Les captives

Par Sylvain
Notes de l’auteur : N'hésitez pas à jeter un coup d'œil à la carte:
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Quelques semaines plus tôt,

 

Ce matin, Lynne se réveilla avec une douleur latente dans l’abdomen. Elle se redressa dans son lit, la bouche pâteuse. Elle parcourut des yeux sa chambre : Une chaise branlante, un seau, quelques planches empilées en guise de mobilier et … son couchage. Pas de fenêtre. Autant dire que la pièce était plutôt spartiate. Elle repoussa sa couverture moisie dans un coin, et se leva péniblement. Elle enfila sa vieille tunique élimée, et entreprit de se passer un peu d’eau sur le visage. Elle attrapa le bout de savon posé dans un coin et l’utilisa avec deux doigts. Peut être en aurai-je demain… Ou alors est-ce après-demain ? Damnation, je perds la notion du temps ici, je deviens folle…Eljane, aide-moi…

Les nausées matinales lui foutaient la paix depuis quelques temps, c’était déjà ça. Elle passa machinalement la main sur son ventre, il s’était bien arrondi en quelques semaines.

— Debout ma jolie ! Il est temps d’aller voir l’Aînée ! lança une voix gutturale derrière elle.

La jeune femme tressaillit. Cette intonation…

Un homme aux allures de gorille la dévisageait d’un air sardonique à travers les barreaux de la cellule. Il faisait bien dans les deux cent cinquante livres et un pied de plus qu’elle. Son sourire laissait apparaitre une dentition depuis trop longtemps délaissée. Le pire chez le vilain était son odeur. Son effluve âcre  agressait les narines avec une violence inouïe. Son regard s’arrêta sur le ventre rebondi, et une expression de dégoût s’étendit sur son visage flasque. Tiens ? Je ne suis plus à ton goût espèce de porc ? La pauvre femme avait subi les assauts incessants du maraud pendant des semaines, durant ses quotidiennes visites nocturnes. Elle avait hurlé la première fois… Elle avait essayé de le repousser, elle l’avait mordu, elle l’avait griffé, elle s’était débattue comme une furie. Elle l’avait menacé, puis supplié… mais personne ne l’avait entendue, personne n’était venu l’aider. Il l’avait écrasée, étouffée de son corps adipeux. Il l’avait immobilisée avec ses énormes mains grasses. Elle avait suffoqué, la tête enfouie dans la masse transpirante de l’homme. Son haleine fétide lui avait retourné l’estomac. Puis la douleur était apparue. Elle avait remplacé tout le reste, fulgurante, implacable. Son corps s’était déchiré, ses entrailles, déchiquetées, elle avait eu l’impression que son corps entier se brisait… Elle avait eu envie de mourir, souillée… elle s’était sentie avilie. Après un ultime râle, il l’avait laissée, abandonnée, salie et humiliée. Puis il était revenu la nuit suivante, et celle d’après... Dire que la chose était devenue plus acceptable, moins douloureuse avec le temps serait pur mensonge, mais elle avait appris à se réfugier dans sa tête, dans son esprit, à penser à autre chose. Elle l’avait laissé faire, sans se débattre, l’aidant même parfois afin d’atténuer le calvaire. Puis son ventre s’était arrondi, et il l’avait délaissé, se tournant vers d’autres pauvres victimes.

— Dépêche-toi trainée ! Tu bouges ton croupion où il faut que j’vienne te chercher ? J’ n’ai pas toute la journée devant moi !

Et qu’as-tu d’autre à faire ? Une pauvre fille à violer peut-être ?

— J’arrive Ser Ornic, pardonnez-moi, je me dépêche.

Le rustre sourit, il aimait qu’on lui serve du Messire.

— Aller, suis-moi, l’Aînée t’attend, et tu sais qu’elle n’aime pas qu’on soit en retard… C’est qu’elle est effrayante la moustachue !

Il rigola, ravi de sa plaisanterie. Ils traversèrent plusieurs pièces austères en enfilade, passant devant de nombreuses cellules où étaient prostrées ses sœurs d’infortune. Quelques ouvertures lui permettaient d’entrevoir la lumière du soleil, qu’elle accueillait comme une bénédiction. De gros arbres s’esquissaient où qu’elle porte le regard. La forêt Daëlienne ?

Au bout du couloir, deux gardes avançaient, traînant tant bien que mal une jeune femme. La pauvre se débattait comme une diablesse.

