Les acrobates

Par Lhumieg
Notes de l’auteur : Texte écrit à l'occasion du Prix du Jeune Écrivain de 2020.

C'est un peu long, mais je fais le choix de publier la nouvelle en une fois. Elle n'a pas vraiment été imaginée comme étant découpée en chapitres !
En vous souhaitant bonne lecture, bien entendu.

Se lever,

Se lever et se préparer.

Et prendre un petit-déjeuner, rapide, deux tranches de pain, peut-être du beurre, de la confiture, les deux.

Se lever, se préparer, et prendre un petit-déjeuner, du pain, et puis monter sur son vélo et se barrer pour tenter de vivre cette journée, tenter au moins, tenter de la vivre et d’en tirer quelque chose qui ne fasse pas nous dire : « aujourd’hui je me suis levé, je suis parti, j’ai vécu ma journée et je suis revenu, et c’est comme si cette journée n’avait pas eu lieu ».

Non pas « cette journée n’a servi à rien » ou « je n’ai rien fait de cette journée », parce que ce n’est jamais tout à fait vrai, mais bien « si je n’avais pas vécu cette journée, cela n’aurait rien changé, à la fin ».

Et la vivre, cette journée. Tenter, au moins.

———

Quand il est arrivé au service des urgences de l’hôpital, il a de nouveau été agressé par l’odeur de l’urine et du parfum citron du bassin de désinfection. Quotidien d’odeurs qu’il ne sent plus à condition de rester quelques heures à l’intérieur, quotidien de travail qui violente chaque jour mais qu’il finit par ne plus remarquer. Quotidien, en somme.

En salle de soins, l’air est dense de fatigue, de la nuit que l’on a passée à ne surtout pas dormir. Rester debout, un peu parce qu’il y avait du travail, un peu par peur du travail qui pourrait venir, un peu aussi parce que le chef a commencé sa nuit en disant : « moi je ne dors jamais en garde, comme ça je suis toujours frais quand quelqu’un arrive ». Chacun se dit qu’il n’y a pas de réelle raison d’aller dormir en présence de ce chef qui se sacrifie, jusqu’à mourir de manque de sommeil, se sacrifie pour arriver frais au bout de quatorze heures de travail nocturne dans le box du patient qui a tordu sa cheville lors du concours de lever de coude de sa prestigieuse école d’ingénieur.

Non décidément, on serait bien ingrat de dormir en présence d’un chef aussi brave.

L’air est dense de fatigue, et les transmissions commencent. La nuit a été lourde, beaucoup de travail jusqu’à quatre heures, beaucoup d’alcoolisations sur la voie publique ensuite ; c’était à attendre d’un samedi soir. En chambres maintenant, trois patients n’ont pas encore été vus : une douleur abdominale, deux traumatismes de membre. En zone de surveillance, des gens qu’il faut surveiller. En zone d’attente, personne n’attend. Du beau travail.

La journée s’amorce et la salle de soins dépressurise, la fatigue d’une nuit debout laisse place à celle d’un réveil trop matinal. Fatigue moins crasse, fatigue éphémère, et bientôt la machine est en marche. Un flot d’humains arrive à l’accueil avec une épine, un bras cassé, une fatigue, un infarctus ; intègre la machine qui l’examine sous tous ses aspects, le palpe, l’inspecte, l’ausculte, jusqu’à finalement lui donner un remède, parfois une solution à son problème, et finalement le laisser ressortir, ou rester à jamais.

La machine est en marche, elle ne s’est jamais réellement arrêtée, elle est en marche et lui en est le rouage, essentiel mais remplaçable, important mais dispensable, qui examine, propose une première solution — préférentiellement la mauvaise — rend compte de ses résultats, examine à nouveau peut-être, et passe à quelqu’un d’autre.

Y a-t-il des histoires, des moments d’humanité qui le marquent là-dedans, qui lui font oublier un moment sa condition d’engrenage ? Oui, sans doute. Oui, il y en a, peut-être. Des êtres humains qui vont mal, qui attendent quelque chose, autre chose qu’un plâtre pour leur bras cassé. Quand il les rencontre, ces êtres humains, quand finalement ils sont là devant lui, qui est venu ici pour ça, pour les rencontrer, ceux qui cherchent une solution à leur problème unique dans une vie qui comporte son lot de problèmes uniques, quand il les rencontre enfin ces humains-là, alors que se passe-t-il ? Est-ce qu’il leur parle, des heures durant, pour essayer de les comprendre, d’être touché par ce qu’ils disent, d’être à cette limite où il goûte à leur sentiment singulier ?

