Le thé

Par Kieren
Notes de l’auteur : Attention. Les enfants n'ont pas besoin de ça pour l'instant.

Le thé, la boisson des philosophes, le nectar des aristocrates. Le vin divin des vainqueurs.

Je ne vous le dirai qu'une fois : cette histoire n'est pas drôle, ni magique, ni belle. Il s'agit de l'histoire de notre monde.

 

Les événements prirent place il y a trop longtemps pour que quiconque ne s'en souvienne, à part le vent et les nuages peut être. Deux tribus d'humains se firent la guerre.

Pourquoi ? Cela n'a pas d'importance.

Il y eut des vaincus, ils se cachèrent dans les tréfonds d'une montagne, dans des tunnels noirs et froids pour échapper à leurs assaillants. Ils devinrent le peuple des ténèbres.

Il y eut des vainqueurs, ils condamnèrent les entrées et les sorties des tunnels, empêchant leurs proies de s'enfuir, et ils établirent leur nouveau village sur le flan de la montagne, gardiens de leur fierté sanglante. Ils devinrent le peuple de la lumière.

 

Le peuple des ténèbres prièrent leurs Dieux, implorant leur aide. Ces derniers leur répondirent : ils réchauffèrent les neiges éternelles qui trônaient au sommet de la montagne, et l'eau se fraya un chemin dans la roche, et ressortit par un petit trou dans la salle principale de la caverne. Les Dieux bénirent cette eau, et en firent une source de jouvence éternelle. Le peuple des ténèbres la but, et ils devinrent immortels. Ils construisirent une ville majestueuse avec le bois et les matériaux qu'ils avaient pu prendre avec eux. La jeune source fut le témoin d'une époque heureuse et prospère.

 

Mais cela fut d'une courte durée.

À force de ne côtoyer que les ombres, à force de craindre un monde qui ne voulait pas d'eux, à force de vivre dans la haine et l'ignorance, le peuple des ténèbres souffrit, puis hurla, et il devint fou.

Ils se massacrèrent, brûlèrent la ville, mais ne purent tuer personne, car personne ne pouvait mourir, grâce au pouvoir de la source. Alors ce désastre continua durant des années, des décennies, des siècles, et même plus.

Et la source en fut le témoin, encore une fois. Elle fut meurtrie par les flammes, blessée par la colère aveugle, elle chauffa et perdit son innocence, son pouvoir de jouvence éternelle. Mais le peuple des ténèbres était déjà immortel, et il avait réussi à créer un enfer sous Terre.

 

La source, dans sa douleur et sa tristesse, perça la roche et sortit au Soleil, pour enfin couler le long de la montagne. Elle passa aux abords d'une maison abandonnée où poussait un vieux et majestueux rosier.

Cet ancien personnage était garni de fleurs aux couleurs et aux senteurs délicieuses. Son âme était pure et riche d'enseignement. Le peuple de la lumière le vénérait ; ces derniers avaient oublié le peuple des ténèbres et croyaient que le feu sortait du centre de la Terre. Les Dieux en avaient décidé ainsi, c'était ce qui se disait. Ils vivaient en contre bas de la montagne, et rendaient parfois visite au rosier.

La source chaude, quant à elle, découvrit le Soleil pour la première fois, et cela l'étonna, sans la soulager. Ce qu'elle avait vu l'avait terrifiée, et elle en portait les marques. Elle était si chaude qu'elle brûlait l'herbe qu'elle frôlait.

Le peuple de la lumière, quand il la vit, pensa qu'il s'agissait de l’œuvre des démons. Ils crachèrent dedans et l'évitèrent autant que possible. La source était seule, et en peine.

 

Mais le rosier, vieux sage, se pencha et la consola. Celle ci sourit, ils devinrent amis. Le rosier racontait des histoires, la source l'écoutait, cela calmait ses douleurs.

Un jour, elle demanda :  « Rosier, pourquoi tant d'épines au milieu de si belles fleurs ? Pourquoi tant de violence ? »

« Voyez vous, chère amie, ces fleurs si délicates sont mes biens les plus précieux. Et malgré tout, je les expose au monde, je les offre. Mais je dois m'assurer qu'on ne profite pas de moi. Je ne me donne pas au premier venu, je finirai dépouillé dans le cas contraire. Alors je m'assure que l'on respecte le travail que j’accomplis, que l'on ne me considère pas comme un acquis, que l'on me mérite vraiment. »

 

Il en a été ainsi durant quelques années. Mais le massacre sous la montagne continuait et s’amplifiait. La source chauffait de plus en plus, se tordant de douleur. Le rosier assistait à ce cruel spectacle, impuissant. Alors, il se sacrifia. Il perdit ses pétales, une à une, et les laissa tomber dans la source. La chaleur en absorba la senteur et la saveur, et l'âme du rosier rejoignit son amie.