— Lâchez-moi ! Mon père vous coupera les parties pour nourrir les cochons ! Puis il vous pendra, et les corbeaux viendront vous becqu’ter les yeux ! Il vous graissera les arpions et laissera les rats vous les bouffer jusqu’à l’os ! Mais lâchez-moi bordel, demeurés, enfileurs de chèvres ! Je suis enceinte !

Une monumentale mornifle assomma littéralement la gamine.

— Faites doucement mes mignons ! Se bidonna Ornic, faudrait pas trop l’abîmer celle-là si vous n’voulez pas avoir un grain avec les encapuchonnés, elle est toute fraîche. Pis elle est plutôt pas mal boucanée pour une bouseuse, ça serait dommage.

Ils arrivèrent dans une salle un peu plus propre que les autres, où trônait un lit recouvert d’un drap au blanc douteux.

— Déshabillez-vous et installez-vous mon enfant.

Lynne sursauta. Foutre de bonne femme…

L’aînée entra derrière elle. Sa poitrine massive tanguait dangereusement à chaque pas, et Lynne se demanda comment sa propriétaire réussissait à garder l’équilibre. Avec ses grosses mains velues, ses yeux porcins et son duvet noir, elle correspondait parfaitement à l’image que se faisait la jeune fille d’un de ces légendaires monstres de l’est. Elle portait une longue soutane d’un noir immaculé, la capuche tombant sur les épaules. Elle obtempéra sans un mot, mieux valait ne pas braver l’autorité de ces névrosés d’adorateurs de l’Innommable. Encore un mauvais moment à passer. La grosse femme entreprit méthodiquement d’explorer son intimité, sans délicatesse. Des semaines qu’elle subissait le même rituel. Depuis qu’elle avait été arrachée à son ancienne vie. Elle avait grandi en campagne, au sud d’Abysse, la ville des poètes… de la luxure. Ses parents possédaient un lopin de terre qu’ils cultivaient et quelques bêtes qu’ils élevaient. La majorité de leur culture était destinée aux habitants de la cité, trop occupés à peindre, à danser, et à organiser des orgies pour être capable de subvenir eux-mêmes à leur besoin. Ce qu’il leur restait leur permettait de vivre. Oh, bien sûr, ils n’étaient pas riches, pas instruits, leur existence était des plus modestes, mais ils s’en sortaient. Jusqu’au jour où son père avait attrapé une vilaine infection. La gangrène s’installa et l’affaire fut pliée en moins d’une saison. Leur vie devint plus compliquée après ça.  Une famille relativement aisée du bourg voisin proposa à sa mère de la marier à son rejeton. La pauvre femme, terriblement endettée depuis le décès de son mari, n’eut d’autre choix que d’accepter, moyennant la dot en nature, soit l’ensemble de leurs terres cultivables. Le compagnon de Lynne était un homme violent, plus avare de caresses que de coups. L’histoire dura deux ans, puis au printemps suivant, deux évènements notables se produisirent, à quelques jours d’intervalle : sa mère décéda, puis elle tomba enceinte. Les encapuchonnés débarquèrent un soir dans leur masure, et l’embarquèrent sous les yeux de son mari. Ce fut la dernière fois qu’elle le vit, le pauvre homme avait eu bien trop peur pour bouger le moindre petit doigt.

— Pas de douleur ? interrogea la forte femme. Des saignements ?

— Non, rien de tout ça Dame Guéziane, murmura Lynne en baissant les yeux.

— Parfait, tout à l’air de bien se passer, encore quelques mois à attendre…

— Et quoi ?

— Pardon ?

— Dans quelques mois… que se passera-t-il ? Je vais accoucher, et ensuite ? Qu’allez-vous faire de nous ? Enfin, de lui surtout, mon bébé…

— …ne sera plus votre problème, répliqua sèchement la fanatique. Vous rejoindrez l’autre côté et nous nous occuperons de l’enfant.

— L’autre côté, mais de quoi parlez vous à la fin ?

— Néant tout puissant… soupira l’aînée en attrapant un long bâton. Je reconnais bien là la marque des aveugles, des adorateurs des amants…

D’un geste vif, elle asséna un grand coup sur les mollets de la pauvre fille, la faisant tomber à genoux sur le sol rugueux.

