Le premier violon

Par Pouiny

« Comment dois-je m'occuper de toi ? »

Il lui parlait tout en confectionnant sa future sœur.

« Tout d'abord, il faudrait que tu me passes du vernis, voire de la peinture, je souffrirais moins des intempéries.

– De la peinture ?

– Cela ne te plairait-il pas ?

– Pas vraiment. J'aime bien ton coté naturel.

– Cela me plaît. On peut se contenter d'un bon verni alors. Sinon je vais pourrir…

– Je finis ta sœur, et je m'occupe de toi. »

Il n'avait même pas pris le temps de ranger son cartable et rentrer chez lui. Ses ciseaux à bois étaient resté dans sa poche, tout le long de l'école. Il avait réfléchi à l'apparence de sa nouvelle amie toute la journée.

« Toi, tu es une rose. Je me suis dit qu'il serait mieux de ne pas faire deux fois la même plante. Du coup, j'ai opté pour une tulipe. J'espère qu'elle te plaira.

– Je l'espère aussi. »

Il avait réfléchi, visualisé tous les détails et la façon de s'y prendre. Il ne lui avouait pas, mais il espérait bien faire mieux que sa première fleur, bien qu'il trouvait sa rose très belle.

« Ensuite, continua la fleur de sa voix douce et étouffée, il serait bien de nous faire une sorte de serre, pour être à l'abri.

– Je n'aime pas les serres. On n'y voit rien de l'extérieur, de l'intérieur il y fait trop chaud, et c'est moche.

– Alors, peut-être juste une sorte de paravent, de tonnelle pour nous protéger du soleil ?

– Ça peut se faire. Mais d'abord, il faut que je te fasse d'autres sœurs.

– Je comprends. »

Son cœur s'emballait dans la poitrine. Il voyait l'avancement de son projet, déjà il se voyait avec un petit jardin de bois, aux créations fixes mais parlantes. Il rêvait de sa tonnelle, des petites lumières qu'il pourrait poser tout autour, des toutes petites allées pour ses legos, qu'il pourrait faire entre les fleurs, retourner la terre, poser des décorations… Une fois terminé, il aurait montré à sa mère, et elle aurait été fière de lui.

– Pourquoi ne lui as-tu pas parlé de moi ? »

La fleur le tira de sa rêverie concentrée.

« Parce qu'elle n'aurait pas compris.

– Comment ça ? »

Il soupira.

« Elle voudrait que je sorte, que je parle, que je bouge… Mais ça, ça ne rempli aucun des critères. Tu le vois bien, en travaillant sur ta sœur ; je ne bouge pas en faisant mes fleurs. Elle trouve que c'est une perte de temps, de ne pas bouger.

– Mais pourtant, tu me parles, à moi.

Il eut un petit sourire, sans lever les yeux vers elle.

« Mais parce que c'est toi, et que toi, je t'aime. Et que toi, tu peux comprendre… Tout ça. Voir les montagnes, les trouver belle. Sentir le vent, le trouver bon. Eux, ils voient les montagnes, ils y voient les routes, le bruit, les voitures. Ils ne voient pas ce qui se tait. »

Son couteau glissa en un faux mouvement. Il avait encore à en apprendre. Il murmura ;

« Ils ne me voient pas. »

Elle ne rajouta rien à son oreille. La création de la tulipe se finit dans un silence presque religieux. Une fois terminée, il la planta, près de sa rose. Il rougit a nouveau, et réajusta ses lunettes.

« Bonjour... »

« Bonsoir, murmura la fleur, d'un ton un peu plus claire que son aînée. Qui suis-je ?

– Tu es une fleur, et voilà ta sœur. L'endroit te plaît ?

– Oui… C'est plaisant, ici. »

Le garçon regarda la rose.

« Cette sœur te convient ?

– Parfaitement. Merci, David. »

Soudainement gêné, le garçon baissa les yeux.

« Oh, c'est rien… Je reviendrais demain. Je vous vernirai toutes les deux, après l'école. Ça vous va ?

– Pas de soucis. A bientôt... »

Le garçon s'en alla doucement, comme perturbé. Il eut du mal à se concentrer sur ses devoirs, dans sa chambre. Mais le reste de la journée se déroula sans encombre.

 

 

« Alors, tout se passe bien, à l'école ?

