Le voyage

Par Maud14

Ils quittèrent l’hôtel dans un Paris endormi aux rues calmes et étrangement sereines. L’odeur divine du pain chaud flatta leurs narines alors qu’ils passaient devant une boulangerie avant de s’engouffrer dans le RER B. 

Dans le train qui les menait à Paris Roissy Charles de Gaule, Hyacinthe repensa à la nuit qu’elle venait de passer. Elle s’était réveillée au milieu de son sommeil et avait remarqué l’absence d’Alexandre dans le lit près d’elle. La grande ombre du brun avait capté son regard endormi. Il s’était posté à la fenêtre et observait dehors, la mâchoire dure, les yeux plissés. La jeune femme étonnée, n’avait pas manifesté son réveil et l’avait examiné quelques temps, le nez sous la couverture. Seule une partie de son visage était éclairée par la lumière blafarde des lampadaires de la rue et elle avait cru lire sur ses traits une sorte de trouble nouveau.

Ils arrivèrent à l’aéroport avec deux bonnes heures d’avance et attendirent sagement Ali. Celui-ci déboula une demi-heure plus tard, les cheveux ébouriffés, la chemise froissée et la marque de l’oreiller encore sur sa joue mal rasée. Il portait sur le dos un imposant sac de voyage, spécial baroudeur. Ses petits yeux cuivrés sourirent affectueusement à Hyacinthe alors qu’elle se levait de son siège pour le saluer. 

« Toi tu as loupé ton réveil », le taquina-t-elle en l’enlaçant. 

Il la pressa contre elle et une odeur de menthe fraîche mêlée à une note de caramel se dégagea de lui. 

« No comment! »

« L’Albatros! Ali est enfin parmi nous! », s’exclama Hyacinthe.

Ali arqua un sourcil et serra vigoureusement la main d’Alexandre, lui adressant un regard subitement emprunt de sérieux.

« J’espère que t’es préparé mec »

Le géant se contenta d’hocher la tête tout aussi solennellement. 

Ils allèrent enregistrer leur bagages et passèrent la sécurité sans problèmes. Alexandre avait fait faire un urgence son passeport avec l’aide de Pierrot. Ils avaient falsifié quelques documents pour pouvoir l’obtenir à cause de la situation compliquée du jeune homme. Avec Malo qui connaissait quelqu’un à la mairie de Quimper, ils avaient réussis à avoir le précieux sésame en seulement deux semaines. 
Puis, ils embarquèrent pour Amsterdam, leur prochaine escale. Comme Ali et Hyacinthe avaient pris leur billet avant Alexandre, ils se retrouvèrent tous les deux. Le dernier alla s’asseoir au fond de la cabine, au côté d’un couple. 

Le trajet d’une heure et demie passa vite et l’aéroport d’Amsterdam les accueilli sur les coups de dix heures. La troupe décida de profiter de ce temps libre d’une dizaine d’heures pour faire un tour dans la capitale Hollandaise. Ils dégotèrent un petit café où ils s’installèrent après avoir crapahuté quelques heures. Ali se laissa tomber sur le fauteuil rembourré en soufflant. Puis, joignit ses mains sur la table et planta un regard perçant sur Alexandre.

« Bon, j’ai vu tes vidéos. C’est pas mal. Soit tu apprends vite, soit tu savais déjà filmer et monter avant ton amnésie. Mais bref, ça nous dépanne. Il recula contre le dossier et posa les avants bras sur les accoudoirs dans une posture d’autorité.  Maintenant, pourquoi t’es là? »

Hyacinthe se sentit mal à l’aise face au comportement d’Ali. Même si elle savait pourquoi il agissait comme ça, ça ne l’empêchait pas d’être dérangée par l’interrogatoire qu’il faisait passer à chaque personne ou presque qui rencontrait sa route. Près d’elle, Alexandre passa un bras derrière le dossier de sa chaise. 

« Parce que le sujet m’intéresse et que j’ai envie de voir le monde »

« On part pas faire une croisière », rétorqua sèchement Ali en fronçant les sourcils.

Les yeux bleus du grand bruns semblèrent subrepticement s’assombrirent. 

« Je suis au courant. Je veux vous aider, savoir ce qu’il se passe dans le fond et non pas en surface, voire les mécanismes. Comprendre »

Le visage d’Ali se décrispa doucement. 

« Et toi, pourquoi tu fais ça? », reprit Alexandre. 

« Parce que j’ai vu des choses, j’ai vu le « fond », comme tu dis. Des boîtes comme Alamar sont le cancer de nos sociétés et de la planète ». 

Il jeta un rapide coup d’oeil à Hyacinthe.

