Les quatre abandons de la lumière chapitre 2 : Le piment

Par Kieren

Pauvre Papa.

Pauvre pauvre Papa.

Être rejeté, c'est terrible, pour tout être, enfant du Créateur ou non. Mais il fallait avancer, et c'est ce qu'il fit.

Il devait avoir l’œil sur les humains, mais ces derniers n'avaient pas confiance en lui. Pauvre vieux bonhomme, à peine sorti de l'enfance et déjà si usé.

 

Les années passèrent, les humains voyagèrent, ils virent l'intérieur des montagnes, les fleurs des champs, la mer... La grande mer.

On ne sait pas nager quand on pose les pieds dans l'eau pour la première fois, d'autant plus lorsque l'on est un enfant. La petite fille du groupe n'obéit pas à ses parents et s'aventura là où elle n'avait pas pied. Elle appela à l'aide mais personne n'eut le courage de se mettre en danger. Personne, sauf mon père, parce que le Créateur le lui avait appris. Lorsqu'ils sortirent de l'eau, la petite fille pleurant et riant en même temps, tout le monde l'applaudit et on l'accepta. Il apprit même à la petite fille à nager, et d'autres vinrent les rejoindre. Le soir même il mangea à leur table et il se sentit rajeunir.

 

Des mois passèrent, au bord de la mer, pêchant et cultivant. La vie était bonne, le Créateur était content de son fils et mon père était heureux.

C'est alors qu'un matin, un sombre matin, mon père vit des vêtements flotter sur le rivage, sans personne dans l'eau.

Affolé, il appela à l'aide, tout le village accourut, et l'on dénombra treize disparus, dont la petite fille. On les pleura de longues nuits, puis le temps passa, mais on ne les oublia pas. Le Créateur non plus.

 

Bien des années plus tard, le village s'était établi, Le Créateur était prié chaque jour, et mon père remplissait sa tâche. Il aimait regarder l'horizon, lorsque le Soleil se levait, et c'est à ce moment là que se produisit le miracle. Il vit un point noir sur l'eau, qui grossissait de plus en plus. D'abord mon père crut qu'il s'agissait d'un gros poisson, mais en le voyant s'approcher, il découvrit qu'il s'agissait d'une construction en bois, avec des gens dessus.

 

Il hurla de joie : « Nos disparus nous ont été rendus ! »

 

Tout le village les accueillit à bras ouvert, pleurant de joie. Ô bonheur ! Mon père serra la petite fille qui avait grandi depuis tout ce temps, elle portait un nouveau nom à présent : « Mouette ». Cela le fit beaucoup rire.

Mais durant le festin du soir, les voyageurs ne prièrent pas avec tout le monde, ils restèrent silencieux. Le reste du groupe s'alarma et le chef, Noé, leur ordonna de prier.

 

Ils refusèrent.

 

Une dispute éclata et on les rejeta, on leur dit qu'ils étaient morts bien des années auparavant, lorsque les vagues les avaient emportés.

Mon père était terrifié, il essaya de calmer Noé, mais ce fut finalement Mouette qui posa sa main sur l'épaule fragile et fatiguée de mon père, et elle lui dit que ce n'était pas grave, qu'elle comprenait la peur de la différence et la peur du Créateur.

Mon père la prit à part et la supplia de lui dire pourquoi avaient ils rejeté ce dernier.

Elle resta silencieuse quelques secondes et, avec le sourire, elle lui conseilla de voyager loin, très loin. Il était assez sage pour comprendre et elle avait confiance en lui.

 

Et ils partirent, à pied, car on leur avait confisqué leur embarcation, que l'on nomma ''bateau''.

Mon père était sous le choc, et il avait peur. Car déjà, Le Créateur apparut devant lui. Il lui dit qu'il ressentait son désarroi, et il lui demanda ce qui le troublait. Mon père feignit l'ignorance, sachant ce qu'il se passerait si son père apprenait la vérité.

 

« Tu es mon fils ! Tu ne dois rien garder pour toi, surtout face à moi ! ». Et Le Créateur frappa mon père au visage, faisant tomber quelques gouttes de sang sur le sol, qui l'absorba, et une plante en poussa, portant des fruits rouges et piquants, dont le goût reste collé à la langue, sans pouvoir se détacher. Quelque chose que l'on garde pour soi.

