Le Sculpteur Royal

Par Hastur
Notes de l’auteur : Bonne lecture !

À l’apogée de leur gloire, le contentement des rois et des tyrans n’est que façade de cour et autre supercherie destinée à maintenir acquise la noblesse, compétente dans la seule lustration de l’égo royal. Au cœur de leur esprit dérangé par une faim insatiable, les êtres couronnés tremblent et craignent moins la mort que l’oubli de leurs noms. Ils se prennent alors à rêver d’une illusoire grandeur d’âme et souhaitent qu’elle irradie au-delà du temps alloué à leur chair. C’est en empruntant ces tortueux et vains chemins de la glorification des chimères royales que les âmes de la plèbe trouveront matière à maudire l’autorité. Ainsi le spectre des guerres civiles étirera discrètement son manteau sur un royaume.

Vint donc l’inéluctable temps où Arios III, septième roi de Noxë depuis la fondation, souhaita graver son règne dans l’Histoire, ardent désir qui n’a eu de cesse de ronger ses prédécesseurs, petits et grands souverains. Celui que le peuple surnommait l’Érudit, conformément à sa haute connaissance de l’Imperium, ordonna la construction d’une cité dévouée à ce savoir. Il en dessina lui-même les plans et y insuffla la démesure de sa vision. Les travaux débutèrent rapidement et onze années de dur labeur donnèrent naissance à la radieuse et majestueuse Evenrol, la Caverne-Cité de l’Imperium.

Arios III s’en satisfit un temps. Evenrol devint sa demeure provinciale d’excellence. Chaque année, il y déménageait pour une longue période de repos, accompagné de son cortège de favoris. Il portait une affection toute particulière à la Bibliothèque et à ses rayonnages réputés infinis par le nombre dans tout le royaume. Il prenait plaisir à les arpenter et à y rencontrer de jeunes âmes avides de savoir et de pouvoir. Cependant, une ombre se mit à peser sur son esprit. Il manquait quelque chose d’essentiel, un symbole auquel associer son nom. La splendeur d’Evenrol et de sa Bibliothèque, bien qu’immense, n’était pas suffisante. Elle ne dépassait pas ce que d’autres avaient jadis accompli. Son égo seigneurial réclamait quelque chose d’unique et d’éternel, capable d’échapper à l’appétit insatiable du temps. Non sans une arrière-pensée maligne, Arios III convoqua l’ensemble des sculpteurs du royaume pour un rassemblement de la plus haute importance.

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L’une des missives fut portée aux extrêmes frontières souterraines, là où vivaient un célèbre sculpteur et son fils cadet. L’homme répondait au nom d’Alicor Antonius. La renommée de cet artiste n’était plus à faire depuis bien longtemps. Il était aussi prompt à tailler la pierre qu’à battre le métal. Beaucoup le reconnaissaient comme le plus grand parmi les gens de son art. D’autres trouvaient sa réputation exagérée et l’attribuaient à sa parenté avec le roi Arios III. Piètre supposition, car la fraternité naissait non pas du sang, mais de deux cœurs battant la même mesure. Voilà longtemps que les deux frères ne s’étaient plus adressé la parole à la suite d’une profonde querelle. Alicor s’étonna de la missive et en fit la lecture en présence de son fils Myrl, un jeune homme entrant dans l’âge civique. L’artiste accordait grand intérêt à ses conseils, car l’esprit de Myrl était façonné d’un tout autre matériau que le commun des hommes. De nature pieuse, il était doué d’une grande vision et d’une parole d’or.

Cependant le contenu de la lettre enflamma tant et si bien le cœur du sculpteur que les paroles raisonnées de son fils ne furent pas écoutées. Alicor désirait relever ce défi proposé par son frère et faire étalage de son Imperium devant ses yeux impuissants. Bien que simple artiste, il n’en restait pas moins l’un des plus grands détenteurs de l’Imperium de tout Noxë. L’humeur de Myrl s’assombrit devant l’expression déterminée de son père. Ses yeux mauves se voilèrent d’une profonde peine. Il sentait qu’une maléfique folie dévorait le cœur de son parent. Il comprit que toute parole était vaine. Il ne saurait déraciner ce mal instillé par la missive de son oncle. Il lui semblait que l’Imperium paternel s’était altéré depuis la lecture de la missive, comme gangrénée d’une noirceur possédant une conscience propre. Trop brève impression dont il ne fut jamais certain.