Est-ce qu’à ces êtres humains, il parle comme un être humain ?

Non, bien sûr. Non, c’est évident. Non, il est apprenti médecin, il a une place de médecin. Il est professionnel.

Non.

Il Écoute ce qu’ils disent, il fait preuve d’Empathie, il laisse quelques Silences, il Apaise les émotions trop tumultueuses, il Reformule puis il Propose des solutions, médicamenteuses ou non. Il applique. Il mot-clé, en somme. Et cela resterait supportable, si ça ne fonctionnait pas.

Par fonctionner, il entend : cela fait du bien, cela réconforte, cela donne de l’espoir, parce que l’humain en face croit que lui, étudiant, médecin, va pouvoir l’aider dans son problème unique, l’humain croit qu’en tant que professionnel de santé, on va pouvoir l’aider à trouver des solutions, à aller mieux.

Alors que lui ne sait rien.

Lui ne sait rien de ce qui fera du bien. Lui essaiera des choses. Et peut-être que ça ira mieux. Peut-être que la personne passera le cap. Pensera que c’est en partie grâce à « lui », ce qui sera en partie vrai. Alors que du début à la fin, lui aura simplement fait semblant d’avoir une idée de ce qui allait pouvoir aider l’humain. Parce que « lui » n’est pas « l’être humain » qui se tient en face. « Lui » a quitté ce rôle en endossant celui de médecin, d’étudiant. Il a quitté ce rôle, pour tenter de tirer des règles générales, de tirer des généralités oui, il a quitté ce rôle pour s’éloigner un peu, ne pas être affecté, continuer, en voir d’autres et les aider avec ces mêmes généralités d’un air convaincu, en y croyant, en essayant d’y croire, pour que toujours la machine embraie, pour que toujours la machine reprenne.

Et la machine reprend.

Quand à la fin de la journée il rentre chez lui, trois coups de pédale sur son vélo, il est comme à l’habitude agressé par l’odeur d’urine et de tabac de la cage d’escalier. Odeur quotidienne, quotidien qu’on oublie. Il s’allonge sur son lit et regarde un film interchangeable en grignotant un repas remplaçable, il réfléchit au lendemain, distraitement. Pas de garde, journée de révisions, la tête dans les bouquins ; pourquoi pas. Peut-être qu’il fera du sport, pour atteindre la sensation d’avoir donné du sens à cette journée, d’avoir été en mouvement. Peut-être qu’il verra des amis qui le sont, mouvants.

Et au moment de se coucher, il se pose cette même question : « est-ce que cette journée a vraiment eu lieu ? » que l’on pourrait reformuler en : « est-ce que je suis vraiment vivant ? ».

Aujourd’hui, on lui a dit qu’il avait un bon contact avec les patients. Il croit sans en être sûr que dans le jargon médical, cela signifie être « gentil » avec les « autres humains ».

Si c’est vraiment le cas, alors ce n’est déjà pas si mal, cela valait le coup, un peu, au moins un peu.

Et c’est sur cette pensée stérile qu’il s’endort.

———

Mais,

Mais il y a cette fille, là.

Et lui la voit parfois, et parfois ses jours se suspendent, comme un acrobate entre deux trapèzes, ses jours se suspendent, pas comme une pause, pas comme le temps qui s’arrête, mais bien comme si les heures, les secondes atteignaient l’équilibre parfait de l’acrobate qui vole, virevolte, vif entre deux trapèzes.

Comme si d’un coup lui, l’étudiant en médecine, lui l’humain vide et livide, comme si d’un coup il trouvait une place dans l’harmonie incompréhensible que formerait l’univers.

Dans ce tableau grisâtre et mou, il y a « elle », elle est là, il y a cette fille, là. Elle a ces yeux couleur châtaigne et cette légère asymétrie, ce nez qui part de travers un peu, ce sourire qui préfère une oreille à sa voisine. Elle a cet air en mouvement, toujours, toujours en fuite vers un ailleurs qu’elle aurait déjà trouvé, qu’elle s’évertuerait de rejoindre chaque jour, d’atteindre chaque jour, cet ailleurs qui lui semble si magnifique, à lui. Si beau qu’il en pleurerait, et il en pleure de cet ailleurs que cette fille, là, semble avoir réussi à atteindre alors que lui, lui évolue dans ce présent crasse d’urinoirs au citron.