— Vous entretenez le culte de la personne, reprit-elle.  Vous mettez vos petites existences au centre de toutes choses. Vous ne voyez pas à quel point vos vies sont insignifiantes et courtes. Vous suivez, non-voyants que vous êtes, le Patriarche et la Matriarche dans leurs mensonges impies. Vous nommez injustement le Néant « l’Innommable », vous blasphémez sans respecter votre sauveur. Et pourtant, c’est ce qu’il est. Un sauveur. Le temps n’existe pas en son sein, comme le prouve l’Infiniscient, son représentant vivant sur Eryon. Et vous, pauvres victimes, contribueraient à la chute des dieux fantoches lorsque vous ouvrirez enfin les yeux…

Un hurlement interrompit la tirade, deux hommes arrivèrent en se hâtant, portant une pauvre fille, le ventre gonflé comme une outre. Une troisième personne les accompagnait, portant la même tenue que l’aînée, sa capuche lui recouvrant entièrement le visage.

Eness, ça y est ma pauvre compagne, c’est ton tour, pensa Lynne en reconnaissant son amie. Une vilaine cicatrice en forme de demi-lune ornait son arcade sourcilière, souvenir de sa rencontre avec Ornic. Lynne fit mine de se relever.

— Tsss, siffla Dame Guéziane. Toi ma fille, tu restes là, et tu médites.

Les soldats déposèrent leur fardeau sur la table et se placèrent à distance respectueuse. La sage-femme moustachue découvrit le ventre de la gamine, laissant apparaître une empreinte de main sur le nombril. Eljane, mais qu’est ce que c’est que ça ? Cette trace… on dirait que la peau est flétrie à cet endroit, comme si elle avait… fanée ?

Le sectateur au visage caché se plaça devant elle, l’empêchant de voir la scène. La suite ne fut qu’un concert effroyable de cris de douleur et de suppliques, le bien-être de la jeune mère n’étant visiblement pas une priorité. Finalement, la grosse dame finit par extraire un petit être à la peau violacée.

— Montrez-moi mon bébé… gémit Eness d’une voix saccadée visiblement à bout de force. Donnez-le-moi, il a besoin de moi… s’il vous plaît…

— Ne soyez pas ridicule ! Vous n’étiez qu’un vaisseau, un réceptacle, cet enfant n’est pas le vôtre, il est destiné à bien plus qu’à être le marmot d’une hérétique. Il rejoindra l’Infiniscient afin de lui donner la force d’accomplir sa destinée.

Elle tendit le nourrisson au partisan de l’Innommable, qui sortit avec. La jeune maman supplia, désespérée.

— Nooooon ! Revenez, ramenez-moi mon enfant, mon bébé… pitié…pitié…

— Et vous, emmenez-la dans l’aile ouest du monastère, sa mission est terminée, mais elle a encore un rôle à jouer dans le dessein du Néant.

Les soldats l’attrapèrent et la sortirent sans ménagement, laissant de grandes trainées de sang dans leur sillage. Lynne resta sur ses genoux le restant de la matinée, sans bouger, osant à peine respirer. Ses jambes engourdies la faisaient souffrir, son abdomen la tiraillait, mais ce n’était rien face au spectacle qui s’offrait à elle. Les captives se succédaient interminablement, s’allongeant toutes sur la table, et subissant les tourments de Dame Gueziane. Finalement, elle fut autorisée à rejoindre la salle commune, seul endroit où les prisonnières pouvaient se retrouver et avoir un semblant de liberté.

En arrivant dans la grande pièce, elle repéra directement son amie qui lui fit un petit signe de main discret. L’endroit où elle se trouvait été un hall circulaire, entouré d’un mur d’enceinte d’une quinzaine de pieds de haut, sur lequel veillaient une dizaine de soldats. Elle passait la majorité de son temps ici, à ruminer son malheur.

— Lynne ! Mais où étais-tu passé ? Je me suis fait un sang d’encre !

Greznel était une grande femme élancée avec des jambes interminables. Les cheveux noirs et le teint halé, Affanite de son état, ses mimiques et son langage trahissaient son appartenance à une caste supérieure. Mais ici, elle n’était qu’une victime comme les autres, enlevée pour la vie qui se développait en elle. La jeune femme raconta sa matinée.

— Pauvre Eness… Nous ne la reverrons donc plus. Cette Aînée est vraiment une harpie, elle n’est pas humaine.

