Le Temps des Loups

Par Pouiny

La nuit commençait à poindre. Du haut de la tanière, Svär voyait sa louve se préparer au départ avec cinq loups. Comme la mission n'était pas de chasser, il n'était pas obligatoire de se déplacer en petit comité, au contraire, même. La vitesse et l'endurance étaient bien plus primordiale, Mooie l'avait bien compris. Elle avait donc choisi parmi la meute les loups les plus rapides. Elle-même en faisait partie, là ou Svär, plus imposant, s'appuyait davantage sur sa force brute. En plus de ne pas être dans les bonnes conditions physiques, il aurait été de base un mauvais choix pour ce rôle et cela ne le dérangeait pas de se l'admettre. En revanche, il était plus complexe pour un chef de meute de laisser voir ses faiblesses aux autres ; beaucoup de jeunes mâles pouvaient rêver de prendre sa place. Il devait donc être intraitable. Allongé sur son rocher, il observait sa meute. Des petits groupes se formaient dans la grande masse. Les anciens et les chasseurs, épuisés d'anciennes batailles, dormaient tous d'un sommeil plus ou moins profond. Certaines louves et jeunes loups s'occupaient de surveiller les alentours, prévenir si une proie facile était à portée. En période hivernale, il était important de ne rater aucune occasion, quand bien même la viande n'était plus à manquer depuis quelques jour. Les louveteaux jouaient avec Äanstrij. La nuit était pour eux source d'apprentissage ; le jeu était le meilleur moyen d'apprendre les règles qui gouvernaient l'ordre des loups. Le regard or de Svär s'arrêta sur Berin. Il était avec les louveteaux depuis la fin du rendez-vous de la nuit. Plus placide que ces compagnons, il mordillait doucement l'oreille d'Äanstrij, allongé sur son cou. Il lui semblait comme capital d'être avec une personne particulièrement aimante, comme si il avait besoin d'affection unique. Svär s'interrogea sur ses conditions passées de vie avec sa mère. Peut-être n'être que deux au monde crée des liens qu'il ne pourrait jamais ne serait-ce qu'imaginer.

Quoi qu'il en soit, Äanstrij ne semblait pas dérangé par cet ourson particulièrement collant. Les autres louveteaux n'avaient aucune crainte et tentaient de le faire bouger. Les grondements de joie de l'ourson retentissaient assez bruyamment. Pour l'instant, il était à peine plus grand que les louveteaux, même si il était déjà beaucoup plus lourd qu'eux. Pour autant, il n’avait pas l’avantage au combat ; son poids se sentait dans la difficulté qu'il éprouvait à se mouvoir. Assez lent, il ne pouvait que difficilement se défendre des attaques des louveteaux.

La fin de ses grondements tira Svär hors de ses pensées. L'ourson repoussa les louveteaux et se tourna vers le loup à l’œil unique.

« Tu peux me présenter la famille ? Je ne connais les noms de personne, alors que maintenant tout le monde connaît le mien. »

L’ancien s’assit sans un son pour mieux observer qui était présent. La meute était vraiment nombreuse, surtout pour un nouveau venu. Tout expliquer allait être rude.

« Déjà, pour commencer… est-ce que tu as compris les différents rôles qu’avaient les membres de la meute ?

– Différents rôles … ? »

Un des louveteaux eut un jappement comme de moquerie. Äanstrij le fixa sévèrement.

«  Et toi, qu’en penses-tu ?

– Euh... »

Pris au dépourvu, il semblait beaucoup moins rieur.

« Dominant et dominé ? »

Âanstrij eu un mouvement de queue comme agacé.

« Oui, ça, c’est la base. Mais si nous étions que dominé, nous ne serions pas ici. Chacun dans la meute apporte d’une façon ou d’une autre une pierre à l’édifice, et j’espère qu’il en sera de même de vous. »

Les louveteaux se turent et s’assirent face à l’ancien, attentifs.

