucifer est enfin mille fois plus intéressant. Ce n'est pas juste un bon gars qui souffre terriblement. Il y a une vrai profondeur dans son tourment : à la fois sa relation toxique avec son père (il ne peut se résoudre malgré tout à le détester), le paradoxe de son "fardeau" (c'est délicieusement amoral de présenter la générosité comme mauvais, bravo !) et enfin on voit mieux son comportement, comment il interagit. On sent bien le côté étrange, mystique, marginal de Lucifer aux yeux des autres humains. Cela lui ajoute une certaine présence qui est très bénéfique au personnage.

Le dialogue est très vivant, fluide, pose des questions intéressantes sur la religion et la relation père-fils sans tomber dans le pensum lourd et évident.

J'ai bien aimé la métaphore avec la présence de la mouette. Cela ajoute un détail très sympa à l'ensemble.
J'ai noté également de très beaux passages, comme le "Une vieille dame lui posa alors des questions, de plus en plus personnelles et privées, celles auxquelles seul le silence peut être une réponse acceptable. Mais mon père y répondit sincèrement, à toutes."

Et avec tout ça, petite surprise, le paragraphe de l'aliment n'est cette fois-ci pas le passage fort du texte. Bien que c'est une bonne idée de finir sur l'apparition de la moutarde (que j'ai attendu tout au long du texte), je dois avouer que je n'ai pas très bien compris sa présence, la comparaison entre la "générosité irradiante" et les graines de moutarde. (enfin c'est peut-être du au fait que je n'aime pas beaucoup la moutarde de base, qui sait ?)

C'est un très bon texte, qui corrige les précédents chapitres de cette mini-série. J'ai très hâte pour la suite, et voir comment va évoluer Lucifer maintenant qu'il a abandonné sa générosité.
Kieren
Posté le 03/04/2020
Et bien écoute, j'ai lu tous tes commentaires et ça fait toujours autant plaisir que tu me suives (même si j'ai remarqué que quelqu'un d'autre est plus rapide que toi : alors oui toi qui lis tous mes chapitres avant que je n'ai le temps de les poster, n'hésite pas à faire un petit coucou, un lecteur assidu donne toujours de la joie au cœur de l'écrivain !)
Le problème quand on fait une fanfiction (surtout sur la bible) c'est qu'il faut bien reprendre des passages pour coller avec les textes originaux, d'où le manque apparant de créativité dans les 2 premiers textes. C'est un défaut (ou une caractéristique, à vous de voir) de ma part, c'est que j'aime beaucoup surprendre, et un moyen simple c'est de faire style que le début n'a pas l'air ouf, et que la suite a plus de saveur. D'ailleurs je poste la suite et fin de cette apartée ce soir, d'ici 1 ou 2 heures. J'espère qu'elle vous plaira.

En ce qui concerne la moutarde et son lien avec la générosité, elle est à comparer avec le piment. C'est un peu technique, mais pour moi, le piquant du piment reste collé à ta langue, il ne s'en va pas, tu le gardes pour toi (d'où l'égoïsme), alors que la moutarde, elle se diffuse dans ta bouche par des vapeurs qui te remonte dans le nez, elle se répend, elle se donne de ta bouche jusqu'au reste de ta tronche (d'où la générosité) peut être pour ça que t'aime pas, le Wasabi c'est pareil, moi j'aime pas le piment.

Mais je t'avouerai que j'ai surtout chercher un lien entre 4 aliments à partir d'une histoire un peu longue pour introduire de nouveaux personnages. Qui se trouvent dans une autre histoire. Et comme ce sont des personnages secondaires mais importants, les faire apparaître à travers ces contes me faisait hurler de rire =)

Passe une bonne soirée, à plus, et merci encore !
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