Le sculpteur Alicor Antonius partit le lendemain, abandonnant son fils Myrl après de trop brefs adieux. Le jeune homme regarda son père s’éloigner les yeux embués de larmes, car il reconnut trop tard le mal qui le rongeait.

· · ·

L’assemblée des sculpteurs dura quatre jours. Nombreux étaient les ambitieux à fouler le royaume de Noxë. Une multitude d’artistes y présentèrent un échantillon de leur art dans l’espoir que celui-ci comble les désirs du roi. Ils l’ignoraient, mais les dés étaient pipés depuis le commencement. Arios III savait d’ores et déjà qui employer. D’une pierre, il ferait deux coups. La nouvelle œuvre graverait son nom dans une table d’éternité et il mettrait un terme à une fâcheuse querelle familiale non résolue depuis trop longtemps.

Alicor arriva juste avant le terme de l’évènement en frappant trois puissants coups à la porte du palais. Leur écho fit silence avant l’ouverture des portes. Les yeux brillants d’une étrange lueur, le roi de Noxë accueillit son frère à bras ouverts.

     —     Bienvenue en ma demeure, mon cher frère. Nous attendions avec grande impatience la démonstration de ton art, devenu si célèbre à travers le royaume tout entier. Te crois-tu capable de combler mes désirs ?

     —     Dans le cas contraire je me serais prosterné devant toi, genou ployé et échine courbée, nourrissant ta grandeur dérobée. Aujourd’hui, je me tiens debout, tête relevée, prêt à accomplir exploits et haut faits devant ta majesté avariée. Ici, je ne démontrerai point la beauté de mon art sacré, mais la puissance des instruments acérés qui le créent.

À cet instant Alicor s’embrasa d’or et sang. Tout autour, la foule fut prise d’une grande peur, car la maîtrise du feu rouge appartenait seulement à l’Oiseau et aux légendes. Même l’Érudit recula d’un pas devant la chaleur incandescente des flammes qui enveloppaient son frère. Le feu s’éteignit brusquement et l’artiste s’exclama haut et fort, si bien que le palais tout entier entendit sa voix.

     —     Mon Grand Œuvre balayera ton nom des mémoires, traitre frère. Il y gravera le mien. Ainsi je reprendrai de droit ma gloire d’antan volée.

Il sortit du grand hall sur ce coup d’éclat, sans même attendre la moindre réponse. Le roi Arios III resta un long moment immobile, parmi les sculpteurs et les nobles de sa cour. Sa tête couronnée souriait et l’amusement se lisait dans son regard.

· · ·

Alicor choisit le clûtrit, un minerai avec lequel il possédait une affinité toute particulière. Les entrepôts en étaient pleins. Peu couteux et très facile à extraire à l’aide de l’Imperium, le clûtrit était l’une des matières premières communes à tous les édifices de Noxë.

Le sculpteur se présenta un matin devant la porte basse de la Bibliothèque, tirant à mains nues une charrette contenant le minerai nécessaire à sa création. Là, il rencontra la garde de fer, fiers soldats bardés de mailles et hérissés de pointes. Ils étaient les protecteurs de la Bibliothèque et de Keliros, la forteresse maudite. Six de ces hommes l’accompagnèrent à l’intérieur et l’aidèrent à décharger le minerai. Ces derniers constatèrent que le sculpteur n’avait pas emporté le moindre outil avec lui. Ils gardèrent le silence bien sûr, car ils estimaient que pour cette question leur ignorance prévalait et qu’un haussement de sourcil suffisait amplement à commenter la chose.

Après une inspection minutieuse des lieux, Alicor demanda que la Bibliothèque soit vidée de ses visiteurs et les portes fermées durant sept jours et sept nuits. Sa volonté fut exaucée.

Une fois seul le sculpteur resta immobile un long moment sous le dôme de la Bibliothèque. Dans un silence de mort, il semblait prier, les paupières closes et la tête inclinée. Cependant, un homme de l’Imperium ne priait guère, car d’un Esprit de l’Éternité il n’avait nul besoin. Alors, pourquoi se recueillait-il ? En l’honneur de quelle chère âme ?