Il mourut, mais son âme resta, elle resta pour combattre la solitude de son amie. Et celle ci pleura, et elle quitta la montagne. Elle poursuivit sa route et arriva au village du peuple de la lumière.

 

Lorsqu'ils la virent, recouverte de pétales, ils hurlèrent en se rendant compte que le rosier n'était plus. Ils voulurent tuer la source, mais, on ne tue pas l'eau. Ils la frappèrent avec des bâtons, mais elle connaissait déjà la souffrance, cela ne lui fit rien. Cependant, à force de taper, les humains sentirent l'eau, ils sentirent la rose, et ils la gouttèrent. Ils la trouvèrent délicieuse. La colère s'estompa et se transforma en curiosité, puis en émerveillement.

 

La source fut vénérée. Mais cela ne lui fit rien, elle n'accordait aucune importance à ces êtres ; elle pensait au rosier, dont l'âme était en son sein, et se demanda comment le peuple de la lumière pouvait se goinfrer en toute impunité de quelque chose d'aussi pur.

Et puis, ils eurent une idée. Ils se dirent :  « Si l'on met des plantes dans l'eau de cette source chaude, on lui en donne la saveur. » Alors ils coupèrent des fleurs, des tonnes de fleurs, et les déversèrent dans la source. Celle ci fut horrifiée. Malgré elle, elle captura l'âme de centaines de fleurs, elle devint leur bourreau, leur gardien.

Elle pria : « Que cela cesse par pitié ! Que cela cesse ! » Et les Dieux l'entendirent.

Le peuple des ténèbres devait cesser leur combat. Et à force de brûler leur ville, ils finirent par ne plus avoir de bois. Alors, il ne purent plus alimenter la flamme, les combats s’arrêtèrent, la source se refroidit, et sa peine s’éteignit. Son souhait le plus cher fut réalisé, enfin. Elle en pleura.

 

Mais le peuple de la lumière s'aperçut que l'eau, en perdant de sa chaleur, avait aussi perdu de sa saveur. Ils se rendirent sur la montagne, et virent le feu du cratère éteint.

« J'ai une idée. » dit quelqu'un. Et il jeta du bois dans le cratère.

« Bonne idée. » dirent les autres. Et ils l'imitèrent.

Le peuple des ténèbres reçut le bois avec joie. Ils reconstruisirent la ville, et la brûlèrent à nouveau. La source chauffa de nouveau, cria à nouveau, un cri appartenant aux centaines d'âmes qu'elle avait en elle. Elle voulut emporter tout le village avec elle, mais elle était trop petite.

Alors elle s'enfuit.

 

Elle traversa des plaines et des forêts, sans regarder, elle ne voulait plus regarder.

Elle fuit sur des kilomètres, loin de la folie.

Et puis elle rencontra un autre ruisseau. Elle voulut lui parler, mais celui ci n'avait plus envie de parler, il en avait trop vu, tout comme elle ; alors ils continuèrent leur chemin, en silence.

 

Le voyage dura longtemps, très longtemps. Seuls les nuages et le vent parlaient. Ils chantaient les grâces d'un lieu magique, un lieu où l'on ne se sent pas seul, un lieu qui existe pour le repos de l'âme. Ce lieu s'appelait la mer, et la source décida de s'y rendre.

Sur son chemin elle croisa d'autres ruisseaux, rivières , fleuves ; tous différents, tous semblables dans leur mutisme et leur indifférence. Tous à la recherche de la paix. La source les imita, elle n'accorda plus un regard au monde extérieur. Avait il quelque chose d'autre à offrir ? Elle ne voulut pas le savoir.

 

Après un très long voyage, la mer apparut au loin, cela ne fit même pas sourire la source, elle resta indifférente. Elle n'avait plus assez de cœur pour en faire autrement.

Elle se jeta dans la mer, et tout s'effaça : sa chaleur, ses peines, sa senteur, ses crimes, tout se mélangea dans une immensité d'histoires, de vies et d'existences.

Un se fit tout, alors que tout n'était qu'un.

La source disparut dans l'immensité, et cela lui fit du bien.

Et cela lui fit du bien !

 

… J'aimerai dire que l'histoire se termine là, mais il n'en n'est rien.

La mer s'évapore et forme des nuages.

Les nuages voyagent, vont sur les montagnes, et font tomber la neige.

La neige coiffe la montagne, puis traverse la roche sous la forme d'eau.

L'eau arrive au cœur de la montagne, où règne les flammes du peuple des ténèbres.
Et elle crie.

Elle crie.

Encore.

Et encore.

 

Et cela continue, encore aujourd'hui.