Il y a cette fille, qu’il rencontre parfois au détour d’un passage en amphithéâtre. Alors que le prof prêche son cours, il l’aperçoit au loin. Il lui a déjà parlé quelques fois, il connaît son nom et elle connaît le sien. Il lui a déjà parlé, et à chaque fois, à chaque fois, à chaque parole échangée, à chaque moment suspendu, il redoute la chute qui survient inévitablement, car le temps ne s’envole pas, car lui ne fait que goûter cet ailleurs dans lequel elle se faufile, le goûte sans jamais l’atteindre, le caresse sans jamais y pénétrer, et retombe, toujours retombe avec violence dans le balancement las de la vie immobile.

Il y a cette fille, et aujourd’hui, le demain d’hier, le demain des urgences, aujourd’hui, il va la rencontrer.

S’il avait su qu’il allait la voir, comme il l’avait toujours su jusqu’alors, les choses auraient sûrement été différentes. Il y aurait eu l’espoir, il y aurait eu l’attente, et la vie aurait balancé plus fort, plus vif, et il l’aurait rencontrée fort et vif, et le temps aurait suivi son cours dans l’habitude : lui qui la voit, elle aussi, eux deux qui se parlent, quelques paroles échangées et les secondes qui d’un coup se suspendent avant la chute.

Mais aujourd’hui il en sera autrement, car aujourd’hui, il ne doit pas la croiser.

Il est assis à son bureau. Dehors brille un soleil mouillé, et le vent secoue les tuiles de son vieil immeuble. Le livre est devant lui, juste là ; quand une main tourne les pages, l’autre surligne, entoure, souligne, tente de fixer sur le papier ce qui devrait l’être dans son crâne. On lui a suffisamment répété, hier et les autres jours, que tout ceci devrait être acquis. Acquis pour les examens au plus tard, dès le lendemain du cours serait souhaitable, et avant même l’enseignement, idéal.

Pendant qu’une main tourne les pages, l’autre surligne, et ainsi passent les minutes et les schémas, un mot après l’autre, répétition après répétition, pour remplir les heures du jour, et travailler, travailler encore pour tenter, au moins tenter, d’entendre quelque part, de la bouche d’un hypothétique quelqu’un : c’est bien. Deux mots : c’est bien, si rares mais pas impossibles, mais suffisamment rares tout de même pour être attendus, espérés, pour que le travail garde du sens. Un espoir, pour que ce sacrifice de soi ne soit pas vain ; pas vain puisqu’à ce moment quelqu’un aura dit : « c’est bien ».

Il est assis à son bureau, et la journée passe, comme à son habitude, avec lui qui travaille dans l’ombre de sa chambre humide, et l’habitude veut que le soir, au moment où la nuit tombe, où apprendre devient trop difficile, l’habitude veut que lui sorte de son appartement pour se rendre dans la boulangerie du bout de la rue, celle où il achète son pain pour avoir quelque chose à manger au matin.

Et cela se passe, avec lui qui est là, qui entre dans la boulangerie, qui demande son pain, une baguette bien cuite s’il vous plaît, merci, bonne soirée, et l’habitude s’arrête quand il se retourne, alors qu’il continue sur ses rails et l’aperçoit, elle, qui attend.

Lui, rangé sur ses rails ne s’arrête pas, lui sourit, bonsoir, et part pour reprendre son chemin. Elle, l’arrête, fait ce geste fou, quelle folie magnifique, ce geste fou ! Elle lui dit :

« Tu n’as pas l’air en forme. »

Quelle folie, quelle belle folie ! Mais lui n’y pense pas, lui s’arrête, voudrait dire comme il faut dire dans ces moments-là, ah bon, si, un peu fatigué sûrement d’avoir travaillé, mais ça va, lui voudrait dire ça va mais n’y parvient pas. Lui reste silencieux. Et c’est dans ce silence que, elle qui est libre, elle dans son ailleurs, pose ce jalon de magie, à travers le souffle de ses cordes vocales, à travers ses lèvres, tend cette échelle légèrement asymétrique :

« Tu fais quelque chose ce soir ? Si ça te dit, on peut manger ensemble. »

Si la journée avait été différente, s’il avait su qu’il allait la rencontrer, alors les choses ne se seraient pas passées de cette façon. Il lui aurait souri d’un vrai sourire, le vrai sourire de celui qui rencontre cette fille libre, un sourire qui a l’air en forme malgré les cernes, malgré le teint terne. S’il avait su qu’il allait la rencontrer, alors elle n’aurait pas pensé à l’inviter, parce qu’il aurait eu l’air en mouvement, le mouvement de celui qui a quelque chose à faire. Si, si, si cette rencontre avait été prévue.