— Tu es encore loin de la réalité… La pauvre n’a même pas pu tenir son bébé un instant, ils le lui ont aussitôt arraché.

— Mais cela ne nous arrivera pas, chuchota son amie avec des airs de conspiratrice. Je te le promets, nous nous enfuirons, et nous élèverons nos enfants librement. J’ai déjà commencé à réfléchir…

Un grand cri inhumain résonna dans la salle commune, un son strident, comme une longue complainte. La lamentation provenait de l’extérieure, et fut bientôt accompagnée  de nombreuses autres, dans une cacophonie infernale. Encore ce bruit insupportable…

Le reste de la journée se déroula sans encombre, jusqu’ à ce que les soldats les ramènent dans leurs geôles. Elle avait une nouvelle voisine. La jeune femme rencontrée précédemment avait perdu toute velléité d’évasion. Elle s’était enfermée dans un mutisme profond. Lynne se sentait emplie de désespoir, elle pleura son amie ce soir-là, interminablement. Comment le sort pouvait-il ainsi s’acharner sur elles ? Elle dormait d’un sommeil agitée lorsque le son d’un pas lent se répercutant sur les murs, ainsi que le cliquetis métallique de clés s’entrechoquant, la réveilla. Elle ouvrit un œil, Ornic s’était arrêté devant sa cellule et la scrutait d’un air indéchiffrable. Non !!! Pitié Eljane, non… pas ce soir, je n’en aurais pas la force… Je t’en supplie, épargne moi…

Le maton tira une clé de son trousseau, et la glissa dans la grille de la cellule voisine, puis il disparut dans la pénombre.

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Edouard PArle
Posté le 26/12/2021
Coucou !
Un chapitre pas facile, mais ça ne rate pas, on est tout de suite avec Lynne. J'ai envie de comprendre ce qu'on fait des nouveaux nés, mystère...
C'est toujours très bien écrit et agréable.
J'ai une petite remarque par rapport aux descriptions physiques. Jusqu'ici les méchants ont toujours des physiques monstrueux / dégoûtants. Est-ce nécessaire qu'ils soient laids pour qu'on les haïsse ? J'aime bien aussi les antagonistes aux apparences trompeuses. Après ça peut se défendre que le physique aille avec la personnalité du personnage mais personnellement je ne suis pas trop fan^^
Enfin ça n'est que du détail, mais je suis curieux de lire ta réponse (=
Quelques coquilles :
"L’endroit où elle se trouvait été un hall circulaire," -> était
"jusqu’ à ce que les soldats" -> jusqu'à
Un plaisir,
A bientôt !
Sylvain
Posté le 26/12/2021
Peut-être n'as-tu identifié que les quelques méchants caricaturaux^^. C'est vrai que pour certains, les physiques et les caractères sont très basiques. Mais ne t'inquiète pas, je ne suis pas fan non plus des choses trop simples. J'aime quand les apparences sont trompeuses et les dénouements, ceux que l'on attend pas, malgré les nombreux indices semés. Pour être tout à fait franc, c'est même exactement ce que je cherche dans mes lectures. Les personnages vont s'étoffer et les intrigues s'alambiquer, ne t'en fais pas!
Edouard PArle
Posté le 26/12/2021
C'est vrai que je ne suis qu'au début. Tant mieux si tu partages mon pdv sur les apparences trompeuses xD
A bientôt (=
Sebours
Posté le 15/11/2021
"Mais lâchez-moi bordel, demeurés, enfileurs de chèvres !" Je pense que le mot bordel est de trop. "Lachez-moi par Eljane! Bande de demeurés..." Cela colle plus à sa manière de penser. Bien sûr ce n'est qu'un suggestion.

Je remarque que c'est déjà la deuxième ou troisième fois qu'un personnage a des yeux porcins. Ont-ils un lien de parenté? Sinon, il faudrait peut-être penser à varier les descriptions. Je sais que ce n'ai pas forcément facile. Moi par exemple, quand je pense à une description de nez, le terme qui me vient c'est aquilin. Je dois donc réfléchir pour essayer de varier.
Sebours
Posté le 15/11/2021
Et j'ai enfin trouvé comment m'abonner pour suivre ton histoire!
Sylvain
Posté le 15/11/2021
Je découvre grâce à toi ce penchant non voulu pour l'anatomie porcine^^ merci de la remarque. Je ne m'en été tout simplement pas rendu compte. Il va falloir que je change ça.
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