Le tournoi de Roan

Par MarineD

Le duc Édouard laissa échapper un soupir agacé. Ses bottes de cuir noires, quasiment neuves, produisaient à chacun de ses pas un léger couinement des plus désagréables. Lorsque s'ajoutait à cela le grincement d'une latte du plancher verni, il avait l'impression que le manoir entier devait savoir qu'il traversait le couloir sud.

Il ignorait même ce qu'il y fabriquait. Pourquoi continuait-il ainsi à tenir son fils informé de la politique du royaume ? La duchesse y était sans doute pour quelque chose, elle ne manquait jamais de lui rappeler que telle ou telle nouvelle susciterait certainement l'intérêt de Tobias. Il en doutait, et pourtant, c'était de son propre avis qu'il avait pris le chemin de la chambre Perle. Une part de lui-même persistait à croire qu'il avait toujours un héritier, que son état finirait par s'améliorer.

Édouard s'efforça de chasser ces pensées. Il devait se concentrer uniquement sur les nouvelles qu'il apportait, à présent, car il n'était plus qu'à quelques pas de la porte. D'une main, il repoussa sur son épaule la cape de mage bleue soyeuse, et de l'autre, frappa deux coups secs sur le pan de bois clair orné à hauteur d'œil d'un disque de nacre représentant une perle. Puis, sans attendre de réponse, il appuya sur la clenche à l'extrémité courbe et rainurée rappelant la forme d'un coquillage.

Une partie de la chambre baignait dans une douce lumière, comme on avait tiré les épais rideaux bleu sombre à la fenêtre de droite. Au mur le plus éclairé, celui le long duquel se dressait l'armoire d'acajou, les pochoirs bleutés dessinant la coquille de Ferris se reflétaient sur le papier gris.

Dans le haut lit bateau entre les deux fenêtres, Tobias avait levé le nez du grand livre qu'il tenait contre ses cuisses, genoux pliés. Bien qu'Édouard lui rendît visite assez régulièrement, le voir lui procurait toujours un étrange malaise. Le manoir Ferris était parsemé de portraits et de photographies de famille qui le montraient bien portant, tel qu'il était avant l'accident. La chambre Perle constituait un cruel rappel au présent. Tobias avait toujours le même cheveu très noir, les mêmes yeux sombres, le même regard à la fois doux et courroucé d'un jeune homme calme mais très solitaire, qui montre à qui sait le voir que les visites doivent être de courte durée. En revanche, ses joues n'avaient plus la subtile rondeur qui rappelait celles de sa mère, ses traits s'étaient émaciés, le carré de ses épaules avait perdu sa puissance et sa chemise pendait comme à un porte-manteau, ses avants-bras nus étaient décharnés, ses mains osseuses. Les draps moelleux du lit étaient remontés jusqu'à sa taille, dissimulant ses jambes qui, Édouard le savait, n'avaient pas meilleure allure.

Tobias réajusta le marque-page cousu à la couverture et ferma son ouvrage.

— Bonjour, père, dit-il.

— Bonjour, Tobias. J'ai à te parler un instant. Il referma la porte derrière lui et s'approcha de la fenêtre.

― Je dois bientôt partir pour le duché de Roan. Si tout se passe selon nos espérances, je serai de retour dans deux jours.

― C'est donc déjà le moment. Quand partez-vous ?

― Je serai parti d'ici une heure au plus tard.

― Je vois. Vous n'avez pas envisagé de me laisser vous accompagner.

Ce n'était pas une question. Plutôt un constat, dans lequel perçait une pointe d'amertume. Édouard tenta d'effacer toute trace d'agacement de sa voix :

― Tu sais bien que te faire sortir d'ici est toute une aventure. Et il ne s'agit pas d'aller assister à je ne sais quelle pièce de théâtre. Ce tournoi est important pour l'avenir de Ferris.

― Je le sais bien.

Malgré lui, Édouard s'était mis à faire les cents pas au milieu de sa réponse. Lorsqu'il s'arrêta, son regard tomba sur la chaise roulante aux armatures de laiton, installée juste à côté de l'armoire. Avec ses longs accoudoirs en châtaignier, son assise cloutée d'un coussin de cuir confortable doublé de tissu, et son haut dossier droit, face à la fenêtre, elle tentait de passer pour un fauteuil de lecture ordinaire, mais les larges roues arrière ne trompaient pas. Il s'en détourna et fit face à Tobias.