– Oh, vous savez, heureusement que ça se finit bientôt ! Je n'aime pas vraiment cet endroit. »

L'hiver était passé. Le printemps était désormais bien engagé. Posté sur son mur, a deux mètres du sol, face aux montagnes, il avançait sur sa prochaine fleur. Désormais, une dizaine de sculpture de bois lui faisait face. Au centre se trouvait sa rose, la plus bavarde. Il n'avait pu faire une fleur tous les jours, mais il avançait. Il sentait qu'il s'améliorait sur les outils. Il commençait à sentir des différences entre plusieurs types de bois. Il pouvait passer des semaines sur une fleur, désormais. Il s'appliquait, sur le moindre détail, cherchant à faire au plus proche possible de ce qu'il en voyait. Le projet de tonnelle n'avait pas encore était fait, David voulant d'abord remplir le champ de fleur avant de s'y atteler, mais comme il s'occupait d'elles tous les jours, vérifiant leur état, une par une, les améliorant, refaisant ou repassant du verni si quelque chose n'allait plus, les fleurs passèrent l'hiver, le gel, et supportait bien le soleil du printemps avancé.

– D'ici les vacances d'été, j'aurais plus de temps pour m'occuper de vous ! J'aurais fini mon jardin d'ici la rentrée.

– David…

– Oui ?

– Est-ce que tu pourrais me créer quelque chose ?

– Tu as toujours l'impression de manquer de sœur ? Demanda David, un peu surpris.

– Non. En vérité… N'aurais-tu pas envie d'essayer de créer autre chose ? »

Le geste du ciseau se stoppa net. Il resta silencieux un moment. Une autre fleur murmura :

« Peut-être pourrais-tu profiter du temps libre des grandes vacances, pour créer quelque chose de plus grand ?

– Après tout, tu fais des fleurs pour t'occuper d'un jardin comme le voulait ta mère, mais peut-être tu pourrais avoir envie de créer autre chose ?

– J'en sais rien moi… Je ne me suis jamais posé la question... »

Il tenta d'articuler quelque chose d'autre, mais aucun son sorti de sa bouche.

« Je vois pas vraiment ce que je pourrais faire d'autre moi… Je connais pas, les objets en bois, qui serait amusant à faire.

– Vraiment ? C'est dommage, souffla une fleur… Peut-être réfléchis y, à l'école ? »

Il resta silencieux. Les fleurs n'ajoutèrent rien de plus.

« Je n'ai même pas fini mon jardin… Mais ça peut se finir après les vacances, j'ai le temps… Bon… On verra bien. Si je trouve une idée qui me plaît. »

Le silence qui en suivit lui sembla déborder d'assentiment.

 

Un jour d'école particulier fit écho a cette promesse. Alors que les journées se rallongeait, que l'été se faisait de plus en plus proche, l'envie de travailler diminuait, et ce pour tout le monde. Les élèves arrivaient de plus en plus avec des éléments hors scolaires. L'un ramenait des billes. L'autre, un hamster. Le prochain, des rollers. David, lui, fouillait les encyclopédies du bois dans la bibliothèque de son école, cherchant des idées, espérant trouver l'inspiration. Lors d'une après-midi de cours, alors qu'il ne restait plus que quelques cours avant de quitter pour de bon les bancs de l'école, un élève ramena une énorme boite étrange et noire, qui attira l'attention de tous. Le maître mit fin très vite aux bavardages et présenta lui-même la chose :

« Aujourd'hui, pour finir la journée, j'ai demandé à Damien de ramener son violon, et d'en faire partager ainsi toute la classe. Il va nous expliquer ainsi comment fonctionne son instrument, et nous jouer ce qu'il connaît. Damien ? Au tableau, s'il te plaît. »

L'enfant ne se fit pas prier. Tout fier d'être le centre d'intérêt et d'interrogation de la classe, il passa une bonne heure à réciter tout ce qu'il savait. Alors que d'ordinaire, David ne se souciait pas du tout de ce genre d'exposé, celui ci attira grandement son attention depuis le fond de la classe.

– A quoi servent les trous dans le bois ? S'égosilla une petite fille. Il est cassé ?

– Non, c'est fait pour, c'est pour permettre aux cordes de mieux résonner, regardez ! »

Il tapota son instrument, et une inspiration choquée prit toute la classe. L'instrument était creux.

– Et les cordes, elles sont en quoi ?