« Vous pensez que si on dénonce leurs agissements et les répercussions sur l’environnement, les choses pourraient changer? », demanda Alexandre.

« Moi je crois en l’éveil citoyen. Il faut que les gens se réveillent. Et on va les aider »

Les trois burent leurs café en silence, observant la pluie battre contre la vitre de la devanture du troquet. Puis, ils passèrent en revue les prochaines étapes : de l’aéroport de Kilimandjaro ils prendraient un bus qui les mèneraient à Moshi, où ils rencontreraient l’après-midi leur fixeur Tanzanien. Puis, ils passeraient la nuit là-bas pour partir en petit avion le lendemain vers Mtwara.

Les contacts locaux avaient été établis avec les différentes organisations humanitaires et environnementales. Leur plan était simple : montrer concrètement les répercussions de l’implantation d’une gigantesque usine de gaz naturel liquéfié sur le sol tanzanien, sur les populations locales et les écosystèmes de la biodiversité. Dans ce projet, Alamar était opérateur à 60%. Il était donc celui qui menait d’une main de fer les opérations et possédait sous sa houlette un consortium d’entreprises pétrolières étrangères, ainsi que la compagnie publique nationale pétrolière. 

L’avion pour Kilimandjaro était prévu à 23 heures. Huit heures et demi de vol les attendait lorsqu’ils s’y installèrent. Assise entre Ali et Alexandre cette fois-ci, Hyacinthe tenta de tout son coeur de s’endormir, face à la longue journée qui allait les attendre une fois arrivés là-bas. Elle lutta pour trouver le sommeil, fermant les yeux, encastrant son casque sur ses oreilles, posant sa tempe sur l’épaule d’Ali. Mais rien n’y fit. Morphée rechignait à l’accepter dans son royaume. Près d’elle, Ali s’était assoupi, la bouche légèrement ouverte, la joue comprimée sur son poing gauche. Toute agressivité et combativité l’avaient quitté, seule restait sa fragilité d’homme ayant parcourut le monde.  

Hyacinthe se redressa et gigota au fond de son siège. Les lumières de l’avion étaient éteintes, l’ambiance était calme, les passagers somnolaient. Un filet d’air frais refroidissait l’atmosphère. 

« Tu n’arrives pas à dormir? », chuchota Alexandre à côté d’elle. Ses yeux fermés avaient laissé pensé à Hyacinthe qu’il dormait lui aussi. 

« Non, grogna-t-elle en basculant la nuque contre le repose-tête. Toi non plus? »

« Je ne dors pas beaucoup. Il avait parlé tellement bas qu’elle ne fut pas certaine d’avoir bien entendu. Tu devrais essayer de te détendre »

« J’essaye, j’essaye! », s’énerva-t-elle. Elle sentait qu’elle était sur le point de perdre patience. Elle devait dormir pour être en forme, elle devait se reposer, sinon elle n’aurait jamais les épaules pour affronter le lendemain. La pression naissait, plus grande dans son ventre, l’éloignant un peu plus du sommeil. Elle serra le poing de rage, se rendant compte qu’elle n’y arriverait jamais, surtout pas dans son état. 

Alexandre ouvrit légèrement une paupière pour lui couler un regard. 

« Du calme », murmura-t-il. Il releva l’accoudoir entre eux, brandit son bras droit, puis le passa derrière la nuque de Hyacinthe qu’il pressa légèrement, l’invitant à déposer la tête contre son épaule. Sa grande main enroba le crâne de la jeune femme qu’il caressa doucement du bout des doigts. D’abord surprise, Hyacinthe se sentit petit à petit envahir par une sensation de bien-être qui finit par détendre son corps. Elle se laissa aller contre lui. Ses yeux se fermèrent bientôt et les battements de son coeur se stabilisèrent. Elle ne comprit pas comment ni pourquoi, mais la fatigue s’abattit soudain sur elle et elle s’endormit en quelques instants. 

Lorsqu’elle se réveilla, elle aperçut une lumière vive filtrer à travers le volet du hublot. Ses yeux brouillons s’ouvrirent un peu plus grands et elle réalisa qu’elle était assoupie la tête reposant sur le siège à côté d’elle. Alexandre avait disparu. En face d’elle, Ali s’éveilla lui aussi et bailla aux corneilles, s’étirant théâtralement. Sa capacité à s’endormir n’importe où avait toujours subjuguée Hyacinthe.

« Il est où le pigeon? », coassa-t-il en s’apercevant de son absence, alors que la jeune femme se redressait, la nuque légèrement endolorie.

Elle pensa que le terme utilisé de « pigeon » faisait référence à l’habitude qu’elle avait pris de l’appeler l’albatros comme Pierrot, ce qui la fit soupirer. Ces deux-là allaient devoir s’apprivoiser. L’imposante silhouette d’Alexandre émergea à côté d’eux. Aucune trace de fatigue n’imprégnait son visage pâle.