« Mais oui, tu as raison. Tout en haut nous retrouvons Mooie et Svär, qui est notre couple de dominant. Svär est chef de la meute car il a défié l’ancien chef et lui a pris sa place. Il a donc mérité d’être Notre Loup, et tant que personne ne l’aura forcé à se soumettre en duel, il restera Notre Loup.

– Et Mooie, elle aussi a défié une ancienne chef ? Demanda une petite louveteau.

– Non. Mooie a été choisie par Notre Loup. Une louve ne peut pas prendre le commandement par la force, ou du moins ne l’ai-je jamais vu. En revanche, Notre Loup n’a pas choisi Notre Louve au hasard.

– Quels sont les critères pour être choisie ? Insista la jeune louveteau, les yeux brillant.

– Ah, ça, nul ne le sait… »

Âanstrij eu l’air soudainement rêveur. Il reprit.

« Mais le loup dominant se doit d’être avec une louve, car il est le seul couple autorisé de la meute.Voilà la différence entre le couple dominant et nous.

« Mais ça ne veut pas dire pour autant qu’il n’y a rien de spécifique aux loups dit ‘‘dominés’’. Il y a dans cette meute des rôles attribués a tous les loups de la meute, en fonctions de leurs qualités, de leurs capacités. Par exemple, moi, je suis un Ancien. Je me dois de rester en arrière pour la meute, de protéger les petits, et de leur apprendre ce que j’ai pu retenir de ma longue vie.

– Tu es le seul Ancien, ici ? Interrogea Berin d’un regard intrigué. »

Äanstrij eut un mouvement d’oreille vers un petit groupe de loups, en train de dormir.

« On peut facilement repérer qui appartient à tel groupe, en regardant ou se positionne les loups en repos dans cette clairière. Ici sont les autres Anciens.

« La grande louve à la fourrure aux reflets bleus sur la neige, c’est Strijder. Le loup qui dort à coté d’elle, et qui a le même pelage est son frère, Orkän. De très bons chasseurs. Ils fonctionnaient beaucoup en duo pour la chasse. Mais leurs capacités ont beaucoup diminué avec l’âge, depuis ils en sont devenus… Facilement irritable. Il vaut mieux éviter de s’en approcher. Un peu plus en retrait, tu peux voir Zaon, Gëeld et Maëg. Ils sont aussi tous les trois de la même portée, même si pour le coup, ils ne se ressemblent pas vraiment. J’ai une préférence pour les reflets or de Zaon, grande louve en son temps et Maëg, qui était un des meilleurs pisteurs. Désormais son odorat commence à faiblir, ça le rend nostalgique. Les reflets et la couleur jaune était quelque chose de commun chez les loups, auparavant, désormais il disparaît de plus en plus…

« Enfin, dans l’ombre on peut voir Däekon et Mäeyst. Leur fourrure est sombre, et ceux sont des loups peu locaces. Ils chassent encore en solitaire, de temps en temps. Tout ce que je sais, c’est qu’ils étaient d’excellent tueurs.

– Qui est le plus ancien d’entre vous ?

– Honnêtement, je n’en ai aucune idée… Certains de ces loups ne sont pas nés dans la meute. Parfois, nous les avons rencontré en allant aux abords de nos territoires. C’est le cas de Mäeyst. Il était un loup qui s’était fait rejeté de sa meute, je ne sais pour quelle raison. En tout cas, il n’a jamais posé de problème depuis qu’il est ici.

- Il est possible de se faire radier de la meute ? »

Berin eut un frisson invisible. Comme un mauvais pressentiment.

« Bien sûr. Mais ce serait pour une faute grave et impardonnable. Survivre seul, pour un loup, peut être extrêmement ardu. Il faut vraiment être fou pour s’y risquer. L’exil revient souvent à tuer un loup. Nous ne sommes pas des renards… Voyager hors de notre territoire, seul, ce n’est pas dans notre nature. »

Alors que Âanstrij finissait son geste, une jeune louve s’approcha des louveteaux. Petite et fine, elle avait un regard bleu perçant rempli de douceur.