Elle ne l’était pas.

Et les voilà chez elle.

———

« Désolée, je n’ai pas grand-chose !

— Ne t’en fais pas, j’adore les pâtes, j’adore la sauce tomate, c’est parfait.

— Je n’ai pas eu le temps de faire les courses…

— T’inquiète ! On nous fait bien comprendre que nos journées ne devraient se consacrer qu’aux cours.

— Oui, c’est vrai. Conférence jusqu’à 22h, gardes, cours, révision, examens… Il faut bien faire un sacrifice quelque part.

— Et encore, je ne sais pas comment tu réussis à décorer ton appartement comme ça, ça a dû te prendre un temps fou…

— Oh, pas tant que ça ! Enfin, si, je triche un peu. C’était avant que je commence la première année, celle du concours d’entrée. On m’avait tellement prévenue que je n’allais pas avoir le temps de décorer proprement que j’ai tout fait pendant les vacances d’été. Ce qu’on ne m’a pas dit, c’est que s’occuper de la décoration ne serait pas plus simple une fois en médecine… 

— Tu n’y as pas touché ?

— Non, pas le temps. Pas l’envie non plus, en fait. Dans ma chambre, j’ai même laissé mes fiches de chimie de première année aux murs.

— Euh… Et ça ne te déprime pas trop comme papier peint ?

— Bon, ce n’est pas ce qu’on fait de plus joli ! Mais… Je ne sais pas. J’aime bien les voir. C’est comme un souvenir.

— J’imagine que tu dois avoir de meilleurs souvenirs qu’une année passée enfermée dans ta chambre, perfusée aux biostatistiques…

— Oui, oui bien sûr, mais il s’agit plutôt d’un rappel de ce que j’ai fait pour en arriver là. De ce que j’ai dû sacrifier, en fait. Rester enfermée dans une bibliothèque pendant un an, pour tenter de grimper en classement. La sensation qui ne te quitte pas que ta valeur se limite à la place que tu réussiras à atteindre. Que si tu n’y parviens pas, alors tu ne feras rien d’intéressant de ta vie. Et malgré tout ça, travailler encore.

— Et… C’est quelque chose dont tu aimes te souvenir, ces sacrifices ?

— Ce n’est pas vraiment une question d’aimer ça. C’est plutôt une question de nécessité. Parce que ça me rappelle que si je m’arrête maintenant, alors tout ça n’aura servi à rien. »

Ils sont là, ils discutent, ils mangent. Il y a un échange, il y a ce qu’ils se disent, et il y a finalement cette question qui parvient à ses lèvres, à lui :

« Tu t’y retrouves, toi, en médecine ? »

Comme une perche tendue, comme un élan, un saut qu’il voudrait accomplir, un pont qu’il voudrait jeter au-dessus du fossé qui hier encore les séparait. Et elle, elle a cette réponse :

« Je ne sais pas. Mais je suis là. Je ne sais pas pourquoi je suis là, alors j’avance. Et je ne sais pas pourquoi j’avance alors...

— Alors ?

— Alors… Tu veux que je te montre ? »

Elle se lève, devant lui qui ne sait quoi penser et qui attend, elle allume une petite lumière, une bougie, une musique, un tempo lent, et elle se tient là.

Lui la regarde, a les yeux qui interrogent, mais en silence. Il ne sait pas ce qui va venir, il adore ce sentiment, celui d’une porte qu’elle aurait entrouverte, qu’il ne lui resterait plus qu’à franchir, et soudain,

Elle a ce mouvement.

Un geste, c’est un geste, rien qu’un geste, un geste du bras, qui vient caresser l’air comme on caresserait une vague. Et un autre geste, la jambe, un cercle autour du pied, encore un geste. Un autre, un autre encore, et la musique, et le feu de la bougie, et son regard à lui et sa bouche à elle, entrouverte quand ses yeux sont fermés, le visage presque joyeux.

Presque joyeux, presque en colère. Furieux maintenant, elle enchaîne, se déchaîne, la rage, la rage et elle saute et.

Elle s’est envolée.

Il la regarde, s’envoler, elle ne touche plus le sol. Elle se tient dans cet équilibre-là, comme suspendue, comme une acrobate, suspendue entre deux trapèzes, mais elle ne retombe pas. Elle se tient là, devant lui, et elle vole, les bras tendus vers l’avant, le ciel, les jambes légèrement repliées vers l’arrière, le visage lumineux, si lumineux, comment une bougie peut-elle éclairer ce visage avec un tel éclat ? Et puis, doucement, dans une grâce à faire pleurer un ange, se pose à ses côtés.