« Je me suis assis quelques rangées plus loin pour te laisser dormir, Hyacinthe », dit-il en reprenant sa place.

« Oh, mais il ne fallait pas! », s’ingurgita-t-elle, gênée.

« Bon, bah au moins, c’est passé vite! », remarqua Ali, alors que l’avion engageait sa descente vers l’aéroport de Kilimandjaro. Au loin, ils aperçurent la montagne éponyme et s’émerveillèrent de sa beauté. 

Après avoir récupéré leurs valises, ils empruntèrent un taxi qui les mena dans la ville de Moshi. La chaleur les enveloppa dans son manteau touffu et ils se débarrassèrent de leur blousons français beaucoup trop épais pour l’ambiance estivale africaine. Les routes d’asphaltes évaporaient leurs composants sous le cagnard, rendant le paysage flou au loin devant eux. Des mirages se formaient par endroits, illustrant la sécheresses des lieux. Pourtant, des myriades d’arbres verts et touffus s’étendaient sous leurs yeux sur tout le chemin, s’infiltrant jusque dans la ville.

Au second plan de Moshi, trônait le kilimandjaro et ses neiges éternelles, splendides, lumineuses. En voie de disparition, elles aussi. Les yeux de Hyacinthe s’abreuvèrent de ce paysage à couper le souffle. La ville, peu dense, possédait de larges rues qui permettaient de respirer, malgré la température.

Ils déposèrent leurs bagages dans un petit hôtel et se rafraîchirent après le long voyage qu’ils venaient de faire. Chacun avait sa petite chambre. Il était à peine 11 heures et la journée s’offrait à eux.

En sortant de la douche, Hyacinthe extirpa de sa valise les habits qu’elle avait acheté exprès pour l’occasion. Une fine chemise en lin écru sur un débardeur blanc, un pantalon en toile kaki et ses bottes en cuir marron, celles des baroudeurs. Des gens de terrain. Elle se mira dans la vieille glace de la salle de bain et attacha tant bien que mal ses cheveux épais et trop courts qui laissaient filer quelques mèches par ci et là sur sa nuque et contre ses joues. 
Ali et Alexandre s’étaient eux aussi changé et arboraient des vêtements plus légers, ainsi qu’une casquette pour se protéger des rayons du soleil. Ils déjeunèrent dans le restaurant de l’hôtel en discutant de la rencontre de l’après-midi avec leur fixeur, Ahmed. Il leur ferait office d’accompagnateur, dans la région de l’implantation du projet d’Alamar, mais aussi d'interprète, de guide et d'aide de camp. Ali l’avait recruté grâce à son puissant réseau qu’il s’était constitué au fil des années. 

Ils le retrouvèrent sur les coups de 14 heures, dans un petit boui-boui du centre-ville. L’homme n’était pas bien grand et son crâne, déjà bien dégarni. Sa peau ébène, ses yeux noirs expressifs et le sourire bienveillant qui se dessina sur ses lèvres charnues lorsqu’il les vit, renvoyèrent une impression de confiance qui rassura Hyacinthe. Il les salua, attrapa de sa poigne ferme le dossier d’une chaise, la tira et s’assit à califourchon dessus. Il devait avoir au moins la quarantaine, mais semblait posséder une force vigoureuse. Son regard avait vingt ans. 

« Salut Ahmed! », l’accueillit Ali en lui retournant un sourire. 

« Les jeunes! Vous avez fait bon voyage? », s’inquiéta cordialement le fixeur en les regardant les uns après les autres. Ses iris charbonneuses se posèrent une seconde de plus sur Alexandre. 

« Tout s’est bien passé », répondit Ali en hochant la tête solennellement. 

« Bien, bien, répéta-t-il le regard dans le vague. Bon. Son sourire disparut soudainement de ses lèvres. Vous êtes sûrs d’être toujours partant pour cette mission? »

« Bah oui! », s’exclama le reporter en arquant le sourcil.

Ahmed pencha un peu plus son visage vers eux et baissa la voix.

« Les nouvelles ne sont pas très bonnes. Les choses changent vite par ici »

Le coeur de Hyacinthe se serra dans sa poitrine. Leur reportage allait-il être remis en cause?

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Maric
Posté le 02/04/2022
Ali est très méfiant je me demande comment ça va se passer entre eux. Alexandre ne dort pas beaucoup, je me demande même s'il dort tout court :) et le cliffhanger à la fin du chapitre donne envie de lire la suite, ce que je vais faire de suite :))
A bientôt
Vous lisez