Le rêve du maître

Notes de l’auteur : La vérité se mélange à la fiction dans cette nouvelle.

 

Tokiko suivait d’un pas nerveux le responsable des archives. Son tailleur lui semblait soudain trop serré soulignant son allure gauche. Ces mouvements secs lui donnaient la démarche d’un robot. À chaque respiration, elle craignait qu’un bouton ne saute de son chemisier. Malgré les barrettes pour maintenir en place son chignon, une petite mèche de cheveux lui chatouillait l’oreille. Cela lui faisait l’effet d’un furoncle au milieu du nez. Ces faux pas menaçaient de la discréditer en une seconde. Ce premier jour devait être parfait. Ce genre de poste ne s’obtient qu’une fois dans sa vie. Fraîchement sortie de l’université, son inexpérience aurait dû la disqualifier d’office. À sa grande surprise, le directeur des ressources humaines de cette société privée d’archivage l’avait contacté pour fixer une date d’entretien. Le stress l’avait tourmentée toute la nuit précédant le rendez-vous. Grâce à sa culture générale sur le cinéma nippon, elle se retrouvait propulsée au poste de responsable de la classification des anciennes archives cinématographiques. Des milliers de papier ou pellicules depuis la création des entreprises de production audiovisuelles nippones croupissaient dans des cartons. Avec l’informatisation et la numérisation grandissante, ces documents n’attendaient que d’être retrouvés, organisés, catalogués et mis à disposition du public si nécessaire. Cette tâche titanesque lui incombait depuis ce matin. Un travail bien payé, en autonomie, dans son domaine de compétence pour une jeune femme de son âge, c’était inespéré.

 L’ascenseur descendait les huit étages qui séparaient son bureau administratif de la salle de stockage au sous-sol. Un courant d’air froid lui caressa le visage lorsque les battants s’ouvrirent. Les murs peints en blanc reflétaient la lumière des néons dans le long corridor menant à une porte en métal. À côté de celle-ci, une borne électronique attendait qu’on lui présente une carte.

— Ceci est votre nouveau badge d’accès, lui expliqua son supérieur.

« Il vous permettra d’entrer et de sortir du bâtiment principal ainsi que de déverrouiller cette porte. Il est interdit de manger ou de boire dans cette salle. Vous pouvez ramener des cartons dans votre bureau pour trier les papiers et les numériser. Les bandes de pellicule doivent rester ici pour des questions de conservation. Il y a un accès au réseau intranet pour référencer les pellicules et télécharger les numérisations ».  

Il lui désigne une machine toute neuve prévue à cet effet, dans une petite pièce annexe. Un vieux projecteur de bobine cinématographique accompagnait le dispositif. Tokiko trépignait d’impatience de s’en servir.

— L’essentiel est surtout l’informatisation des données papier et la classification les cartons.

— Bien monsieur, répondit-elle en s’inclinant légèrement.

Après quelques explications, il la laissa seule dans cette caverne aux merveilles. Dès que la porte se ferma, la jeune archiviste expira son stress. Le silence de la pièce la mit à l’aise et la rassura. Elle vivait un rêve éveillé. Elle déposa sa sacoche sur le petit bureau où reposait l’ordinateur. Le ronron de la tour informatique emplit la salle. Ses identifiants pour l’intranet fonctionnaient déjà. Elle se releva les manches et s’activa. Les longues étagères formaient un dédale. Un pan entier du cinéma nippon attendait qu’elle y appose un fil d’Ariane. Elle parcourut les différents rayonnages en réfléchissant à l’organisation la plus stratégique de sa besogne. Elle prit le carton le plus haut, sur le rayon à gauche au fond de la pièce. Avec patience et minutie, elle lut et classa les documents selon leurs natures. Certains nécessitaient un reconditionnement pour une meilleure conservation, cette tâche revenait à un de ces collègues. Elle leur apposa une cote, puis les remonta à Aoshi, qui se chargerait de les conditionner. Cette première journée la ravit bien qu’elle n’eut inventorié que des papiers administratifs sans grand intérêt.

