Les petites mains

Par Liné
Notes de l’auteur : La petite Alice ne supporte plus le metro. Sa mère l'oblige à frauder, et puis elle n'y croise que des messieurs en costumes impeccablement repassés.

   Lorsqu’Alice se retrouve soudain propulsée dans les airs, pieds et poings arrachés à la terre ferme, ses bouclettes dorées rebondissent contre son serre-tête rouge. Elle aide sa mère en ramenant ses genoux sous son menton et, ainsi ballottée, survole le tourniquet du métro avant d’atterrir, toute innocente, du côté de ceux qui ont payé leur passage.

   Sa mère l’imite : en un battement d’ailes, elle saute par-dessus le tourniquet comme s’il s’agissait d’une banale course à la haie. Même la grande besace noire et le vieux cabas décharné qu’elle traîne en permanence derrière elle ne résistent pas à la fraude.

   De l’autre côté, la main de la mère cherche celle de la fille. Alice ne réagit pas : toute son attention se porte sur la ribambelle de messieurs bien habillés, costumes impeccablement repassés et cravates sobres, qui à leur tour traversent le tourniquet. Leur manège est bien huilé : les doigts qui saisissent le pass dans le veston, le plaquent contre le robot gris et, enfin, poussent les trois bras de métal qui composent le tourniquet. Là, Alice est toujours un peu déçue que ces machines ne fassent pas par la même occasion office de moulins à eau : ce serait utile, et les couloirs gris du métro seraient agrémentés de petites cascades très amusantes.

   Elle chasse vite cette idée de ses pensées car, aujourd’hui, c’est tout autre chose qui la perturbe :

- Maman, pourquoi est-ce que les gens paient, alors que nous on doit mentir et passer par-dessus les tourniquets ?

- Tu le sais bien. C’est parce que le métro, c’est un peu trop cher pour nous.

   La réponse ne suffit pas à Alice. Elle fronce les sourcils et braque un regard circonspect vers la file ininterrompue de messieurs en costumes.

- Oui mais on est pas honnêtes en faisant ça ! J’aime pas !

   Les messieurs se ressemblent tous et cela déplaît à Alice. Elle déteste ne pas pouvoir remarquer de signes distinctifs chez les personnes qu’elle ne connaît pas.

- Viens ma puce, on va être en retard.

   La mère tire Alice vers le quai. Le bras de la petite se laisse porter par l’impulsion de la main adulte, mais le reste du corps rechigne à avancer.

- On va où ? demande Alice.

   La fin de sa question traîne longtemps dans sa bouche, s’envole haut dans les aigus et tisse un ruban mélodique sur son passage.  

- Je dois passer à la boulangerie avant de retourner travailler, explique la mère le plus naturellement du monde.

- La boulangerie ? J’ai pas envie d’y aller !

   Alice secoue fermement son bras comme pour frapper du poing l’espace qui la sépare de sa mère. Un passant interloqué croise leur route et ose poser sur Alice un sourcil en circonflexe.  

- Ne fais pas de chichi, demande la mère. Tu sais très bien que ce n’est pas facile pour moi non plus.

   Le métro arrive et souffle sur le quai un gouffre d’air nauséabond. Un cliquetis annonce l’ouverture des portes, les pas frappent le sol et un brouhaha bourdonnant emplit l’atmosphère.

- Dépêche-toi, on monte !

   La mère pousse sa fille dans la rame – Alice n’a pas le temps de rouspéter. Le métro grésille, les portes se referment en claquant, le sol se met à vibrer. Fâchée, la fillette se jette sur un strapontin, le déplie avec hargne, y pose lourdement ses fesses et croise les bras. Sa mère, plus calme, fait de même et s’assoit à ses côtés.

   Sous sa frange en bataille, le regard d’Alice balaie la rame. Autour d’elle, une pluie d’êtres amorphes se laisse bercer par les ondulations du train. Des visages pâles, des vêtements noirs, des cernes sous les yeux et des bouches sèches s’enchaînent, et il faut un clignement de paupière par-ci ou un bâillement rouge par-là pour rompre une monotonie effrayante.

   Tous ces gens, dans leur monochromie, l’agacent. Leur immobilité l’agace. Leurs visages ternes, gris, parfois carrément blancs, avec ces chairs molles qui retombent en plis dégoulinants, l’agacent. C’est laid, trop laid, cette image quotidienne à laquelle Alice n’est que trop habituée.