« Alors, que leur racontes-tu aujourd'hui, Âanstrij ?

– Oh, je leur explique les différents rôles de la meute. Tu tombes bien, Wit, tu vas pouvoir te présenter à Berin. »

La jeune louve eut un tressaillement comme de peur, mais Âanstrij eut un mouvement autoritaire. Elle se détacha à regret du regard de l’Ancien, et regarda le nouveau venu, sans savoir comment s’y prendre. Un louveteau noir prit la parole.

« Elle n’a pas besoin de se présenter, Wit, tout le monde la connaît !

– Ah oui, et quel est son rôle, alors ?

– C’est de s’occuper de nous, non ? Répondit la jeune louveteau d’un regard hésitant pour sa nourrice. »

Les deux adultes semblèrent se détendre.

« Oui, et Berin, je ne suis pas la seule pour ce rôle. Nous sommes trois en tout, et nous nous relayons souvent. Tu peux apercevoir ici Aemie et Soepal. Notre rôle est de protéger les petits, de nous occuper d’eux en absence des autres adultes, de les nourrir si personne n’est apte à le faire.

– Je pensais que c’était le rôle d’Âanstrij… grogna Berin, confus. »

L’ancien ne put retenir un mouvement d’indignation. Wit s’affaissa de surprise et fit un ululement étrange.

– Bien sûr que non, voyons ! Le rôle de nourrice ne peut être donné qu’à des louves. Et nous avons souvent ce rôle quand nous sommes trop faibles pour la chasse, ou pas assez douée. Évite de dire à un loup qu’il a un rôle alors que ce n’est pas le sien, ça peut se révéler très insultant.Aussi chacun n’a qu’un seul rôle fixe. Nous sommes assez nombreux pour ne pas avoir à endosser des doubles rôles.

– Mais, Wit, vous ne vivez pas mal d’être qualifié comme les plus faibles de la meute, demanda impétueusement le louveteau blanc.

– Il faudrait que tu surveilles ta manière de t’adresser aux adultes, petits, répliqua-t-elle d’un mouvement de patte agacé. Non, ça me dérange pas. J’ai bien conscience de mes qualités et de mes faiblesses, et je sais que beaucoup de guerriers ne pourraient pas faire mon travail. C’est qu’il faut de la patience, face à des monstres comme vous.

- Moi, je deviendrais le prochain chef ! s’exclama le louveteau blanc en sautant sur Wit. »

Svär, entendant ça au loin, ne put s’empêcher un soupir de mépris. Plus il vieillissait, et plus les louveteaux lui semblaient identique. Se rappeler de son enfance lui était impossible, comme à la plupart des loups de la meute. Les nourrices étaient très souvent celles qui arrivaient à se rappeler de leur vie en jeune impétueux n’aimant pas les règles. Elles s’épanouissaient donc davantage entourées de petits, comblant un instinct maternel qu’elle ne pouvait pas assouvir autrement. Tout cela faisait partie de l’équilibre de la meute.

Alors que le louveteau blanc et Wit s’amusaient à en devenir invisible dans la neige, Äanstrij continua pour les autres petits.

« Plus tard, vous découvrirez avec plus de facilités les autres loups des autres rôles. Nous avons en grand nombre des chasseurs. Certains sont en repos, comme Jong qui s’est blessé tout à l’heure, mais la plupart ne restent que peu de temps ici. Leur but est de chasser le gibier. Ce travail là se combine avec celui des pisteurs. Ce sont des loups qui savent être particulièrement discret et qui ont un très bon odorat. Ils repèrent les gibiers aux alentours, et les indique au chasseur, en leur donnant une évaluation précise de la situation. Ce sera le couple dominant qui jugera de si il faut tenter telle ou telle proie repérée, mais s'ils sont absents pour une raison pour une autre, alors chaque loup donnera son avis la majorité l'emportera

« Et enfin, on peut trouver les guetteurs, qui sont les loups partis avec Notre Louve tout à l’heure. Ils sont là pour inspecter le territoire, observer l’évolution du terrain, constater ce qui bouge de ce qui reste.