Le piment.

 

Aussitôt, un flot de paroles déferla de la bouche de mon père, sans qu'il ne puisse s'arrêter.

Il dénonça ses amis, il vendit la petite Mouette, il la condamna, contre son gré.

Et Le Créateur rentra dans une grande colère. Il alla voir Noé et annonça le déluge. Mon père n'eut pas sa place sur le bateau, Le Créateur voulait qu'il soit aux premières loges, avec lui, dans les nuages. Il assista à la mort de Mouette et de ses compagnons. Mon père hurla de peine et de douleur, et finalement, il se jeta à l'eau, sans que Le Créateur ne le voie, aveuglé par la colère et par sa toute puissance.

 

Il ne remarqua pas que son fils venait de se donner la mort.

 

 

Hirondelle

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Altaïr
Posté le 27/11/2022
Excellente l'origine revisitée du piment. Ton explication de la nature piquante de ce fruit torride aurait sa place dans un ouvrage de botanique, dans une rubrique "Mythes et légendes du piment" xD
Quant au sort réservé à ce pauvre Lucifer, le jour où dieux et hommes comprendrons que nous avons les enfants que l'on mérite, on aura tout compris ...
Kieren
Posté le 23/12/2022
Ce n'est pas forcément uniquement de la faute des parents si leurs enfants font des conneries, pas tout le temps, mais il est aussi important que les parents et les enfants détiennent chacun leurs responsabilités. Parfois les enfants méritent leurs parents, et inversement. Le fait de connaitre notre responsabilité nous donne du mérite et de la maturité. Enfin, peut être =)
Le Saltimbanque
Posté le 03/04/2020
Commet toujours, tu es très doué dans le paragraphe de l'aliment. La liaison entre le piment et le secret inavoué/le sang de Lucifer est gé-nial. Aussi j'ai bien aimé certaines touche de suspens dans ce texte. Le moment où Lucifer trouve les vêtements dans l'eau, ou lorsque Noé et l'équipage refusent de prier et que Lucifer panique, tout cela était plutôt bien rendu l'histoire en était que plus fluide.

Le problème pour moi est toujours un peu la déception de ne pas voir le ton de narration d'Hirondelle plus en avant (pour moi il y a un gros potentiel) et surtout la place de moins en moins grande des aliments. Le piment n'arrive que très tard, et son utilité n'est qu'ensuite que très relative.

Aussi, mon problème vient du personnage de Lucifer. Il manque vraiment de présence, de personnalité, d'intérêts. Il souffre beaucoup, il n'a pas vraiment de défauts, il n'est pas spécialement désagréable à suivre....
Cependant il n'a rien de spécial. C'est un type sympa, sans vraiment de reliefs en soi. Il subit plus les évenements qu'il agit en soi.

Je continue de lire malgré tout. Pour moi l'idée de mélanger Bible + nouveau narrateur + ingrédient = c'est très intéressant. Et tu écris toujours très bien.

Continue !!
Kieren
Posté le 03/04/2020
Là tu touches à un point précis de mes limites, je ne sais pas encore bien changer mon style de narration en fonction des narrateurs que je mets en place, du coup pas facile de voir la différence entre La Mousse et Hirondelle. J'avais écrit cette histoire il y a un an, et l'été dernier j'ai commencé une série d'histoire sous forme de lettres dont chaque narrateur était différent. Il y en avait 35 à faire, j'ai fini il y a quelques semaines.
Kieren
Posté le 03/04/2020
Ensuite, la "non présence" de Lucifer a son but, c'est un gosse qui vit à travers son père, dont l'autorité a complétement bouffé celle du gosse. Du coup, il a peur d'agir autrement de ce qu'on attend de lui, d'où son statut de victime. Il prendra de la prestance plus tard. C'est prévu.

J'ai fait un gros paragraphe au chapitre 3 dans les commentaires. Aurez vous le cran d'aller jusque là pour continuer cette aventure ?!?

=)
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