Les deux premiers jours, Alicor insuffla son Imperium au clûtrit. L’exercice était délicat et fastidieux. À sa connaissance, il était le seul à maîtriser pleinement un tel procédé de préparation. Celui-ci adoucissait l’humeur du métal, qui se laissait plus facilement modeler par l’ambition démesurée de son manipulateur.

Au matin du troisième jour, l’artiste était exténué, mais satisfait. Le clûtrit était prêt à prendre sa forme d’éternité. Le temps était venu.

Commença alors l’exploit de légende qui inscrivit le nom d’Alicor Antonius dans l’Histoire. Sans un mot, sans un geste, le clûtrit s’éleva bouillonnant dans les airs, soumis à la volonté inébranlable de son nouveau maître. L’amas métallique était aussi rouge que les plumes de l’Oiseau. Lentement il prenait la forme et les traits d’une haute et terrible silhouette. Alicor insufflait toujours plus son Imperium pour nourrir l’ouvrage et le faire grandir au-delà de toute imagination.

Le temps passait, mais l’artiste n’y prêtait guère d’attention. Son esprit se dévouait tout entier à l’Œuvre naissante. Alicor sentait son corps dépérir petit à petit, rongé par la pénibilité de l’effort. Cependant une curieuse malignité le détourna du chemin de la raison, celle-là qui déjà l’avait rendu sourd aux paroles muettes de son fils Myrl. La route droite de raison s’effaçait du tableau noir de sa conscience, sous les murmures nimbés de colère et d’orgueil. Arrogant, aveugle et fou, il poursuivit son Grand Œuvre persuadé dans un sombre recoin de son esprit qu’il survivrait de corps et d’âme à son édification.

De qui, de la naïveté ou de l’arrogance, germaient ces graines pestilentielles ?

Les deux.

L’Imperium et la vie partagent la charge d’un équilibre délicat. Chacune est l’essence primordiale de l’autre. Il en est ainsi pour les êtres de l’Imperium. Cependant, il est parfois enseigné que cette balance trouverait une tout autre résolution d’équilibre chez un genre d’être différent. Après tout, il était déjà démontré et craint que l’Imperium prenait mainte forme d’une espèce à une autre.

Alicor se rappela subitement cela en se remémorant le visage attristé de son fils dans le cadre de la porte. Il crut pendant un court instant goûter la douleur du sel versé sur une plaie suintante. Son erreur lui parut alors claire et la honte l’accabla. Il était trop tard. Beaucoup trop tard. Le point de non-retour était d’ores et déjà passé, et ce depuis longtemps. Désespéré, il s’abandonna complètement et distilla son Imperium tout entier dans son Grand Œuvre. Il n’existait pas d’autre d’issue à ses yeux aveugles.

Le septième jour, la garde de fer manda la présence de l’Érudit. Arios III pénétra la Bibliothèque d’un pas triomphant. Au cœur du dôme, il découvrit une immense statue de clûtrit. Elle dépassait en taille et en majesté tout ce que ses yeux avaient pu contempler jusqu’à ce jour. Elle représentait un homme au visage masqué, enveloppé dans un manteau à capuchon, dont les pans battaient sous les caprices d’un vent imaginaire. Ses maigres bras dépassaient des manches remontées et ses paumes, tournées vers la surface du monde, imploraient une quelconque divinité méconnue. Rayonnant d’une aura de feu, la créature portait le corps sans vie d’Alicor Antonius.

Avant d’éprouver le moindre sentiment de jouissance, le roi sentit le pouvoir immatériel de cette aura écraser sa personne. L’Imperium de son défunt frère, qui habitait le clûtrit, étendit sa présence dans chaque recoin de la salle, puis à la Bibliothèque tout entière. Terrifié, le roi de Noxë déserta les lieux au pas de course. Dans un dernier regard, il lui sembla voir scintiller une lueur rougeoyante sous le capuchon de la statue.

Jamais plus, Arios III, dit l’Érudit, ne revint à Evenrol, et la Caverne-Cité de l’Imperium appartint, dès lors, à l’âme immortelle d’Alicor Antonius, son Grand Œuvre.

Peu s’émurent lorsque le souverain s’effondra de son trône, la main crispée sur son cœur. Depuis longtemps déjà le Grand Œuvre et son sculpteur avaient éclipsé son règne.

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