« Comment ? »

Il demande ça sans y croire, elle répond :

« Ce n’est pas compliqué tu sais. »

Lui n’entend pas. Lui n’entend rien.

Comment pourrait-il, enfoui dans ses sanglots ?

———

Personne ne sait précisément ce qu’il advient au lendemain d’un miracle.

Lui n’y pense pas, car le temps a repris, bel et bien repris, et il n’est plus question de trapèze ni de fille qui vole. Aujourd’hui, il est de retour en stage, de retour en salle de soins, odeur de citron et quotidien d’urine, de retour aux urgences de l’hôpital, affairé à appliquer ce qu’il a appris la veille.

Peu de monde ce matin. Un arrêt cardiaque tout de même, qui a pris beaucoup de temps, si bien que la salle d’attente de la machine pourtant peu sollicitée peine à se désengorger. Lui continue d’accomplir son travail. Il écoute, examine, synthétise, propose. Apprend pour quelle raison sa proposition n’est pas la bonne ; tente sa chance pour la prochaine.

Salle numéro sept, une jeune femme s’installe. Elle a mal dans la poitrine, derrière le sternum, une vraie douleur, juste là, qui pulse et qui l’inquiète. Lui connaît le protocole, caractériser, depuis quand, comment, ça vous fait mal si j’appuie, quand vous respirez, et puis demander si c’était déjà arrivé, et puis faire un électrocardiogramme, et finalement décider s’il y a lieu, ou non, de justifier l’inquiétude.

Il en est là de son protocole, là de son raisonnement, il le connaît par cœur, il en est à poser les électrodes de l’appareil à ECG, il ne fonctionne pas bien, comme ma vie répond la patiente, ah oui, oui, pardon ?

« Votre appareil là, il ne fonctionne pas bien. Comme ma vie, quoi. »

Et là, elle pleure.

Lui se trouve bien bête, avec cette femme à demi-nue, recouverte d’électrodes, qui a le mauvais goût d’éclater en sanglots, alors que, enfin, l’ECG se met en marche et imprime un résultat rendu ininterprétable par les spasmes des pleurs. Il se trouve bien bête, lui, l’étudiant en médecine à qui on a appris les mots « soutien psychologique », à qui on a appris à s’occuper de ceux qui souffrent, à qui on a décrit, et en détails, les différents médicaments qui peuvent aider à se sentir mieux, les attitudes qui peuvent aider à se sentir mieux, mais à qui, jamais, on n’a jamais expliqué comment réagir quand une femme recouverte d’électrodes se met à pleurer en déclarant que sa vie ne fonctionne pas.

Et puis qu’est-ce que ça signifie, une vie qui ne fonctionne pas ?

« Votre vie ne fonctionne pas ?

— Non, ma vie ne fonctionne pas. Je suis là, j’ai mal mais en même temps, bien sûr que j’ai mal à force de faire toujours les mêmes mouvements.

— Pourquoi les mêmes mouvements ?

— Vous ne connaissez pas ça, vous. Vous faites un beau métier, et tant mieux. Mais voilà, moi ça fait deux mois que je bosse à l’usine. Je dois déplacer des cartons, d’un tapis roulant vers l’autre, je fais le boulot de la machine qui a tendance à confondre. Ce n’est pas très lourd, mais j’ai compté, j’ai le temps de compter parce que ça ne demande pas trop de concentration, et je le fais des milliers de fois dans une journée.

— Et… Et ça vous plaît ? »

Il se sent si stupide, ne sait pas dans quel recoin de sa mémoire fouiller pour trouver la bonne réponse. La femme, elle, le regarde d’un air interdit, lui dit :

« Bin… Non, ça ne m’intéresse pas. Mais faut bien travailler.

— Oui, il faut bien travailler.

— C’est vrai, vous pensez ?

— Heu… 

— Mais oui. Oui, il faut travailler. Et c’est ce que je faisais, jusqu’à cette douleur dans ma poitrine, ça me fait mal quand je respire, j’ai l’impression que ça m’oppresse. Et je sais parfaitement que c’est mon corps qui me dit déjà qu’il en a assez, qu’il a assez bossé pour cette machine, mais je viens vous voir, parce que je ne sais pas. Je ne sais pas. Comme si vous pouviez m’aider, quoi.