– Où sont-ils partis, là ? Demanda le louveteau noir, inquiet. Nous sommes en danger ?

– Je ne peux rien vous dire de plus. Mais je ne pense pas qu’il y ait lieu de s’inquiéter, pour le moment, du moins. »

– J'ai faim. »

Berin, s’était redressé sur ses quatre pattes. Même s’il avait été particulièrement attentif, il avait semblé peu locace. Äanstrij se redressa lui aussi.

« Que veux-tu manger ? »

Le visage vide d'expression, Berin observa les arbres qui entourait la clairière. Un buisson sembla particulièrement attirer son intérêt. Le loup noir, oreilles dressé, portait un grand intérêt à la scène. Des baies rouges vif ressortaient de la neige. L'ourson prit délicatement une branche entre ses griffes et tira d'un coup sec. Avec amusement, Svär observa cet animal engloutir sans même y prêter attention une branche entière. Étonnés, les louveteaux regardèrent Berin arracher une à une les branches du buisson.

– Ça se mange vraiment ? Demanda alors la louveteau au poil gris.

– J'étais persuadé que c'était toxique, renchérit celui à la fourrure plus sombre.

– C'est comestible, assura Äanstrij. Vous voulez essayer, Volven ? »

Le louveteau blanc et Wit revinrent près des autres, calmés. Les louveteaux étaient tous appelé de la même façon jusqu'à la cérémonie d'entrée à la meute que venait de faire Berin. Leur nom définitif, marquant leur utilité propre, n'était décidé qu'en devenant de jeunes loups. En temps que louveteau, il n'était pas utile que chacun soit nommé personnellement. Ils étaient cinq, cette année. Tous semblaient bien parti pour survivre et devenir de bons chasseurs. La louveteau ayant posé la question en premier eut un air d'hésitation, là ou les autres n'éprouvaient que du dégoût.

– On peut vraiment ?

– Pourquoi pas ? Fit Äanstrij en fermant son œil valide. Berin ? »

L'ours s'arrêta de dévaliser le pauvre arbre. Ses yeux noirs fixèrent le vieux loup sans aucune émotion descriptible. Le visage d'un ours est vraiment un visage difficile à comprendre, pensa Svär au loin. D'un mouvement de la queue, Äanstrij montra les autres louveteaux, dont la petite au poil gris qui semblait impatiente de tenter l'expérience. Comprenant ce qu'on lui demandait de faire, le regard de Berin s'éparpilla sur le buisson. Toutes les branches accessibles à sa taille avaient été dévalisées. Se prenant étonnamment au jeu, Svär se demanda comment allait-il réagir… Et son cœur rata un bond.

Devant l'Ancien et les louveteaux, Berin se redressa sur ses deux pattes arrières, sautant légèrement pour attraper une branche pleine de baies mûres. Coupant délicatement la branche du bout de sa griffe, il n'eut pas le temps de présenter fièrement son butin qu'il fut plaqué au sol par une ombre.

Svär avait bondi de son perchoir et plaqua férocement le petit au sol. Ses yeux brillaient d'une grand colère, son poil hérissé. Berin laissa échapper un petit cri de terreur face à l'abomination qui l'écrasait de tout son poids. Les louveteaux, effrayés, reculèrent tous derrière l'Ancien, impassible.

« Je t'ai déjà prévenu, Berin. Je t'avais interdit formellement de te redresser, pour quelle raison que ce fut. N'es-tu donc pas capable de m'obéir ? Vas-tu trahir ta parole ? »

Authentiquement effrayé, l'ourson n'arrivait qu'à serrer ses baies entre ses griffes. Sentant la colère de leur chef, tous les loups se redressèrent pour comprendre ce qu'il se passait. Les crocs de Svär n'était qu'à quelques centimètres de la gorge de Berin. Ne sachant pas comment agir, il ne put que tenter de le regarder dans les yeux de la façon la plus implorante que ce fut, sans comprendre qu'il s'agissait là d'un affront. Se laissant plus emporter par la colère que par la raison , Svär l'assénât d'un violent coup de griffe sur le museau, bien trop près des yeux. Le sang éclata, éclaboussant le visage furieux du loup noir. Un grondement de douleur se fit entendre dans toute la meute.