*

Tokiko ne comptait pas ses heures de labeur et le référencement avançait bon train. Aujourd’hui, elle travaillait dans son petit bureau au sixième étage de la compagnie. Le soleil lui chauffait doucement la joue pendant qu’elle pianotait sur son clavier. L’ambiance chaude contrastait avec celle confinée du sous-sol. Une tasse de thé fumait à une distance respectable des documents à numériser. Malgré l’aspect rébarbatif de la tâche, elle prenait un certain plaisir à lire les noms de certains réalisateurs, acteurs ou actrices connus ou inconnus du cinéma national. Elle redescendit le carton et se saisit du suivant sur les étagères. Le poids lui indiqua tout de suite que plusieurs bobines s’y trouvaient. Tokiko rêvait de mettre la main sur un trésor comme des rushs inédits d’un grand réalisateur ou mieux : retrouver une fameuse œuvre perdue. La majorité des pellicules dans ce carton ne contenaient aucune mention autre que « court 1 » ou « séquence 4 ». Rien ne permettait d’identifier la compagnie à laquelle elles appartenaient sans les visionner. Elle enfila une petite paire de gants blancs et propres pour éviter de les dégrader. Comme Tokiko le supposait, au vu du format de la pellicule et de leur aspect très ancien, il s’agissait de longs-métrages muets. Ces films furent réalisés dès la fin des années 1890 et firent les beaux jours des benshi. Une large partie de la population ne savait pas lire à cette époque et nécessitait l’intervention d’orateurs pour lire les intertitres et déclamer les dialogues pendant les projections. L’apparition du parlant terrassa cette activité, non sans douleur. Elle essayait d’imaginer à quoi pouvait ressembler une séance au début du XXe siècle tout en regardant les courts-métrages silencieux. Les annotations qu’elle prenait tout au long de la projection seraient la seule source d’information. Pour les classer, elle leur apposait une cote spécifique. Un jour ou l’autre, une étudiante en cinéma, une restauratrice ou une passionnée viendra les exhumer pour les identifier clairement.

*

Les boîtes entassées dans le sous-sol n’avaient ni queue ni tête. Après la classification des documents de 1914 rares et fragiles, Tokiko ordonnait des factures des années 70. La personne chargée du secrétariat à cette époque ne brillait pas par sa compétente. Tout était sens dessus dessous. Ou un incident avait forcé le comptable à tout mettre dans ce carton en urgence pour les sauver. Dans tous les cas, le foutoir laissé derrière lui énervait particulièrement la jeune archiviste. Un travail bien organisé et rangé facilite la tâche de celui qui l’effectue et celui de ses successeurs. Elle blâmait aussi la société de production. Ne s’inquiétait-elle pas d’avoir ce genre de documents en vrac et hors de ces murs ? Il fallait croire que non. Heureusement, les factures comportaient des références pour les classifier. Le scanner tourna à plein régime pour les mettre à disponibilité de la compagnie. Ce simple carton nécessita une semaine pour être ordonné et indexé. Elle espérait que le suivant ne serait pas aussi pénible. Mauvais karma. Les dix boîtes subséquentes contenaient la suite des comptes. Après des mois de tris, d’organisation, de référencement et de scannage massif, Tokiko boucla enfin les kilomètres de factures de cette entreprise. Ce travail de titans ne resta pas sans récompense. La société originelle la remercia et lui offrit une prime. Absolument ravi de cette gratification, son propre patron augmenta son salaire. Cela mit du baume au cœur à la jeune archiviste. Les semaines suivantes estompèrent vite cette bonne humeur. Son activité paraissait dérisoire. Des centaines d’autres cartons poussiéreux attendaient leur tour, des milliers de documents papier sans intérêts, des bouts de pellicules désuètes…