   Pour s’en extraire, la fillette ressent un besoin de gigoter. De remuer l’ordre immuable, de dégurgiter cette colère qui, depuis quelques temps déjà, la ronge. En un réflexe violent, elle soulève ses mains alourdies de tristesse et les laisse tripatouiller ses chairs à elle, encore jeunes et roses : elles frottent ses yeux, déchirent ses sourcils, s’enfoncent dans ses orbites. Sous leur joug, les êtres amorphes s’animent, dansent, s’entremêlent et se brouillent. Alice ne peut pas s’en empêcher : c’est ça, ou hurler. 

- Ma chérie, arrête de faire des grimaces ! C’est vilain, et tu vas te faire mal.

- Je préfère avoir mal plutôt que voir ces tronches dégueulasses ! s’exclame Alice, et sa voix déchire soudain les hoquets acharnés du métro.  

   L’air se fend tout à coup et, avant même qu’Alice ne comprenne, la main de sa mère a laissé sur sa joue la trace rose d’une gifle. Sur le strapontin d’en face, une vieille dame courroucée se redresse, comme pour parer une éventuelle attaque de l’enfant agitée.

- Ca suffit ces manières ! gronde la mère à voix basse. Tu te tiens tranquille.

   C’en est trop pour Alice. Elle écarquille les yeux. Le rouge lui monte aux tempes, la colère se lit dans le tremblement de ses narines. Elle gonfle la poitrine et, sans gêne, explose :

- Faut toujours se tenir tranquille, avec toi ! Dans le métro, faut rien dire ! Et puis devant la boulangerie, faut rester tranquille et attendre le cul dans le froid !

   La mère n’en revient pas. Elle ouvre la bouche, un point d’interrogation s’en échappe et sa gorge se noue :

- Mais… Alice, comment…

- Hé ben oui, ils sont moches, tous ces gens dans le métro ! Et à la boulangerie aussi ! Ils sont là, à rien faire d’autre que passer leurs tourniquets trop chers, tous les jours, et ensuite ils se tiennent aux barres du métro, et ils se tapent dessus pour s’assoir, pour entrer et pour sortir et il y en a même qui puent ! Moi j’en ai marre ! Pourquoi tu fais rien ?

   La jeune fille s’égosille. Ses mots tranchent sur ses lèvres roses, son visage se crispe et ses mains s’agitent toutes seules sous son nez frémissant de rage.

- Et puis ils vont où, d’abord, tous ces moches bien habillés ? Ils font quoi ? Ça leur sert à quoi de tirer la gueule et de ne jamais lever le petit doigt ? Ils m’énervent ! Qu’est-ce qu’ils m’énervent !

- Tu me fais peur, parvient à murmurer la mère entre deux litanies.

- Nous on paie pas le métro, mais eux ils s’en foutent ! Tout ça pour aller dans cette boulangerie de malheur ! Je déteste cette boulangerie ! Je la déteste !

   Dans la rame, rien hormis les tremblements du wagon et la colère d’Alice ne bouge. Quelques regards scandalisés se braquent sur la mère et sa fille, une poignée de sourcils se froncent, des moues de dédain se réfugient derrière des accessoires d’ennui.

   Enfin, une voix artificielle annonce la délivrance : elles sont arrivées à bon port. Dès l’ouverture des portes, la mère saisit le poing de sa fille et glisse le plus vite possible sur le quai. Trop occupée à cracher sa colère, Alice se laisse faire. Entre deux volées d’escaliers, la mère, dépassée, jette un regard sur sa fille : sous les cris, son visage est rongé de tics. La mère n’a jamais été aussi inquiète.

   Parvenue au sommet des marches, dans un dehors fait d’un gris automnal, la mère inspire un grand coup d’air frais. Au bout de son bras, elle sent Alice remuer ; sa fille saute sur une feuille morte, donne un coup de pied dans un caillou. Sa colère s’éreinte, le flot de réprimandes devient incohérent. Les mots s’échappent de sa bouche comme les poissons d’un filet de pêche, glissent et s’entrechoquent si bien que leur sens se perd à la naissance de chaque nouvelle syllabe.

   N’y tenant plus, la mère s’arrête, se penche vers sa fille et lui colle un baiser difficile sur le front.