« Il suffit ! Notre Loup, as-tu perdu l'esprit ? »

Une jeune louve, d'un gris uni comme si il s'agissait d'un blanc sale, s'était approché de la scène. Le loup noir tourna la tête vers elle.

– Mirga.

– Pardonne moi, mais je pense qu'il s'agit là d'une erreur. Nous ne punissons jamais aussi sévèrement un louveteau qui a failli.

– Ils ne font pas ce genre d'erreur. Ils ne doivent pas faire ce genre d'erreurs.

– Relâche-le, Notre Loup. Tu nous as dit de l'élever comme l'un des notres. Laissez-nous lui expliquer sa faute. »

Elle s'approcha plus près et lui lécha la joue en baissant les yeux. Sa peur d'être aussi téméraire avec son meneur se sentait. Wit elle-même n’avait osé bouger en observant la scène, effrayée par la démonstration de puissance du dominant. Svär se redressa, le plus froid possible, et s'éloigna sans un mot. Berin, laissé pour compte, tremblait de tous ses membres. Mirga, d'un pas moins assuré que celui de son meneur, s'approcha de l'ourson, lécha sa blessure. L'entaille n'était pas grave mais profonde. Il allait en garder une cicatrice pour sans doute le reste de sa vie. D'un mouvement de l'oreille, elle demanda à l'Ancien :

« Que s'est-il passé ?

– C'est ma faute, s'avança la louveteau en tremblant. J'ai demandé si c'était comestible et.. et…

– N'aurais-tu pas pu l'empêcher, l'Ancien ? Et toi, Nourrice ? Repris la louve.

– Je ne pensais pas que c'était une faute si grave. J'ai eu tort.

– Je n’ai pas eu le temps de réagir, c’est allé trop vite... »

La jeune louve blanche en tremblait encore. La louve grise se détendit.

– Ce n'est pas si grave.

– Mirga. Tiens-le éloigné de Notre Loup un temps. Je crois que sa présence le rend nerveux.

– Entendu. »

Elle baissa la tête avec respect, puis du ton le plus conciliant qu'elle pouvait, incita Berin à se redresser.

– Viens avec moi, petit ours. »

Étrangement, l'ancien constata que la femelle se débrouillait mieux dans les sons rauques que n'importe quel des autres loups ayant essayé.

 

Éloignés du refuge, Mirga et Berin marchaient calmement au milieu de la nuit. Il n'y avait aucun danger à déclarer. L'ours, encore pétrifié de ce qu'il s'était passé, sentait la peur à des kilomètres.

« Comment te sens-tu ? »

Particulièrement douée, Mirga sentit immédiatement comment l'ours communiquait.

« J'ai peur, grogna-t-il.

– Peur ? Pourquoi donc ?

– Je ne sais rien d'ici. »

Mirga se rappela ce qu'elle savait des ours. Il était possible que le territoire où il ait grandi ne ressemble en rien à celui ou il se trouvait désormais.

– Svär t'as fait peur ?

– Oui. Je n'ai pas compris…

– Tu n'es pas obligé de comprendre. Essaye juste de l'accepter. Assimile ce qui vient de se passer, tires-en des leçon, ne reproduis pas les mêmes erreurs.

– Comment aurais-je du agir ?

– Les loups ne se redressent jamais sur leurs deux pattes arrières. C'est un signe très fort de supériorité. Si tu dois te redresser, ce ne doit être qu'en situation de combat grave où tu risques la mort. Autrement, c'est une grave insulte. »

L'ours, peu loquace, ne sembla rien dire. Mirga ajouta :

« Aussi, quand tu perds un combat, surtout baisse les yeux et montre ta gorge, comme si tu offrais ta vie à l'adversaire. Ne regarde jamais le couple dominant dans les yeux, sauf s’il te l'autorise. D'accord ?