*

Ce matin-là, la fatigue tirait les traits de Tokiko. Elle descendit au sous-sol en trainant des pieds pour la première fois depuis son embauche. Son badge ouvrit la porte dans un petit « clic » trop familier. Jamais la pièce de stockage ne parut aussi froide et déshumanisée. Les étagères et les cartons ressemblaient à des murs impénétrables. Sans conviction, elle retira le couvercle d’une boîte et commença son travail routinier. Une pochette attira son attention. Son cœur faillit bondir hors de sa poitrine lorsqu’elle lut « Akira Kurosawa » dessus. Le nom du plus grand réalisateur japonais venait d’illuminer sa journée. Si Kurosawa était mondialement connu pour ces films de sabres, le reste de son œuvre mériterait d’être plus connu. L’homme exprimait des tendances progressistes dans un Japon très conservateur et ces réalisations traitaient des sujets comme la corruption ou la misère. Cela intrigua fort la jeune femme, car au vu de sa notoriété, mettre la main sur informations au milieu des tréfonds des archives s’avérait inattendu. Avec le succès populaire national et international de ces jidai-geki[1] la moindre image de ses activités se trouvait déjà répertoriée et accessible en ligne[2]. En les examinant, Tokiko comprit qu’il s’agissait de notes de scripts abandonnés. Deux bobines les accompagnaient. Deux vidéos. De Kurosawa. C’est à peine si elle osait poser les doigts dessus tellement la valeur d’artéfacts la dépassait. Ces mains tremblaient en examinant ces trésors cinématographiques. Les documents avaient été renvoyés des États-Unis où le metteur en scène demandait de l’aide financière à des producteurs. Un petit cri de souris lui échappa à la découverte une missive non datée de Steven Spielberg. Un frisson lui parcourut l’échine. Une lettre. Manuscrite. De Steven Spielberg.

Tokiko se leva et tourna en ronds dans la salle pour canaliser son excitation. Comme beaucoup de jeunes cinéphiles nées dans les années 80, Spielberg représentait un monstre du septième art. Même si aujourd’hui ses nouvelles réalisations ont perdu de leur superbe, il n’en reste pas moins une référence de la science-fiction ou de l’aventure. Au début des années 80, Spielberg, Georges Lucas et Francis Ford Coppola financèrent un des chefs d’œuvres d’Akira Kurosawa : Kagemusha, l’ombre du guerrier. Ce club des barbus, comme elle aimait appeler ces trois grands réalisateurs américains, fut un des piliers de la diffusion internationale du maître japonais. D’ailleurs, Lucas revendiquait avec fierté de s’être inspiré de « La forteresse cachée » pour écrire son épique film « La guerre des étoiles ». Dans une première version du scénario, le rôle d’Obi-Wan Kenobi revenait à Toshiro Mifune, l’acteur fétiche de Kurosawa. Sans nul doute que ce choix aurait grandement modifié l’illustre personnage de la saga.

Dans sa lettre, Spielberg lui faisait part de son enthousiasme pour ce nouveau projet de film à sketches. Il le remerciait aussi chaleureusement de sa confiance pour l’aider à trouver des producteurs pour financer les dix courts-métrages. Le document relatait la genèse de « Rêves » sortie en 1990. Une demande fructueuse puisque Martin Scorsese s’impliqua personnellement en prêtant ses traits à Van Gogh dans l’un des « rêves ». Cependant le film ne comprenait que huit courts-métrages sur les dix prévus. Pour diverses raisons, les deux derniers n’avaient pas pu être concrétisés. Un éclair frappa la jeune archiviste. Deux bobines accompagnaient les lettres qui retraçaient la naissance d’une œuvre du réalisateur. S’agissait-il des ébauches de ces deux métrages non finalisés ? Ou simplement deux présentations pour aider le japonais à convaincre son homologue américain ?

 Perturbé par tant d’émotion, le cerveau de Tokiko peinait à retrouver sa concentration. Après plusieurs minutes de tergiversations, elle réussit à reprendre la classification des documents papier de la boîte. Le contenu la submergea de bonheur : des notes de scripts du maître pour les dix courts-métrages. La jeune archiviste baignait sur un petit nuage. Son rêve à elle voyait le jour au travers de deux monstres sacrés du septième art ! Sa discipline professionnelle lui imposa de finir cette tâche avant de se précipiter sur les pellicules malgré la curiosité qui la dévorait. Jamais la saisie informatique ne lui parut aussi longue et laborieuse, même après les boîtes de factures. L’horloge indiquait déjà dix heures du soir lorsqu’elle entra les dernières références. Elle hésitait entre rentrer chez elle pour se reposer et son irrépressible désir de visionner les deux vidéos. Son estomac mit fin au débat en criant famine. Absorbée par son travail, elle avait oublié d’aller dîner. Elle se résigna à manger un okonomiyaki dans un restaurant du quartier. Elle essayait de retrouver une certaine sérénité pendant le repas. Si ces documents se trouvaient là en vrac, c’est qu’ils ne devaient pas être si importants. Elle embellissait sans doute la découverte.