— Madame ne vous en faites pas, on va vous… »

Il s’arrête. Il marque une pause et le temps s’arrête. Et il se voit, là.

Il se voit, l’étudiant en médecine, la dame qui pleure. Il la voit, et il sait qu’il ne peut pas l’aider, qu’il ne peut pas l’aider médicalement, parce qu’il ne sait rien. Il le sait, il ne sait rien. Et la dame le sait aussi.

Et tous, tous ceux qui se présentent là, humains uniques, avec leur lot de problèmes uniques, le savent, qu’on ne pourra pas les aider. Pas plus « on », pas plus « lui » que quelqu’un d’autre. Pas plus le professionnel de santé que quelqu’un d’autre. Pas lui seul.

Et il comprend quelque chose, pas tout, mais quelque chose tout de même. Alors il revient, il reprend, et sa phrase : « on va vous aider, on est là pour ça » sa phrase se transforme, naturellement :

« Tous les deux, on va essayer de vous aider. On va faire le point. C’est pour ça que nous sommes là. »

Et voilà que comme une évidence, ils essaient.

———

Quand au soir il rentre dans son appartement, il pose son sac au sol, enlève ses chaussures, son manteau, réfléchit au film qu’il va regarder, l’esprit fatigué, pas le cœur à ouvrir un livre. Allume son ordinateur. Ne veut pas.

Ne veut plus, n’en veut plus.

Il réalise cela, assit sur son lit, le regard sur le mur craquelé. Et sans plus réfléchir, prend son téléphone et,

Sans vraiment croire qu’il en est capable,

Timidement,

Appelle.

Et tous les deux dans sa chambre d’étudiant, une assiette de risotto dans les mains :

 « Merci de m’avoir proposé. Je n’avais pas la tête à passer la soirée seule encore.

— Mauvaise journée ?

— Eh bien, mettre ses mains dans les intestins pendant des heures pour rentrer le soir et découvrir qu’il ne me reste plus que des spaghettis sauce tomate…

— Les joies de la chirurgie !

— On en vient vite à éviter ce dont la couleur a tendance à virer vers le rouge. Et toi, les urgences ?

— Normal. Enfin…

— Enfin ?

— Oui, enfin. Il y a une dame qui est venue. Pour une douleur dans la poitrine. Rien de grave, ça se voyait comme le nez au milieu de la figure. Donc j’étais parti pour du soutien psychologique, parce que c’est ce qu’on fait pour les douleurs psychologiques…

— Les douleurs psychologiques ? Ça existe ça ?

— Je n’en sais rien. Enfin, je croyais. Mais là… Là je crois qu’il y avait une douleur, oui, mais c’était toute la vie qui était une douleur. Et aujourd’hui, c’était dans la poitrine. Parfois c’est les épaules, les jambes, la nuque, elle a fini par me dire. Elle bosse à l’usine, des milliers de fois les mêmes gestes… Et ça m’a fait penser à l’autre fois.

— Quelle autre fois ?

— Chez toi. C’était aussi une histoire de gestes, ce soir-là. Et je me suis dit… Enfin je n’ai pas trop compris mais je me suis dit : on a tous cet élan, là. Ces gestes, qu’on décide de faire, chaque jour. Se lever, préparer un petit-déjeuner, vivre la journée, geste après geste.

— Et alors ?

— Et alors pourquoi autant de gens font-ils des gestes qui les font souffrir ? »

Une bouchée, l’air pensif. Puis :

« Je ne sais pas.

— Moi non plus. Je me suis simplement dit que j’allais essayer de l’aider, que, elle qui était là, et moi, on allait essayer de l’aider. Et je lui ai dit. Et puis… »

Un silence. Elle le regarde, il a posé son assiette, il a les yeux au loin, un quelque part qu’elle peine à cerner :

« Et puis, elle s’est arrêtée de pleurer. Elle m’a parlé de sa vie. De pourquoi l’usine, de pourquoi ça ne fonctionnait pas. D’un ailleurs dont elle rêve mais qu’elle ne parvient pas à atteindre. Alors je lui ai juste dit : eh bien, pourquoi ne pas arrêter l’usine, si ça vous fait souffrir ? J’avais l’impression d’être stupide, parce qu’il y a l’argent, le salaire, toutes les contraintes, mais ça me paraissait tellement évident que… Que je l’ai dit. 

— Et comment elle a réagi ?

