L'envol

Quand j’imagine ma journée idéale je pense instantanément à une journée loin des soucis et des problèmes. Une journée où le plaisir règne et s’enfiche pas mal des obligations. Ce jour-là, je me lève forcement à l’heure que mon corps a envie. Pas spécialement tard dans la matinée car je ne suis pas une grande dormeuse, mais surtout, il n’y a pas d’horaires ni de précipitation puisque je m’accorde le luxe d’avoir du temps. Je reste un bon petit moment dans mon lit, réveillé, à tricoter avec les couleurs de mon imagination des belles histoires qui me procurent un profond bonheur. Parfois elles sont tellement belles que cela me donne envie de les écrire. Puis j’amène l’ordinateur dans ma chambre, pour ne pas perdre l’élan de l’inspiration et pour laisser à travers l’écriture, un précèdent de l’instant qui passe. Le lit est un endroit plein de secrets pour moi. C’est là qu’on se ressource la nuit, c’est là qu’on s’aime, c’est là que on rêve, c’est là que on vient au monde et c’est là que la vie s’éteint un beau jour. Parfois je me demande même quelle est la composition magique de ce beau meuble en bois pour avoir autant de pouvoir sur nous.

Du fond de mes draps, je me transforme en petit oiseau et je m’envole loin, je m’évade haut et à toute allure pour que personne ne m’attrape et me prive de liberté. Hors de question de voler lentement, car une de ces tâches ménagères très banales peut à tout moment essayer de me rattraper. Au cas où, il faut que j’accélère. Il faut battre des ailes encore plus fort, pour aller encore plus loin, encore plus haut. J’ai presque mal aux épaules déjà, conséquence de cette fuite furtive. Mais c’est un succès, je suis dans le ciel et je vole. J’étire mes ailes au maximum et je plane en me laissant emporter par un beau courant d’air chaud.  Cela fait tellement du bien. L’air caresse en douceur, tout en finesse et délicatesse mon petit plumage touffu d’hiver. Je remplis mes minuscules poumons du parfum de plein air et mes yeux pleins d’étincelles regardent le monde sous un autre angle. Le monde depuis cette hauteur semble si fragile, si petit et si léger. Aucun problème ne semble avoir de la vraie importance.

Je sens la chaleur du soleil sur mon corps. Cet astre magnifique me rappelle toujours que nous ne vivons pas dans l’obscurité, et j’aime ça. Il fait vraiment beau. Pas trop chaud, pas trop froid, le ciel est assez dégagé et la température est juste parfaite pour mon envol. Quelques nuages en forme de chien, cœur, ange, dragon et mouton me traversent le plumage. J’ouvre légèrement mon bec pour prendre un peu d’humidité sur ma langue au passage.

Je me demande où pourrai-je aller aujourd’hui. Oh oui, j’avais oublié. Là où je veux, car c’est mon jour idéal. Je décide donc, d’aller vers le nord visiter la maison dans les bois. Cette maison a peu d’occupants et bien souvent une cheminé fumante. J’adore l’observer depuis le rebord de la fenêtre du deuxième étage. Deux jeunes enfants ont laissé la trace de leur passage dans leurs respectives chambres. La maison a tout pour apporter du bonheur. Un grand jardin, des pièces spacieuses, une belle terrasse en bois, des meubles rustiques et trois chats, heureusement pour moi, très bien nourris. Parfois, quand je picore autour de la fenêtre, j’arrive à entendre l’harmonie envoûtante d’une guitare. Je regarde à travers la vitre et, souvent, j’aperçois un homme assez solitaire qui joue la musique. J’adore prendre le temps de l’écouter. Sa musique me berce. A chacun de mes passages, je dépose un épi de blé et un beau caillou sur la table du jardin en signe de gratitude. Faut savoir que je ne paie pas d’entrée pour visionner son beau concert, mais j’ai un minimum de politesse. Alors, ceci est ma manière singulière de signer mon passage afin de le remercier du bonheur qu’il m’apporte quand je l’entends.

Parfois je ne sais pas vers où aller, mais ceci c’est la vie aussi. Nous sommes tous un peu perdus de temps à autre. A ce moment, je vole en rond le temps de décider quelle direction prendre. Puis je me laisse emporter par la boucle à l’infini, histoire de planer un peu sans la contrainte de prendre la moindre décision. Je savoure ainsi la sensation de l’instant présent de manière perpétuelle. Au fait, je m’appelle Pi, tout comme la constante mathématique d’Archimède et la 16ᵉ lettre de l'alphabet grec. Ils m’ont prénommé ainsi car je suis très irrationnel et mon imagination est infinie, tout comme ce numéro.  