Quelques lampes illuminaient les fenêtres des bureaux malgré l’heure tardive. L’ascenseur lui parut bien plus bruyant qu’à l’accoutumée, peut être en contraste avec le calme monastique qui régnait dans la tour. Le bip de la borne de contrôle lui vrilla les oreilles. La grande pièce ressemblait à un tombeau froid et silencieux. L’ordinateur ne bourdonnait plus. Cette quiétude sonnait comme un appel pour le visionnage des deux bobines. L’imperturbabilité de la petite salle de projection déprima légèrement Tokiko. Tout ce matériel soumis à l’ennui quotidien. Elle enfila une paire de gants blancs puis elle installa la première pellicule avec mille précautions pour ne pas détériorer ce précieux patrimoine. Le ronron du projecteur anima la pièce.

 Le cinéma de Kurosawa n’avait aucun secret pour elle. L’opportunité de visionner un extrait exclusif du maître représentait un rêve inespéré. Le grésillement des premières secondes de bande restait un petit plaisir sans nom. La première image apparue. La pellicule démontrait un manque d’entretien. Des taches et des rayures parsemaient les vignettes. Par réflexe, Tokiko se pencha en avant pour mieux voir, son cœur battant la chamade. Le film était en noir et blanc. Cette première information permit à la jeune archiviste de dater approximativement le film. Kurosawa utilisait la couleur depuis « Dodes’kaden » en 1970, indiquant que ce rush avait été tourné antérieurement. Sur l’écran, deux enfants en kimono s’installaient dans une salle de cinéma des années 1930, déjà bondé par une foule populaire curieuse. Un homme entra habillé de façon excentrique. Il ressemblait à un acteur de théâtre kabuki. Lorsque le film commença, il récita le texte d’ouverture. Il s’agissait d’un benshi. Le narrateur donnait sa voix élégante et sévère à un valeureux samouraï. Le soin apporté au cadrage et à la lumière sublimait le moindre plan. Le guerrier combattait un onmoraki[3] qui enlevait son frère. Malheureusement, le samouraï s’effondra sous la vigueur du mal et assista impuissant au trépas de son aîné. L’écran de la salle populaire devint noir, le conteur se tût. La scène suivante montrait les gamins applaudissant avec joie, les joues mouillées par les larmes. Alors que le public s’en allait, le benshi s’approcha des enfants. Il posa une main sur l’épaule du plus petit et lui dit : « Alors, ça t’a plus Akira ? » Le film se coupa brutalement, sans générique.

Tokiko resta interdite d’émotion devant cette scène poignante. Comme toute bonne admiratrice de Kurosawa, la jeune femme savait que l’un des plus grands traumatismes du maître fut la perte de son frère aîné Heigo. Ce dernier avait un benshi assez connu à l’époque du muet. C’est lui qui avait initié le petit Akira au cinéma. Presque cinquante ans après le suicide de son frère, « cette histoire dont il ne veut pas parler [4] », ce court-métrage représentait un poignant témoignage d’affection. La jeune femme se demandait si cette bande était parvenue aux États-Unis auprès Steven Spielberg. Si oui, ce dernier était l’un des rares privilégiés à avoir vu ce film. Avec une touche aussi personnelle, Kurosawa démontrait une grande confiance en son homologue. Elle rangea la bobine avec précaution et alla l’archiver dans la base de données numérique. Un film rare, voire inconnu, retrouvé relevait du rêve éveillé.

Elle changea de gants pour manipuler l’autre pellicule. L’excitation de Tokiko la faisait trembler. La différence avec le précédent métrage lui sauta aux yeux. Les images de couleurs fades et éclairées de façon approximative ne partageaient rien de commun avec celui d’avant. Même le psychédélique « Dodes’kaden » possédait une photographie minutieuse et travaillée. Ici, tout semblait réalisé à la va-vite, loin de la perfection et de la maniaquerie du maître. De plus, la caméra était tenue à l’épaule, car les séquences tremblaient. Malgré la qualité médiocre, la jeune archiviste n’eut aucun mal à identifier l’endroit. Les toriis rouges ne laissaient planer aucun doute que la scène se déroula au sanctuaire Fushimi Inari Taisha à Kyoto. La caméra avançait entre les piliers écarlates et tanguait au rythme des pas de son porteur. Soudain, une silhouette fantomatique se dessine entre les interstices des poteaux. En plissant les yeux, Tokiko arriva à distinguer une forme humaine translucide. Sans bruit, cette dernière s’éloigne sur le chemin. Le rythme s’accélère des pas pour la suivre entre les colonnes. Le grésillement de l’environnement empêche de comprendre les paroles essoufflées du cameraman. La caméra finit par se stopper. Son possesseur se baisse pour la déposer au sol. Le plan en contre-plongée est mal cadré et seul le bas du corps de la créature éthérée est visible. Un homme de dos apparaît dans le champ de vision. Il s’approche doucement de la silhouette transparente.