— Oh, elle n’a pas répondu grand-chose. Elle m’a regardé, et puis : merci docteur. Je n’ai même pas eu le temps de lui demander pourquoi, ou de lui dire que je ne suis pas encore docteur, elle était partie. »

Maintenant, c’est lui qui a les larmes aux yeux, de n’avoir pas su s’y prendre. D’avoir laissé passer ce moment où il aurait pu venir en aide à cette femme.

Il a les larmes aux yeux, et elle s’approche. Elle lui souffle quelques paroles dans le creux de l’oreille. Quelques paroles que l’on pourrait traduire, attentif, traduire par :

« Nous avons tous besoin que quelqu’un nous montre la porte. »

Et, tendant la main pour l’aider à se relever, elle amorce un mouvement. Un petit mouvement du pied, juste un pas, en avant. Lui la suit, timide, leurs yeux l’un dans l’autre, et les mains qui se joignent. Elle le guide, mouvement après mouvement, délicatement, du bout des doigts, des cheveux, des lèvres, elle le guide et s’exalte, dans sa petite chambre à lui, à la lumière du soir, et bientôt seules les étoiles pourront témoigner de ces paroles, ces paroles légèrement asymétriques, si belles, si libres :

« C’est à toi ensuite de trouver le moyen de l’ouvrir. »

Et lui l’étudiant livide,

Et elle l’étudiante vive,

Dans un rire,

S’envolent.

———

Se lever,

Se lever et se préparer.

Et prendre un petit-déjeuner, rapide, deux tranches de pain, peut-être du miel, du beurre, de la confiture, les trois.

Se lever et tenter de vivre cette journée. Tenter de la vivre, non pas « faire de cette journée une journée productive » ou « tirer le meilleur de cette journée », non, toujours, chaque jour, tenter de la vivre.

Descendre les marches de l’immeuble, franchir les portes du service des urgences, quotidien, entrer dans cette salle de soins dense de fatigue, comme hier, les autres jours, passer cette journée à tenter avec les humains uniques de régler des problèmes insolubles.

Puis rentrer chez soi en passant par la boulangerie. Demander son pain et voir, là, cette jeune femme, celle-là même, toute jeune, toute affairée, parler avec la patronne en mettant le pain au four. Sortir, et par la fenêtre de l’atelier la voir façonner les mille-feuilles, avec des gestes qui n’ont rien de répétitif, avec des gestes qui n’ont rien de douloureux.

Rentrer chez soi, monter les escaliers, s’asseoir dans un fauteuil pour s’endormir.

Et alors que le vent se lève, l’avoir vécue, cette journée.

 

Avoir tenté, au moins.