Quand je ne tourne pas en rond, la route me paraît longue et sinueuse, mais quoi qu’il arrive, je vais toujours au bout. Le secret pour arriver à ses fins c’est de ne jamais perdre l’objectif de vue. Faut toujours rester focalisé dessus et avancer, sans penser au chemin à parcourir. Ainsi, en un clin d’œil, le chemin est fait. Puis je décide de passer de feuille en nuage, de colline en montagne, de forêt en fleuve, de chêne en châtaignier, de borie en château et voilà que je me retrouve cette fois-ci dans une grande maison, située quelque part dans la campagne française, dans la butée d’une colline tachetée de diverses tonalités de vert. Je ne suis pas vraiment d’ici, mais pas vraiment d’ailleurs non plus.

Cette maison se situe surtout, là où j’ai toujours rêvé d’être. Dans un endroit paisible, pas trop isolé, débordant de beauté, là où le superficiel n’as pas sa place, et l’essentiel est à la portée des yeux. Car vivre en contact avec la nature me permet de me rappeler ce qui est indispensable dans la vie. A mon arrivée, mes ailes redeviennent bras, mes pattes se transforment en jambes, mon bec en bouche, mes plumes en cheveux, et mon corps d’oiseau devient humain à nouveau. Puis, il est là, car mon jour idéal se poursuit dans sa compagnie. Lui qui adore fixer les choses avec modestie. Il est introverti et réservé, complexe et fascinant, posé et réfléchi, doux et bienveillant, altruiste et généreux. Quant à son apparence physique tout ce que je peux dire c’est que dès que j’aperçois sa silhouette dans un rayon de cent mètres, je perds tous mes moyens. Il est loin d’être parfait, mais il y a « parfait », et aussi il y a « parfait pour moi ». Dans son quotidien il veut paraître toujours jeune et moderne, mais il y a toujours quelque chose qui trahi sa démarche sans qu’il s’en aperçoive. Souvent c’est les petites lunettes pour voir de près et ce pull d’antan qu’il refuse catégoriquement de changer. A quoi bon, je le trouve magnifique quand même, mais uniquement sur lui.

Parfois j’ai la sensation qu’il est un mirage, qu’il a été importé d’une autre époque au temps présent et j’ai même l’impression de l’avoir connu dans une autre vie. Il a une démarche confiante, des sourcils assez garnis mais parfaitement dessinés, des grands yeux verts foncés, un nez proportionné tout en harmonie avec son visage, une bouche généreuse et des cheveux parfaitement coiffés, couleur chocolat au lait. Son parfum est un mélange agréable de mousse à raser, pomme verte et rose musquée. Il peut tout autant aimer la musique classique de Leonard Cohen ou Beethoven, comme la musique improbable de certains groupes modernes actuels. Il peut déguster avec le même naturel et délectation un Petrus Grand Cru tout comme une bière bon marché.  Il ne dénotera pas dans un groupe d’aristocrates, ni parmi un groupe de modestes ouvriers. Je dirai qu’il est capable de s’émerveiller devant un Picasso et tout autant devant le dessin gribouillé par un jeune enfant. Il aime le parfum des cendres, tout autant que celui de l’herbe fraichement coupé. Il peut s’émerveiller devant un cocon de papillon qui éclore ou bien devant une toile d’araignée de par sa fragile mais réfléchie architecture. Il a la grâce d’une feuille d’automne qui tombe en faisant des légères voltiges à l’arrivée de l’hiver.