– Il voulait ma mort ? Boitilla le jeune ours.

– Si il la voulait, il l'aurait déjà eue. C'est le maître ici, Berin. Tout ce qu'il veut, il peut l'avoir. Rien ne lui échappe, rien ne lui résiste.

– Il ne m'aime pas, murmura l'ours en se frottant le museau.

– Ce genre de chose n'existe pas dans la meute des loups, Berin, indiqua la louve. Notre Loup est responsable de la vie de toute sa meute. Il assure sécurité et nourriture pour tous. Chacun lui doit obéissance et respect. C'est comme ça que ça fonctionne.

– Où est ma maman ? »

La louve s'immobilisa. Elle regarda Berin, hésitante. Les consignes avaient été claire, mais elle ne pouvait rester sans répondre.

« Elle nous a confié ta vie, indiqua-t-elle sans le regarder.

– Alors, pourquoi vous vouliez me tuer ? »

Mirga ne put répondre immédiatement. Surprise qu'il l'ait compris, là encore, elle hésita.

– Parce que certains de notre meute ont peur.

– Pourquoi ?

– Car les loups et les ours ont longtemps été ennemis. Et qu'un jour, sans doute, tu deviendras grand et fort, fit Mirga, se sentant marcher sur des œufs.

– Je suis ce que vous appelez ours ?

– Non, petit Berin, murmura tendrement la louve. Désormais, peu importe ta taille, tes ancêtres, tes connaissances, tu es comme moi. »

Le jeune ours avança brusquement plus vite, et se plaça face à la louve grise. Ses pattes avant se soulevèrent légèrement du sol, puis, semblant se rappeler quelque chose, retomba brusquement au sol. D'un air circonspect, Mirga demanda :

« Que voulais-tu faire ?

– Vas-tu le prendre comme un affront si je l'essaye ?

– Sois sans crainte, Berin. »

Le jeune ours se redressa alors sur ses deux pattes arrières. La louve essaya de ne pas s'en formaliser, même si elle ne put empêcher un mouvement d'agacement. Levant les deux pattes vers le cou de la louve, il la saisit avec émotion et posa sa tête sur sa gorge avec affection. Surprise par la douceur de son geste, la louve se baissa légèrement, permettant plus d'attache au geste du petit ours. Il eut un léger grondement :

« C'est la dernière fois que je le ferai. Je le jure.

– Entendu.

– Tu ne diras rien ? Fit l'ours en se rabaissant sur ses quatre pattes.

– Ce sera notre petit secret, promis Mirga. »

L'ours repris alors la marche. La louve, connaissant la forêt, se mit légèrement en avant.

« Pourquoi ours et loups étaient ennemis ?

– Tu ne le sais donc vraiment pas ? »

L'ours eut un geste négatif.

« Cela remonte aux débuts de notre monde. Au départ, régnait l'harmonie toutes les espèces ; tout type d'animal coexistait sans avoir besoin de s'étriper. C'est ce qu'on appelle dans la meute Le Temps de l'Aube. Il semblerait que par bien des aspect, cette époque fut la meilleure d'entre toutes. Tous les animaux se comprenaient sans avoir besoin de se battre. La nourriture dans les arbres était inépuisable. Il paraîtrait aussi à l'époque, les animaux étaient tous comme des sortes de Dieux ; bien plus grands, plus gros, plus forts que nous, ils paraîtrait que les loups de cette époque étaient capable de sauter par dessus les montagnes.