 

La Mousse

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lea2002
Posté le 04/08/2020
... Juste... Je n'ai pas les mots. Oui, je ne lis pas dans l'ordre, car je suppose, il n'y en a pas. Aujourd'hui, j'ai eu envie de lire le Thé, et comme tu le disais si bien au début : " Je ne vous le dirai qu'une fois : cette histoire n'est pas drôle, ni magique, ni belle. Il s'agit de l'histoire de notre monde. " Tu as tout à fait raison. Encore une fois, j'ai voyagé. C'est vrai le thé, c'est quelque chose que presque tout le monde boit. À part ce qui préfère le café bien sur, mais ce que je veux dire c'est que on mange, on boit, on fait des choses mais on ne sais pas pourquoi on les fait. On le fait juste parce que ça se fait. Oui, mais pourquoi ça ce fait ? D'où viennent toutes ces choses du quotidien ? De Chine ? D'Amérique ? D'Afrique ? ... Je trouve que ça nous permet de savoir les choses. Alors je te dis merci !
Kieren
Posté le 04/08/2020
Aah, je suis touché que tu aies vu ce qui m'avait inspiré cette histoire. Il s'agit certainement de celle qui m'ait demandé le plus d'investissement personnel. J'étais mal pendant quelques semaines après l'avoir écrite.
J'ai discuté du Covid avec deux touristes italiennes il y a quelques jours, elles avaient peur que le virus soit une machination pour assoir un gouvernement dictatorial, en nous enlevant nos libertés. Je leur ai dit qu'un paradis est toujours nécessaire pour vivre en paix, même si pour cela il fallait créer un enfer. La question est juste de savoir où et quand celui-ci a été créé.

Aussi, n'hésite pas à lire dans le désordre, je n'obligerai jamais mes hôtes à manger du salé pour le petit dej =)

Merci de me lire.
Djina
Posté le 05/05/2020
Le cycle de la vie, façon Mousse, façon Kieren, façon joli?

Que dire, tu as toujours cet essence de capturer une émotion, à faire une morale générale sans vraiment condamner mais en observant et comprenant. Est ce l'invention du thé à la rose ? J'adore le thé mais je plains cette source mais sans ces traumatismes elle n'aurait pas cherché la mer, elle ne l'aurait pas alimenter, et la vie ne serait pas. C'est beau et triste à la fois, merci.
Kieren
Posté le 06/05/2020
L'histoire d'une vie...
Djina
Posté le 07/05/2020
Une vie fait d'éclats, tout n'est pas noir, tout n'est pas lumière, c'est des aléas et j'espère trouver la paix pour notre chère rivière <3
Le Saltimbanque
Posté le 24/03/2020
Je savais que ce n'est pas sympa de torturer une source. Je le savais.

En ensemble j'ai plutôt bien aimé cette nouvelle. Mention spéciale pour le début et la fin. Le début met direct dans l'ambiance un peu sombre, fait poser des questions, et surprend quand on vient après les nouvelles précédentes plus "mignonnes".
La fin est triste. Le long voyage mène à la mort, l'unique apaisement possible (j'ai beaucoup aimé la comparaison entre les "mutismes" des plantes et une forme de paix intérieure) qui donne une atmosphère crépusculaire qui m'a accrochée. Quel acharnement à faire souffrir cette pauvre source ! Mais l'écriture fait bien ressentir ce mélange de douleur/perte/tourments. Et c'est toujours aussi créatif, alors je prends.

Peut-être mon reproche va être un peu le milieu. Pas qu'il soit fondamentalement mauvais, mais j'ai juste ressentit un petite moment de flottement, de longueur. Le problème vient pour moi du rosier, qui m'a plutôt laissé de marbre et dont je n'ai pas du tout compris le "sacrifice" : ses pétales n'ont pas atténué la douleur de la source, et le fait de se tuer à aggraver la solitude de ladite source non ?

Mais le tout reste très fluide et très bien écrit. J'attends la suite !

PS: j'ai remarqué une ptite faute à "le peuple des ténèbres soufra" => il souffrit
Kieren
Posté le 25/03/2020
On ne gagne pas toutes les batailles =)

Cette histoire est celle qui me tient le plus à cœur, même si ce n'est pas la mieux écrite. Le rosier est important pour moi car il symbolise la seule source de réconfort que la source a eu durant sa vie, la seule lueur d'espoir. Son sacrifice symbolise le don de soi à l'autre, qui apporte un enrichissement intérieur, pas forcement un soulagement mais le souvenir d'un être qui a compté pour soi.
Je m'aperçois que ce que j'ai voulu exprimé est beaucoup plus complexe que ce que le texte explique. Je retiens la leçon : une idée à la fois.
Kieren
Posté le 25/03/2020
Merci pour la correction de la faute, j'avais buté sur elle aussi en relisant mais je ne savais pas où était l'erreur.
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