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Fannie
Posté le 09/09/2020
Coucou Lhumieg,
Si j’ai bien compris, c’est ton quotidien qui t’a inspiré cette nouvelle.
Il en ressort cette impression que tout est vain, mais qu’on continue malgré tout, parce qu’on ne veut pas avoir traversé ces années d’études pour rien, parce qu’on espère encore être utile. Après avoir ingurgité toute cette théorie, condamné à appliquer ces protocoles, on se rend compte que finalement on ne sait pas grand-chose, que la médecine elle-même ne sait pas grand-chose, et qu’on est toujours démuni face à la souffrance humaine.
En tant que patiente, je me suis aussi trouvée face à de jeunes médecins, certainement encore en formation ; j’ai parfois senti une sorte de flottement, d’incertitude, mais jamais je ne me suis dit que ces consultations n’avaient servi à rien, que ces médecins ne m’avaient rien apporté. J’espère que ça peut te rassurer un peu.
Montrer de l’empathie sans se laisser happer par la souffrance et les émotions du patient, par ses propres émotions face à ce qu’il traverse, doit être une des choses les plus difficiles à doser. Tant qu’un médecin ne se laisse pas gagner par l’arrogance qui caractérise certains « grands » professeurs, qui les pousse finalement à une sorte de mépris envers les patients et les subordonnés, tant qu’il cherche encore à aider, il apporte toujours quelque chose au patient, à l’être humain qui lui fait face.
Quant à la femme de l’usine, elle devrait peut-être voir un chiropracteur ou un acupuncteur, voire tenter la technique Alexander ou le yoga. Probablement que la médecine traditionnelle ne peut pas grand-chose pour elle.
Au niveau de la forme, il y a de belles choses, des bribes de belles choses entre des salves de virgules et de la ponctuation insolite, entre considérations prosaïques et poésie. Cette manière de briser la syntaxe est parfois fort éloquente, parfois un peu agaçante (de mon point de vue du moins). Il y a des passages qui manquent de clarté, des phrases sur lesquelles j’ai buté et que j’ai dû relire pour les comprendre. Mais une chose est sûre : ce texte véhicule de l’émotion, et à la fin, il laisse songeur.
Coquilles et remarques :
— quelque chose qui ne fasse pas nous dire [qui ne nous fasse pas ; même si ça paraît lourd, ce « nous » est nécessaire à la compréhension]
— et du parfum citron du bassin [Je dirais « du parfum au citron » ; oui, je milite contre la disparition des prépositions.  :-)]
— quotidien de travail qui violente chaque jour mais qu’il finit par ne plus remarquer [J’ajouterais une virgule avant « mais ».]
— En chambres maintenant [J’écrirais « En chambre » même s’il y en a plusieurs.]
— La journée s’amorce et la salle de soins dépressurise [Je ne comprends pas : est-ce qu’elle se dépressurise au sens propre (auquel cas, il faudrait écrire « se dépressurise ») ? Est-ce du jargon d’hôpital ou un sens figuré qui m’échappe ?]
— elle est en marche et lui en est le rouage [Je trouve qu’on ne comprend pas bien qui est « lui ».]
— quand finalement ils sont là devant lui, qui est venu ici pour ça [Par souci de clarté, j’enlèverais la virgule avant « qui » ou je répéterais « lui » : « devant lui, lui qui est venu ».]
— de tirer des généralités oui, il a quitté ce rôle pour s’éloigner [Il faut un signe de ponctuation avant « oui » ; points de suspension, point-virgule, ou encore une virgule de plus ?]
— Pas de garde, journée de révisions, la tête dans les bouquins ; pourquoi pas. [Je mettrais quand même un point d’interrogation.]
— Comme si d’un coup lui, l’étudiant en médecine [Il faudrait placer « lui » entre deux virgules.]
— qu’elle s’évertuerait de rejoindre chaque jour, d’atteindre chaque jour [à rejoindre / à atteindre ; s’évertuer à]
— Euh… Et ça ne te déprime pas trop comme papier peint ? [Je mettrais une virgule après « trop ».]
— Et… C’est quelque chose dont tu aimes te souvenir, ces sacrifices ? [Comme c’est la même phrase qui continue après une hésitation, tu peux mettre une minuscule à « c’est ».]
— Presque joyeux, presque en colère. Furieux maintenant, elle enchaîne, se déchaîne, la rage, la rage et elle saute et. [Cette ponctuation me laisse dubitative : on dirait que tu as mis ça dans une boîte que tu as secouée avant de le verser sur la page.]
— Il la regarde, s’envoler, elle ne touche plus le sol [Je ne mettrais pas de virgule après « regarde ».]
— « Ce n’est pas compliqué tu sais. » [Je mettrais une virgule avant « tu sais ». D’ailleurs, je ne suis pas sûre de comprendre ce passage : elle fait des pas de danse ? Il rêve un instant ?]
— Il écoute, examine, synthétise, propose. Apprend pour quelle raison [Pourquoi pas « Il apprend » ?]
— il en est à poser les électrodes de l’appareil à ECG, il ne fonctionne pas bien, comme ma vie répond la patiente [Avec un point-virgule après « ECG », la phrase me paraîtrait plus claire.]
— avec cette femme à demi-nue, [à demi nue ; sans trait d’union]
— à qui on a décrit, et en détails, les différents médicaments [en détail]
— La femme, elle, le regarde d’un air interdit, lui dit [« et lui dit » serait plus clair ; « lui » pourrait aussi être le sujet de « dit ».]
— Bin… Non, ça ne m’intéresse pas. [Ben ; c’est une variante de « bien », souvent dans le sens de « eh bien ».]
— sa phrase se transforme, naturellement [J’enlèverais la virgule ou j’écrirais « tout naturellement ».]
— assit sur son lit [assis]
— Les douleurs psychologiques ? Ça existe ça ? [Je mettrais une virgule avant « ça ».]
— que l’on pourrait traduire, attentif, traduire par [Je ne comprends pas bien ce que « attentif » fait là au milieu.]
— franchir les portes du service des urgences, quotidien, entrer dans cette salle de soins dense de fatigue [Là aussi, « quotidien » fait figure d’intrus.]
— celle-là même, toute jeune, toute affairée [tout affairée ; ici, « tout » a valeur d’adverbe]
En voilà un pavé ! C’est un seul commentaire, mais pas mal de lecture. ;-)
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