― De quel œil Artus Ramsèl voit-il votre candidat ? demanda ce dernier d'un ton presque vengeur.

― Il le voit comme ce qu'il est, une potentielle planche de salut s'il échoue encore à décrocher son titre ! Et nous avons intérêt à ce que l'un des deux l'emporte. Artus m'a assuré de ses intentions de poursuivre les projets de son père, mais rien ne dit qu'un jeune duc proche de Richemont ou Arassy ferait de même.

― Vous êtes inquiet au sujet du Fléau des Vagues ? – Il sembla hésiter un instant, mais poursuivit : – Père, nos relations avec le duché de Roan sont anciennes et je souhaite autant que vous voir les Ramsèl le conserver. Mais si cela ne se produit pas, ne sommes-nous pas capables de terminer ce chantier par nos propres moyens ?

Non, estimait Édouard, mais la question le rasséréna d'une étrange manière. Dès l'enfance, Tobias avait toujours manifesté tendance à ne compter que sur lui-même, il demandait rarement de l'aide et ne tremblait devant aucun obstacle lorsqu'il avait une idée à l'esprit. Son accident l'avait obligé à mettre sa fierté de côté, au point que toute ambition semblait l'avoir déserté. Pourtant, dans cette seule interrogation, presque rhétorique, Édouard retrouvait un peu de ce fils disparu pour qui rien n'était impossible. C'étaient sans doute les commentaires comme celui-ci, comprit-il, qui le poussaient à venir encore dans cette chambre.

― Roan produit le liquide tangique à une vitesse inégalée, dit-il. Personne ne connaît leur recette. Le Fléau des Vagues est un bijou de modernité, mais pour être rentable il faut qu'il navigue, et plus accessoirement que nous écoulions sa cargaison. Le projet repose sur la coopération de Roan. Ils fournissent le carburant et prennent la moitié des prises en compensation. Sans eux, nous aurons sur les bras un bateau à quai la moitié de l'année, et une marchandise que nous devrons faire transiter nous-mêmes jusqu'aux étales de Séonne si nous voulons nous en débarrasser. Sans parler des investissements dans la compagnie navale, qui paie nos ingénieurs et nos techniciens, car avant d'évoquer la pêche encore faudrait-il achever le navire. Nous avons quelques filets de sécurité, mais l'échec est encore possible.

Il avait recommencé à faire les cents pas et s'en rendit compte au désagréable couinement de botte qui ponctua sa réponse. Il se retourna vers Tobias.

― Si le nouveau duc n'est ni Artus ni mon candidat, je vais devoir très vite le convaincre de poursuivre nos affaires, je risque de rester plus longtemps à Roan. Prions pour que cela ne soit pas nécessaire.

― Si je vous accompagnais, je pourrais peut-être discuter avec Artus de la production de liquide tangique de Roan, proposa Tobias.

Mais Édouard leva les mains et secoua vivement la tête.

― Artus a un tournoi à remporter. Il sera occupé à bien autre chose que discuter avec un infirme.

Il regretta presque aussitôt la dureté de ses propos.

― Je vois, fit simplement Tobias. Eh bien, je vous souhaite bon voyage et bonne chance, père.

Édouard hésita. Un sentiment angoissant l'intimait de dire autre chose avant de partir, mais dire quoi ?

― Je te remercie. J'espère rentrer avec de bonnes nouvelles. Au revoir, Tobias.

***

Tobias continua à fixer son père jusqu'à ce qu'il ait refermé la porte derrière lui. Ses pensées le suivirent jusqu'au bout du couloir, puis sa présence disparut.

Il en était donc ainsi. Le duc Édouard ne prendrait pas le risque d'exposer publiquement ce fils cadavérique tant que cela resterait évitable. Artus Ramsèl pouvait encore racheter son duché en remportant le tournoi, le candidat de Ferris pouvait encore sauver le titre s'il échouait, et un vainqueur indésirable pouvait encore se laisser convaincre de poursuivre le chantier naval et respecter les contrats associés. Même les aptitudes de Tobias pesaient finalement moins lourd que ce maudit fauteuil qui le narguait à l'autre bout de la pièce.