- Ma chérie, je sais que c’est compliqué. Je suis vraiment désolée. Mais c’est promis, on ne restera pas très longtemps.

   Soudain, le visage d’Alice se fige et ses yeux s’écarquillent d’horreur. Devant elles, sous la brume, se devine la devanture rouge et or de la boulangerie.

- Je veux pas y aller ! Maman, je veux pas y aller !

   Alice s’agrippe à la veste de sa mère. Ses poings froissent le tissu, son menton se met à trembler et son regard se fait suppliant.

- Tu sais bien que je n’ai pas le choix… Moi aussi ça m’embête beaucoup.

   Mais ses paroles rassurantes se noient sous les pleurs d’Alice. La fillette tape désormais du poing sur les hanches de sa mère, crie, laisse ses larmes dévaler ses joues et brûler le bitume. Une idée, soudain, comme un instinct salvateur, lui traverse l’esprit : alors, elle se détache de sa mère, recule d’un pas et hurle :

- C’est pas ma mère ! C’est pas ma mère ! Au secours !

   Choquée, la mère panique. Tente de rassurer sa fille, lui fait « shht » du bout du doigt, veut la prendre dans ses bras et la caresser. Rien n’y fait. En face, Alice s’est détournée d’elle. Son regard halluciné, sa bouche rose grande ouverte, mouillée de salive et de pleurs, s’écartent et vont chercher ailleurs une bouée de sauvetage.

   La place est déserte. Seules quelques silhouettes y circulent, éloignées. Elles se ressemblent toutes. Certaines d’entre elles ralentissent le pas et tournent vers la scène un visage vierge. Parmi elles, un homme se détache bientôt et vient à la rencontre d’Alice et sa mère.

- Madame, on peut vous aider ? demande-t-il d’un ton prudent.

- Je suis navrée, répond aussitôt la mère, elle ne va pas très bien. Mais ça lui passera.

   Elle tâche de faire bonne figure. L’homme est très élégant, dans son costume noir sur chemise blanche ; tandis qu’elle, toute petite, ne peut offrir au monde que ses cheveux mal brossés, son visage fatigué et ses sacs ratatinés de vieillesse. Alice, quant à elle, a cessé les pleurs et reste interdite : finalement, devant le fait accompli, elle sait qu’elle ne peut remettre sa vie entre les mains d’un parfait inconnu et commence à douter de son geste.

- C’est votre fille, oui ou non ?

   Apeurée, Alice se coince contre sa mère et tente autant que faire se peut de disparaître dans les replis de son manteau.

- Oui, c’est ma fille, répond la mère. Je suis navrée de tout ce remue-ménage. Mais je vous rassure, ça ira mieux dans quelques minutes ! N’est-ce pas, ma puce ?

   L’homme pose sur Alice un regard interrogateur. La petite fille se tasse un peu plus sur elle-même, se retranche contre la chaleur du corps maternel. Sur ses joues irritées, ses larmes sèches forment un collier reluisant. Un sentiment nouveau, acide, vient remplacer la colère et lui ronge l’estomac : pour la première fois, elle a honte.

- Elle n’est pas censée être à l’école, à cette heure-ci ?

- Non, c’est mercredi. Vous comprenez, je commence le travail dans une heure, mais les fins de mois sont dures et je ne peux pas embaucher de baby-sitter, c’est pour ça que…

- Je comprends le problème, coupe-t-il.

   L’homme se penche vers Alice du haut de son costume tout propre et lui demande :

- Alors, petite, tu t’énerves contre ta maman ? C’est bien ta maman, hein ? Tu nous faisais un caprice, c’est bien ça ?

   Alice sent sa nuque se glacer. Elle hoche la tête - bas, haut, bas - et doit lever haut les yeux pour soutenir, l’espace d’une seule seconde douloureuse, le regard de l’homme.

- Hé bien je vois que tout est en ordre. Il ne faut pas faire autant de bruit, voyons. Tu es une grande fille, il ne faut pas déranger comme ça les gens autour de toi.

   Il se redresse et, tandis qu’un coin de sourire se dessine et vient heurter le creux de sa mâchoire, il salue la mère d’un coup de chapeau, tourne les talons et s’en va.

   La mère attend qu’il ait tout à fait disparu avant de se tourner vers sa fille et de plonger sur elle un regard plein de tendresse.