— Heigo... Heigo c’est toi mon frère ?

Cette phrase eut le même effet qu’un coup de poing dans le thorax de Tokiko. À l’écran, la silhouette se fondit dans la pénombre. Le vieil homme resta immobile un moment, ses sanglots déchiraient le grésillement de la vidéo. Après plusieurs secondes, il revint rependre la caméra. En la récupérant, un plan furtif saisit son visage transfiguré par la tristesse.  Akira Kurosawa. Le projecteur se coupa net pour respecter la peine du maître. Scotchés à sa chaise, le regard fixé sur l’écran noir, les neurones de Tokiko grillaient. Venait-elle de voir un film personnel du metteur en scène avec une apparition fantomatique ou s’agissait-il d’un nouveau film expérimental avec des effets spéciaux ? Trouver coup sur coup une réalisation inédite de « Rêves » et une vidéo intime de l’étoile du cinéma nippon affaibli et brisé représentait un choc émotionnel violent.

            Après un moment, la jeune archiviste se dressa et avança à petits pas vers la pellicule. Elle la toucha d’un revers de main affectueux et relança le film. La même scène, très courte, mal cadrée, mal illuminée avec cette silhouette fantomatique. La petite phrase du réalisateur, ses larmes. Tokiko essuya les siennes avant de remettre la bobine dans son étui. Elle ramena le film dans son carton auprès de l’autre court-métrage. D’un geste mécanique, elle alluma l’ordinateur et s’assit en face l’écran. Chamboulée par ces visionnages, elle goba les mouches un instant. L’image du réalisateur pleurant et susurrant « Heigo, c’est toi, mon frère ? » la hantait. Ses yeux clignaient devant l’interface des archives qu’elle devait remplir et ses doigts tremblaient sur le clavier.

— Zen, zen.... Il faut que tu restes calme, se dit-elle à haute voix pour s’encourager à reprendre le contrôle. Après une petite dizaine d’exercices respiratoires, elle réussit enfin à compléter sa fiche. Écrire « vidéo personnel d’Akira Kurosawa » la bouleversa de nouveau. Elle cliqua plusieurs fois sur « sauvegarder ». Elle ferma les yeux quelques instants pour se détendre.

*

— Heigo.... Heigo réveille toi.

Une voix lointaine l’appelait.

— Heigo... Hei.... ko..... Tokiko

Une main lui secoua l’épaule et la jeune archiviste se réveilla en sursaut. La lumière lui brûla les rétines. Elle cligna plusieurs fois des yeux avant de distinguer son collègue, l’air inquiet. Elle se passa les doigts sur le visage qui portait les marques des touches du clavier. Un hoquet de surprise et de honte la submergea. Elle s’était endormie au travail.

— Tout va bien Tokiko ? Lui redemanda son collaborateur.

Elle bafouilla avant de lui répondre que oui et posa un regard vague autour d’elle. Ses yeux tombèrent sur le carton de document et un flash de souvenir la ranima.

— J’ai trouvé deux inédits de Kurosawa, Aoshi ! Un court-métrage et un film personnel ! Regarde ces deux....

Une seule bobine reposait dans la boîte. Son cœur se stoppa. Où était la deuxième ? Elle se jeta dans la salle de projection. Rien. Son muscle cardiaque s’emballa de panique. Quelqu’un avait dû rentrer dans les archives pendant qu’elle dormait et dérobé le précieux document.

— Appelle tout de suite la sécurité ! On a volé une bobine pendant mon sommeil ! ordonna-t-elle.

— Il est six heures du matin et personne n’est encore arrivé... lui dit-il pour la rassurer. De quoi parles-tu ?

— J’ai découvert un film personnel d’Akira Kurosawa en rangeant cette boîte ! Regarde !

