Les Danseuses bleues

Par Liné

La musique s’élève soudain et s’immisce jusque dans les recoins de la pièce ; glisse, caresse les murs et inonde le bureau de bois que, dans la pénombre, une lampe éclabousse. 

   C’est une musique ancienne. Vieille, sage et ridée comme l’écorce, elle s’impose. Les gouttes de pluie qu’elle apporte tombent, repues d’une ivresse mélancolique, au milieu de nulle part. C’est une musique ancienne. Perdue dans le temps.

   Mais ce qui émerveille ; ce qui attire le regard aussi puissamment qu’une chute libre, ce sont les danseuses bleues. Elles sont belles. De vraies ballerines effilées. A peine la musique convoquée, elles émergent de leur nid et emplissent la pièce. Les robes se confondent en un camaïeu de bleus qui, on le jurerait, tirent parfois au violet. La tulle caracole, se détache, se plaque contre les murs et y tisse une mer joueuse. Elles sont prêtes ; le spectacle peut commencer.

   Très vite, les moulins que les danseuses ont pour chevilles s’ébranlent ; la musique et sa pluie les entraînent. Les jambes s’allongent, les pointes percent l’air et s’échappent du sol, de l’écrin qui les contient, pour sautiller d’une note à l’autre. Les bras se tendent, les coudes se plient et se déplient ; en un rien de temps, un cadavre exquis se déroule et trace, entre les gouttes, des serpentins indécis. Les cheveux suivent la danse, frappent les joues d’un coup sec avant de mieux se reposer, valsant encore, dans le creux du dos. Et puis, au détour d’un pas-de-bourré, les visages se dévoilent : par-dessus les traits de fusain noirs, doux, que les nez dessinent, coulent des pans de jaune tournesol.

   Les danseuses bleues regardent les spectateurs et sourient. Du bout des doigts, agiles, majeurs et pouces embrassés, elles invitent ; créent une porte d’entrée, proposent un élan vers une envolée. Et le manège fonctionne : la pièce s’agrandit, le bois craquèle. La musique s’emporte, les cymbales sifflent aux oreilles, les tambours éclatent au cœur des poitrines. Les silhouettes collées au mur épousent une cadence effrénée, tournent tant et si bien que les lumières ricochent, rejaillissent dans l’air en écrins pointillistes : des étoiles accrochent les cils et il faut battre des paupières pour les en libérer.

   Médusés, les spectateurs se cramponnent à la barre et se laissent embarquer. Les poitrines se soulèvent, les mâchoires se décrochent. Les regards agrippent ce qu’ils peuvent de gestes, s’enrichissent de sons colorés. Les mains s’élèvent, tentent de toucher les danseuses bleues, d’attraper les lueurs diffuses semées par les corps dans le sillon de leur mécanisme doré ; mais ne saisissent rien d’autre qu’un souvenir lumineux, éclatant, celui d’un tourbillon de lucioles déjà évanescent.

   Alors, dans un sursaut désespéré, les spectateurs ouvrent la bouche et, de leurs mains enfiévrées, y attirent ce qui leur est offert de halos évanouissant. Les cotons de lumière pétillent sur les langues rouges, fondent, chatouillent ; laissent un goût de bulle doucement sucrée, une tendresse suave de bonbon qui comble les palais. Toutefois cette sensation seule ne suffit pas. Ne raconte pas l’excitation qui harponne les estomacs, la fébrilité des squelettes, les frissons déferlant jusqu’au bout des doigts. Toute cette puissance contenue au creux des corps, de bêtes corps, et de leurs traversées.

   Mais, avant que les spectateurs ne parviennent à tout enlacer, la musique cesse. D’un coup. Les danseuses se figent. Les robes se reposent. La pluie attend, suspendue. Et, alors que les yeux brillent encore, que les cœurs n’ont pas fini de s’affoler ; que l’excitation refuse de céder la place au calme d’apparat ; l’enfant avance une main assurée.

   Et referme la boîte à musique.

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Lyrou
Posté le 25/08/2019
Coucou Liné! Me voilà sur Synesthésies, et je ne regrette pas d'avoir commencé par celle-ci. Ta plume ne cessera jamais de m’émerveiller, tu alignes les mots de telle sorte que tout glisse tout seul tout en développant des images intriquées et des tournures particulières tout du long. Les images sont très belles d'ailleurs, en particulier celle des étoiles dans les yeux où il faut battre des paupières. Je ne sais, je trouve que pousser l'expression "des étoiles dans les yeux" plus loin que d'ordinaire est une excellente idée.
La chute a eu moins d'effet pour moi que le reste du texte cela dit. En fait il me semblait que l'aspect boite à musique était établi dès le départ avec le fait que les danseuses qui émergent dès que la musique démarre. De fait j'ai vu tout le texte comme une mise en vie de cette boite à musique, très bien faite puisque de la boite j'ai fini par totalement visualiser une salle de spectacle; la fin m'est alors apparue comme un cheveu sur la soupe. Cela dit si l'objectif était que l'on se dise à la fin "oh depuis le début c'était une boite à musique!" peut-être faudrait-il seulement le rendre moins évident/ambigu au départ? D'autant que c'est vraiment juste cette phrase "A peine la musique convoquée, elles émergent de leur nid et emplissent la pièce" - après peut-être que c'est pas aussi évident pour tout le monde, je ne sais.
Hormis cela donc, nouvelle très agréable à lire, je reviendrai définitivement en lire d'autres par ici
à touti!
Liné
Posté le 25/08/2019
Hello Lyrou ! Je suis très heureuse de te voir par ici - merci pour tous ces chauds compliments !
J'avais justement peur que le style apparaisse un tantinet lyrique (j'utilise encore le format de la nouvelle pour expérimenter et m'amuser).
Quant à la chute autour de la boîte, j'ai eu du mal à calibrer. Je souhaite en effet que le lecteur croie à un véritable spectacle mais, en même temps, je voulais qu'en relisant il trouve des indices de la "vérité"... Je vais retravailler pour que les 2-3 éléments qui font penser à une boîte soient beaucoup plus subtils !
Merci encore, et à très vite j'espère :-D
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