Il est si merveilleux que ça et il est là, à mes côtés. Nos visages éclairés par la flamme d’un feu de cheminée. Nos corps côte à côte s’effleurent sur un grand canapé en velours. Il pose avec la délicatesse qui le caractérise, son livre ainsi que ses lunettes de vue sur la petite table basse du salon. Il me regarde dans les yeux et il murmure avec sa voix grave « je t’aime ». Je lui réponds avec un sourire tout en déposant un tendre baiser sur ses lèvres opulentes. Mais le nectar de sa bouche m’incite à revenir. L’humidité de nos agitations fait mon palet crépiter. Mes yeux se ferment instantanément au contact de sa peau. Il a un pouvoir quasi hypnotique sur moi. Le pouvoir de l’amour. Le pouvoir auquel vous ne pouvez que succomber de par sa force. Le pouvoir qui fait tomber toutes les barrières et efface toute opposition. Le pouvoir de l’inévitable. Le son doux d’une mélodie relaxante et instrumentale nous accompagne. Au rythme de la musique, mes muscles s’assouplissent et s’effondrent sur le canapé. La pointe de ses doigts dessine le contour de mon visage puis de ma silhouette, dépourvue d’habits. Son corps enveloppe le mien pour me garder au chaud et sa peau, comme un pull en cachemire me fait frémir rien qu’au soupçon de son contact. Les instants qui se suivent nous retrouvent entrelacés avec énormément de passion et tendresse. Quelque morceau de bois provenant de la flamme près de nous explose gentiment, comme un prélude de la surchauffe de l’ambiance environnante. Puis nos corps s’unissent à l’infini et sans relâche. Nos anatomies se complètent à la perfection de l’essence de l’autre, et nous laissons l’envie gagner la partie sans repos. Je me sens complète quand nous partageons l’intimité. Une sensation incomparable qui m’était inconnue jusque-là. Il est sans doute, la pièce manquante dans ma vie, mon âme sœur, ma moitié. Nous sommes éperdument amoureux l’un de l’autre et nous sommes inséparables.

Après un temps de repos bien mérité, nous passons du temps à explorer la morphologie de l’autre. Dans sa cheville j’aperçois un numéro tatoué à l’encre noir « 3172239461 ». Quand il s’aperçoit que je le lis, il regarde ma cheville à son tour, puis il lit « 3,141592653 ». La suite de la journée se déroule devant un repas aux chandelles sur une coquette table ronde ornementé d’une nappe immaculée blanche située à l’angle du salon, près de la bai vitrée donnant sur les bois. Quelques crevettes décortiquées avec un verre de bon vin, puis une pluie de mots éloquents garnissent les nombreuses minutes qui se suivent. Il est toujours à l’écoute; il ne prononce pas une parole de trop, ni une de moins. Il a la maitrise parfaite de soi.

Par la suite nous partons découvrir le monde ensemble. Nous nous transformons à nouveau en oiseaux tous le deux et nous partons surfer sur la première vague d’air chaud qui frôle les murs de la maison. Puis nous tournons en rond, d’abord chacun de son coté, puis ensemble.

Au coucher du soleil je commence à m’apercevoir que ma journée idéale va bientôt s’achever donc je fais une halte pour redevenir femme et l’embrasser aussi longuement et aussi passionnément que ma respiration me le permet.

De retour à la réalité, du fond de mon lit et dans mon corps de femme, je pose mon ordinateur, je me lève et décide d’aller frapper encore à une porte, encore a une maison. Peut-être qu’aujourd’hui c’est mon jour de chance également. Peut-être qu’aujourd’hui je vais enfin le retrouver. Cela fait si longtemps que je le cherche, j’ai perdu le compte des jours...

C’est l’année 2091. Les êtres humains ont dû endurer des nombreuses catastrophes naturelles après la crise du Coronavirus. Il y a eu des inondations, des sècheresses, des tremblements de terre, des affaissements de terrain, des tsunamis, des ouragans, des maladies transmises par des insectes et des animaux, et pour finir, nombreux virus d’origine inconnue. Le moins qu’on peut dire c’est que les dernières décennies ont été éprouvantes pour l’humanité.

Ces dernières années la chaleur s’est installée durablement. Les températures frôlent les 52 degrés en surface et les quelques survivants de la race humaine dépérissent peu à peu ainsi que les derniers spécimens de flore et faune terrestre. A ce point plus personne n’ose dire que la nature a besoin d’être contrôlée par l’homme. Seulement les plus forts survivent, cachés sous terre dans des immenses caves souterraines là où la fraîcheur est conservée un peu plus longtemps. La lumière artificielle leur permet de subsister, et peu à peu, l’avancement technologique leur permet de cloner certaines espèces animales indispensables pour la survie ainsi que de modifier génétiquement certaines plantes, afin de les rendre plus résistantes.