« Le Temps de L'Aube fut brisé par l'apparition de l'hiver. Tuant les arbres bienfaiteurs dont les animaux avaient besoin pour vivre en paix les un les autres, vint alors une nuit sans fin, une nuit sous la neige et le froid, qu'on appelle donc Le Temps Obscur. C'est ainsi qu'est né la chasse, les prédateurs et les proies. Chaque animal cherchait sa spécialité et s'épuisait pour la rendre invincible. Le lapin fit en sorte de savoir creuser sous la neige pour se rendre invisible. En réponse, le renard apprit à plonger dans la neige comme si elle n'était que de l'eau. Le loup, encore solitaire à l'époque, se forma à la chasse et tenta d'y exceller par tous les moyens. Néanmoins, nous avions beau faire, il nous était impossible de faire mieux que les ours.

« Les ours ont la corpulence, la force, la masse, la taille. Mais pour autant, ils savent être discret, courir vite, chasser. Les ours volaient ainsi toutes les proies des loups. Ceux-ci étaient destiné à s'éteindre, se faire écraser. Comble de l'horreur, les ours commençaient même à s'attaquer aux loups. Affamés, amaigris, ils étaient donc redescendu au rang de proie.

« Alors les loups ont eu l'idée qui sauvèrent leur sang. Selon les légendes, un gigantesque loup blanc immaculé réuni tous les loups de la forêt et fonda ainsi la légendaire Meute des Premiers Temps. Leur cohésion et leurs stratégies de groupe, inédites, étaient sans failles. Les loups prirent ainsi les ours en chasse et les vainquirent. Les ours furent tous chassés jusqu'au dernier, et commença ainsi le Temps des Loups. Et le jour revint peu de temps après ses débuts. Depuis, la forêt nous appartient et nous n'avions jamais vu d'ours avant... »

Mirga laissa son idée en suspend, mais Berin n'était pas idiot. Pour autant, il ne releva pas.

– Pourquoi le soleil n'est pas revenu avant ?

– Je ne sais pas. Je ne sais pas non plus pourquoi l'hiver est né. Il est difficile de savoir ce qui a pu se passer dans les anciens Temps.

– Vous êtes donc les seuls prédateurs de la forêt ?

– Bien sûr que non. Beaucoup d'oiseaux mangent aussi d'autres animaux, comme nous. Les chouettes, les corbeaux. Mais ils sont souvent dépendant de nos chasses et de nos déplacements dans le territoire. C'est nous qui menons la danse, si tu préfères. »

Berin eut une sorte d'assentiment silencieux.

– Pourquoi m'avez-vous donné un nom ? Les louveteaux avec qui j'étais tout à l'heure, eux, n'en n'ont pas encore.

– Parce que tu es déjà unique, Berin. »

L'ours releva la tête. Mirga était penchée en avant, les yeux au sol. Face à eux se présentait Mooie et les guetteurs. Avec un temps de latence, Berin agit de la même manière que sa compagne. La jeune louve s'approcha.

« Que faites vous ici ?

– Je lui montrais un petite partie du territoire, Notre Louve.

– Que lui est-il arrivé, demanda Mooie en montrant du regard la longue entaille encore ouverte sur le museau de Berin.

– Une correction de Notre Loup, élagua la louve grise, gênée.

– Svär ? S'étonna Mooie.

– C'est de ma faute, intervint Berin. Je vous demande pardon. »

Surprise davantage par les sons plus facilement compréhensible prononcé par l'ours, la jeune louve marqua un temps d'arrêt.

« Ce n'est rien. Rentrons, à présent.

– Les nouvelles ne sont pas bonnes ? demanda Mirga avec inquiétude.

– Les évènements auraient pu nous être plus avantageux, temporisa la louve dominante.

– L'ennemi ?

– Trop proche.

– Son but ?

– Difficile à dire pour le moment.

– Je pars devant annoncer ta venue. »

Mooie eut un mouvement de tête d'assentiment. Mirga, d'un mouvement également, indiqua à Berin de la suivre. Ne s'étant pas trop éloignée du refuge, Mirga détala au maximum de sa vitesse, également pour voir de quoi était capable le jeune Berin. Celui-ci ne courut évidemment aussi vite qu'elle mais elle constata qu'il ne se laissa pas complètement distancer. Sa résistance à l'épuisement semblait plus grande que celle de n'importe quel louveteau. Étrangement, cela lui plût. Elle se demanda avec hâte à quoi ressemblerait adulte cet ourson apeuré.