Elle lui tendit la lettre manuscrite de Spielberg. Son collègue la lut avec attention.

— Il ne mentionne que sa volonté de réussir à trouver un financement pour dix courts-métrages.

Tokiko lui reprit le document des mains et le parcourut d’un œil soucieux. Mais rien.

— Je l’ai rentrée dans la base de données.

Elle se rassit et ouvrit le centre d’archivages numérique. Si le court-métrage inédit sur le benshi s’y trouvait bien, l’autre film y était introuvable.

— Impossible ! Je l’ai enregistré plusieurs fois ! Je....

— Je crois que tu es fatiguée et que tu as rêvé, le coupa Aoshi. « Il n’empêche que si cette bobine est bien authentifiée comme un film de Kurosawa, c’est la gloire assurée pour toi. »

La jeune femme resta coite. Oui peut-être, mais l’autre film ? Celui avec le fantôme de Heigo. Elle revoyait encore l’image et entendait la voix du réalisateur dans sa tête. Elle voulut baragouiner quelques choses, sans succès. Devant la panique et l’inquiétude de sa collègue, le jeune homme l’invita la cafétéria de l’immeuble pour boire un thé. En passant par l’entrée principale, ils demanderaient à la sécurité de vérifier si la salle du sous-sol avait été ouverte par une autre personne que Tokiko. La centrale de sûreté confirma que personne n’avait pénétré dans les archives. Et aucune trace de bug non plus dans l’historique des saisies de données.

Aoshi lui apporta un thé fumant. Elle faisait tourner le petit bol entre ses mains pour les réchauffer.

— Ce n’est pas possible… Marmonna-t-elle. Je l’ai regardée, je l’ai rentré et sauvé plusieurs fois dans la base de données…

— Tu as travaillé toute la nuit. Tu as dû rêver, tenta de la réconforter son collègue.

Elle jeta un coup d’œil sur la fenêtre de la salle. Le soleil apparaissait à l’horizon. Un rayon de lumière se diffracta sur la baie vitrée et forma deux silhouettes spectrales. Tokiko se leva d’un bon en reconnaissant Akira et Heigo Kurosawa, l’un à côté de l’autre, souriant. La lumière l’éblouit une fraction de seconde. Elle cligna des yeux, mais les fantômes s’étaient volatilisés.

— Ça va ? demanda Aoshi en regardant dans la même direction qu’elle.

— Tu les as vus hein ? s’exclama-t-elle.

Il fronça les sourcils.

— De quoi parles-tu ?

La jeune femme se rassit, pensive. Elle frotta ses yeux humides puis expira de lassitude.

— Tu as raison, j’ai dû rêver…

 

 

[1] 'œuvres historiques consacrés à l'histoire médiévale du Japon (définition wikipedia).

[2] http://www.afc.ryukoku.ac.jp/Komon/kurosawa/index.html en japonais

[3] Une sorte de démon dans la mythologie shinto

[4] Akira Kurosawa Comme une autobiographie. Edition de l’Etoile, 1997.

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HopeSoldier
Posté le 08/05/2020
Hello !

Je t'avoue que je ne connais absolument rien à l'art nippon, mais ta nouvelle m'a happé dans ce monde. C'est bien écrit, bien décrit et très agréable à lire. J'ai suivi les recherches de Tokiko avec grand plaisir. Attention cependant, ton début manque de virgule et le style est rendu un peu lourd par les différentes répétition de "elle". Peut-être une fin un petit peu trop rapide aussi ?

Bonne continuation :)
SalynaCushing-P
Posté le 08/05/2020
La fin trop rapide, j'en conviens, je coinçait un peu X) Merci pour ton retour j'en prend bonne note !
Napoléon Turc
Posté le 09/12/2019
Bonjour,
La fin et les quelques erreurs m'ont un peu gâché le plaisir, cependant, j'ai suivi les aventures de votre héroïne avec un certain plaisir. Merci pour ces instants de lecture.
Courtoisement,
N. Turc
SalynaCushing-P
Posté le 10/12/2019
Bonjour, merci pour ton commentaire. J'avoue avoir calé sur la fin ... J'espère cependant que tu auras aimé ce petit plongeon dans le cinéma nippon.
Napoléon Turc
Posté le 11/12/2019
Bien sûr, Akira Kurosawa, y a facilement pire comme sujet ! :-)
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