Il repoussa son livre, puis soupira longuement en s'aplatissant davantage dans ses oreillers. Son père connaissait son pouvoir et se montrait capable de l'interpréter dans une certaine mesure. Mais, au fond, il ne le comprenait pas vraiment. Il entendait bien les profits ponctuels qu'il pouvait en tirer, mais il sous-estimait le prix à payer. En proposant d'accompagner son père en Roan, Tobias avait admis être prêt à s'y rendre, et cette décision n'avait rien de léger. Le duc Édouard avait rejeté l'idée comme celle d'un enfant assommé d'ennui qui saisit soudain l'opportunité d'un voyage hors du manoir. En aucun cas il n'avait évalué le sacrifice. Il n'avait pas songé un seul instant à l'enfer terrestre que représentait une foule pour quelqu'un constamment connecté à l'esprit d'autrui. Or sans considérer cela, impossible de réaliser l'importance que revêtait pour Tobias une plus grande implication dans les affaires du duché. Aux yeux de tous, Ferris n'avait plus d'héritier, accepta-t-il avec amertume.

Son regard se posa sur la couverture ouvragée du livre de géologie fermé près de lui, puis sur la main décharnée qui enroulait et déroulait sans y penser le bout du ruban marque-page. Prisonnier de cette chambre, il n'était rien de plus que la somme des connaissances qu'il y avait accumulées ces dix-huit derniers mois. Il était sans doute plus cultivé que bien d'autres jeunes hommes de son âge, mais à quelle fin ? Il n'avait rien de plus à transmettre que le contenu de sa bibliothèque, et cet état de fait ne changerait pas. Il ne guérissait pas. Il ne guérirait pas.

La confiance qu'il avait d'abord éprouvée à son réveil s'était mue en espoir, mais chaque jour, chaque semaine, chaque mois tendait davantage vers la désillusion. Il avait eu beau endurer la souffrance, exercer ses muscles, son corps semblait figé dans la faiblesse, comme si le temps n'avait pas prise sur lui. Il n'y avait pas d'après les exercices, pas d'après les étirements, ses efforts étaient autant de coups d'épée dans l'eau. Sa famille avait tout essayé, on avait fait venir des médecins, des mages, des guérisseurs et autres spécialistes aux dénominations plus ou moins douteuses, aucune méthode n'avait porté ses fruits.

Ce qui lui manquait le plus, c'était la magie. La perception rassurante des flammes de vie qui animaient le monde, la sensation agréable du flux élémentaire passant de l'orbe au magicien ; tout cela avait disparu, seule était restée cette malédiction qui le liait à tous ceux qui l'approchaient. La vraie magie s'était volatilisée. La douleur, en revanche, ne l'abandonnait pas et gagnait du terrain. Jusqu'à maintenant, Tobias avait su faire preuve de suffisamment de volonté pour s'empêcher d'ordonner à Miriane de laisser le flacon d'eau-somnia et la seringue sur la table de chevet afin qu'il pût réaliser l'injection lui-même en cas de crise. Mais il était pleinement conscient de l'impatience qui le gagnait lorsqu'approchaient les heures des prises, et les nombreux traités de médecine qu'il avait étudiés ne laissaient planer aucun doute sur son destin.

Quel était donc ce jeu auquel il se prêtait en continuant ainsi ? À quoi rimait ce temps gagné si ce n'était à user son entourage chaque jour un peu plus ? Ses parents avaient beaucoup souffert de la mort de sa sœur, Mylène, pourtant, il les avait vus surmonter leur chagrin et reprendre timidement goût à la vie. La vie de Tobias était comme une flèche qui mordait la chair des siens, et qu'on tirait lentement, millimètre par millimètre. Sans doute valait-il mieux l'arracher d'un coup sec. Ce serait un mauvais moment à passer, puis la vie continuerait, comme elle l'avait toujours fait.

 

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Imane
Posté le 19/11/2021
Décidément j'aime beaucoup le point de vue de Tobias. (Et j'adore son nom)
Bien qu'il soit un fardeau pour sa famille et qu'il semble avoir vécu l'enfer, il est d'un pragmatisme et d'un cynisme impressionnants. On sent qu'il n'est pas du genre à s'apitoyer et ça, c'est rafraîchissant :)
MarineD
Posté le 19/11/2021
Hello Imane,
On dirait que tu as très bien cerné son personnage et le contraste entre son tempérament naturel et la manière dont les épreuves l'ont affecté, j'espère que son évolution te plaira :)
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