- Ma puce, ne refais pas ça, d’accord ? demande-t-elle en souriant gentiment. Ça ne sert à rien. Il vaut mieux se dire que les choses seront plus faciles dans quelques semaines.

   Elle lui caresse les cheveux d’un geste doux et familier. Sous ses doigts, Alice se laisse aller et ferme les yeux.

- Allez, viens. Je te jure qu’il n’y en aura pas pour longtemps, je dois être au travail dans une heure.

   A contrecœur, Alice accepte la main que lui tend sa mère et se laisse conduire jusqu’à la boulangerie. Devant l’entrée, là où les portes automatiques diffusent sur le trottoir des arômes de pains moelleux et de chocolat fondant, la mère et sa fille s’assoient. Le bitume les fait trembler ; leur nuque se courbe et leurs yeux se baissent.

   Alors, en dépit du froid, la mère lâche la main d’Alice et tend la sienne dans le vide, espérant une pièce ou deux. Un passant sort de la boulangerie, puis un deuxième. Mais, par la magie des choses, elles resteront invisibles et silencieuses.

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Elodie
Posté le 07/01/2020
Merci pour cette magnifique nouvelle, touchante et si triste. Je suis une fois de plus impressionnée par la qualité de l'écriture et la facilité avec laquelle on vit avec les personnages, tant la mère que la fille. Et puis le suspense m'a tenue en haleine, je me suis demandée jusqu'à la fin ce qu'était vraiment que cette boulangerie... Bravo!
Liné
Posté le 10/01/2020
Décidément, tu n'es pas avare en compliments ! Merci encore :-)
Elodie
Posté le 11/01/2020
Oui alors l’avarice ne fait pas partie de mes défauts ;-)
Mais je suis sincèrement fan de ton écriture. Si tes histoires se trouvaient en libraire, j’achèterai!
respoumpi
Posté le 02/11/2019
Merci Liné pour cette belle histoire. On ressent la peur et la colère de la petite fille avec acuité. On est vraiment avec elle, comme tu sais si bien le rendre. Je la trouve très accomplie. Bravo! La bise
Liné
Posté le 09/11/2019
Merci encore !
Renarde
Posté le 22/10/2019
Je me demandais ce qu'il y avait dans cette fameuse boulangerie, et je craignais quelque chose de plus glauque, du coup je suis presque "rassurée" par la chute, un comble !

La révolte liée à la précarité, l'indifférence des gens, tout est bien amené. Comme d'habitude j'ai envie de dire ;-)
Liné
Posté le 24/10/2019
Merci Renarde !
Ha, tous les lecteurs.trices imaginent d'avance cette boulangerie tant redoutée par Alice et au final, je parviens toujours à surprendre un peu : tant mieux, c'est le but d'une chute !
A très vite ;-)
Cerise
Posté le 05/03/2019
L'ambiance de cette scène vu par cette petite fille, tous ces messieurs bien habillés, tous pareil, m'a rappelé l'ambiance d'un vieux film, Norway of Life, dans lequel le personnage principal se retrouve dans un univers désensibilisé, où aucune action n'a de conséquence, et où chacun poursuit sa route sans heurt (en gros). Et finalement, ta fin tombe tellement juste par rapport à ce sentiment, cette gamine et sa mère qui se fondent dans le paysage à partir du moment où elles s'asseoient et tendent la main dans l'univers du chacun pour soi en costume cravate...
 
toute petite coquille à la fin: en débit->en dépit
Liné
Posté le 05/03/2019
Merci beaucoup Cerise ! Ton interprétation est très juste et me touche beaucoup :-) je ne connais pas ce film mais je le note pour visionnage !
À très vite,
Liné 
MLdlG
Posté le 09/01/2019
De la dure réalité d'enfant dans ce monde de brut ! Très joli. Une écriture toujours exquise, je suis conquise ! :)
Je pensais que la mère et la fille allaient au secours populaire ou un truc dans le genre...
Vraiment, c'est très beau ce que tu écris.
Liné
Posté le 09/01/2019
Merci merci <3
C'est marrant, mon copain s'était fait la même hypothèse en lisant cette nouvelle.
Je crois que ces derniers mois, j'ai plongé dans un style d'histoires un peu plus réalistes et "engagées" qu'auparavant, et ça me plait. Je suis contente de savoir qu'un tel thème peut assi toucher des lecteur/trices !
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