Mais la réalité c’est que l’humanité est en train de succomber. A ce moment précis, nous, les clones, nous avons été créés. Ceci afin de perpétuer d’une certaine manière l’existence des humains sur terre. Chacun de nos maîtres, à la fin de leur existence, nous a fait cadeau de leurs souvenirs, savoir-faire, et aussi, de leurs émotions. Nous nous devons d’accomplir une mission, la leur. Nos aspects physiques ont été créés à leurs images et envies. Nous sommes aujourd’hui la version 2.0 de nos propres créateurs; avec une résistance à toute épreuve contre les maladies et les contraintes environnementales. A chaque mort humaine, un clone est créé en remplacement.

La terre n’est qu’un vestige de ce qu’elle était d’après mes connaissances. Le paysage ressemble bien à un de ces anciens films de western que les humains visionnaient dans le temps. Des maisons vides, abandonnées, totalement couvertes de poussière et figées dans le temps.

Par rapport à moi, je suis une clone métamorphe et j’ai la capacité de changer mon apparence physique en tout ce que souhaite. Les souvenirs de ma maîtresse m’ont été implantés et depuis, je suis à sa recherche. Les rois mages ont trouvé Bethléem en suivant une seule et unique étoile alors je sais que je le trouverai. En conséquence, je me laisserai emporter par le ciel, j’arrêterai de voler en cercle et j’explorerai quelque chemin périlleux à sa recherche. Car notre objectif est celui de repeupler la terre. Nous deux, nous sommes parties des rares clones capables de transmettre le génome humain amélioré.

Des mois ont passé; ils pensaient qu’un clone femme et seule ne pouvait jamais réussir. C’était improbable. Mais tous ces gens ignorent combien cela m’a coûté d’arriver là. Au moins douze traversées de l’océan atlantique, huit déménagements, plusieurs nuits amères à dormir sans un matelas convenable, avec peu ou pas à manger, l’éloignement de tout ce qui me faisait sentir rassurée, de tout ce que je connaissais, une longue période de chômage suite au réchauffement climatique, deux reconversions professionnelles en vue de l’obsolescence de certains métiers, l’apprentissage obligatoire de plusieurs langues étrangères semblables à aucune autre, de la privation de liberté, du dégât moral irréparable causé par des nombreuses personnes malveillantes...

Les semaines ont passé et mon courage a été payant car ma recherche fut plutôt fructueuse. Je suis enfin arrivé à ma maison. Il sera de retour vers 16h55. Avant de rentrer il m’a dit qu’il irait faire une boucle dans le ciel et ramasser quelque brindille pour rafraîchir notre nid. Vingt et trois paires de chromosomes unis dans le miracle de la vie. Le génome humain grandit en moi. Quand Rhô sera arrivée d’ici quelque mois, on sortira voler à trois, toujours en rond au début, puis je lui apprendrai à s’aventurer dans des chemins plus audacieux au fur et à mesure. Elle saura que quand nous sortons de la boucle, le chemin peut s’avérer long et sinueux mais que d’une manière ou d’une autre, nous sommes tous capables d’arriver au bout, et que l’effort en vaut certainement la peine. Elle saura sûrement tout comme moi, avoir recours à l’écriture pour exprimer ses pensées les plus complexes et créer des belles éclaircies dans les tempêtes les plus sombres. Elle payera sûrement en beaux cailloux et épis de blé secs, à chaque être lui procurant du bien-être et bonheur. 

Ensuite, depuis le haut de la colline reverdissant, je lui montrerai que le monde est à nos pieds. Que tant que nous avons de la persévérance et de la volonté pour atteindre nos objectifs, tout est possible. Il faut véritablement, beaucoup de détermination, mais surtout, il faut énormément d’amour pour atteindre l’objectif. D’amour pour la vie, d’amour pour le prochain, d’amour pour la nature, de l’amour pour le monde, tout simplement. Puis pour finir, je lui montrerai aussi, que quand nous regardons le monde avec les yeux de la foi, ceci fait toujours et systématiquement renaître l’espoir au plus profond de nous, quoi qu’il arrive. Puis de cette manière, elle saura que l’amour, est la force inouïe à laquelle elle ne pourra que s’abandonner...

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Pierre Delphin
Posté le 25/01/2022
Analia,
Comme c'est beau !
Je n'ai pas lu votre texte. Je l'ai survolé avec un passage attentif sur chaque mot. Chaque mot m'a offert une goutte de rosée pour étancher ma soif de rêves Je suis repu. Tous les rêves finissent un jour vers une cabane, une maison ou un château qui s'appelle AMOUR.

Pierre
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