Arrivant en trombe avec le jeune ours dans la clairière, ils attirèrent immédiatement l'attention de la meute au repos. Svär, assoupi, se redressa aussitôt. Arrivés à destination, il arrêtèrent leur course, laissant au dominant une distance respectable, n'imposant pas leur présence. Berin s'écrasa à terre, épuisé. Si la présence de son dominant ne l'avait pas retenue, Mirga l'aurait sans doute provoqué, comme un louveteau. Mais l'heure n'était pas au jeu. La louve grise baissa la tête.

« Notre Louve revient sous peu de la mission que tu lui as confié.

– T'a-t-elle dit ce qui s'est passé ? Fit Svär d'un ton souverain.

– Pas en détail. L'ennemi est proche.

– Y a t-il des blessés ? Une bataille ?

– Je ne crois pas. »

Svär tourna la tête vers Berin. Se sentant observé, il se redressa d'un coup sans laisser paraître son épuisement. Tendu jusqu'à l'os, il regardait le sol en tremblant légèrement. Svär fit signe à Mirga de s'éloigner. A contre-cœur la louve laissa son compagnon seul. Le jeune ours semblait encore plus pétrifié d'horreur d'être face au dominant. Le loup noir se pencha sur lui de façon conciliante, et lui lécha légèrement la blessure qu'il lui avait faite.

« Tu peux me craindre. Beaucoup dans la meute n'éprouve que ce sentiment à mon égard. Néanmoins, ne me considère pas comme un ennemi, car je te protégerai toujours, quoi qu'il m'en coûte, toi comme tous les autres. Ici, tout le monde sait que peu importe les sentiments que l'on peut me porter, je resterai fidèle à ma parole. Comme tu ne connais pas encore le fonctionnement de la meute, je préfère que ce soit clair. »

Le jeune Berin eut un vif mouvement de tête. Presque amusé, Svär lui montra du bout de la queue où se trouvait les louveteaux et lui tourna le dos en retournant à son rocher. Berin, maladroit, se dirigea vers l'endroit désigné. Alors qu'il allait s'écraser et s'endormir directement, la petite louveteau qui avait porté d’intérêt à Berin et ses baies, plus tôt, se dirigea vers lui avec hésitation. Elle déposa devant lui une branche morte.

« Tu sais… c'était délicieux… »

Surpris, Berin la fixa sans un son de son regard noir indéchiffrable. La louveteau était plus petite que lui, ses yeux ambrés semblait directement provenir du loup noir. Mais son poil était plus ressemblant à celui de la louve dominante, en plus uni, plus commun. Hésitante, elle se rapprocha encore de lui.

« Dis… je peux dormir avec toi ? »

Ne voyant aucun refus en l’attitude de Berin, la jeune louveteau se faufila entre les pattes de l'animal endormi.

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Nora Malorie
Posté le 12/04/2021
Ce chapitre est probablement le meilleur de tout ceux que j'ai lu de toi! On s'immerge complètement dans l'univers grâce aux détails que tu donnes sur le fonctionnement de la meute, et tout cela est bien dosé avec les petits événements qui permettent de rythmer l'ensemble du chapitre. J'ai soulevé cependant une petite maladresse orthographique récurrente: "Si il" ne se dit pas en français, il faut écrire "s'il".
Pouiny
Posté le 12/04/2021
Oui, c'est une erreur que je fais souvent, je la corrige quand je la vois mais c'est comme les tirets, a chaque fois je les oublie x') J'ai mis du temps à réaliser qu'il fallait obligatoirement faire la contraction !

Merci beaucoup, c'était pas le chapitre le plus simple à écrire ^^ Je voulais qu'on réalise bien l'ampleur et l'importance de la meute, pour ça cette petite "présentation" me paraissait nécessaire ^^
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