– Je sais pas trop… Je crois que c'est du fer, enroulé sur du synthétique… Mais a l'époque, c'était des boyaux de chats qu'on utilisait ! »

Un cri de dégoût amusé parcourra toute la classe. Le grand gamin, tout fier, se redressa le plus possible pour jouer tout ce qu'il savait. Mais David n'écouta même pas. Relevant tout ce qu'il avait appris de l'instrument, il avait désormais entre les mains l'idée de son nouveau projet.

 

Les vacances arrivèrent, et comme d'habitude, David ne parti pas de chez lui. Ses parents préféraient ne pas sortir et inviter des amis chez eux, ce qui ne le dérangeait pas d'habitude, et cette année encore moins. Ceux ci était heureux de voir enfin leur fils se dégourdir. Il leur demanda plus d'une fois de le déposer en ville, près de la bibliothèque. Il ne leur dit pas ce qu'il avait en tête, mais ils imaginaient bien, qu'il passait la journée avec des nouveaux copains, ou bien même, peut-être, avec une copine ? En vérité, celui ci passait ses journées à la bibliothèque, seul. Remplissant sa tête de rêve, autant que de plans, il contemplait tous les composants nécessaire à la fabrication d'un violon. Il apprenait les techniques de lutherie, les différents composants, le type de bois et d'outil… Ensuite, d'un moyen ou d'un autre, il s'appliquait à tout réunir. Il était tellement concentré qu'il en délaissait même ses fleurs. Au bout d'un mois, tout était en place pour commencer une construction. Pendant que ses parents profitaient de la piscine et des restaurants entre adulte, David passait jusqu'à la nuit, à travailler le bois, tenter, retenter. Il gâcha énormément de matériel pour arriver à faire ce qui clairement, était d'un niveau au dessus et incomparable avec ce qu'il avait fait jusqu'à présent. Parfois, quand les nuits le permettaient, il accrochait une lampe, à son mur, et travaillait sur son bois jusqu'au début du jour.

 

Les vacances ne suffirent pas pour finir son violon. Le travail était tellement titanesque que c'en était évident, bien que décevant.

« Ne sois pas triste, David. Même avec l'école, tu pourras t'occuper de ton violon.

– Oui, mais je voulais m'occuper de vous, à partir de la rentrée ! »

Il avait un air terriblement désolé.

« Nous sommes de bois, David. On peut attendre. Pas toi. N'hésite pas, nous t'attendrons... »

Les cordes achetées en magasin, furent accrochées au violon en octobre. Devant les fleurs, il assemblait les derniers points avant de pouvoir dire qu'il avait fini. Il avait entre les mains un violon, un vrai violon. Ses mains en tremblaient alors qu'il mettait le chevalet en place.

« Il ne manque plus que de savoir si il fonctionne, n'est-ce pas ?

– Moi ? Mais… je ne sais pas en jouer !

– Voyons… Tu n'as pas fait un violon et un archet pour qu'ils ne servent pas, si ?

– Et bien... »

Il avait beau avoir étudié l'instrument, dans toutes ses coutures, il savait a peine comment il fallait le tenir. Tremblant, il tenta de se souvenir de son camarade, l'été dernier, et chercha à l'imiter. Un son horrible sorti alors, un son crissant, qui lui fit mal aux oreilles. Mais un son en était sorti.

« Vous avez vu ça ! Il marche ! »

Il était tellement heureux qu'il en sautait sur place. Il se souvint du sentiment qui l'avait envahi quand il avait planté sa première fleur. Il eut l'impression, a nouveau, qu'un monde, un vrai monde, était à ses pieds.

« Tu crois que tu pourrais essayer de faire quelques notes ? »

Cette fois-ci, il ne se fit plus prier. Peu importe que ses sons soient faux, ou ressemblant à des miaulements de chat dont la queue serait coincé dans une porte, ses doigts bougèrent sur les cordes, et le son différait. Il lui était impossible d'être plus heureux qu'en cet instant, d'avoir un instrument de sa création, d'avoir un monde de possible au bout des doigts, quand d'un seul coup, un cri le sorti de sa rêverie.

« David ! Mais qu'est-ce que... »

Surpris, ses lunettes manquèrent de lui tomber du visage. Redressé comme d'un seul coup planté sur une pique, il ne pu que serrer son violon entre ses doigts. Sa mère approchait de son jardin de bois. Par sécurité, il s'approcha avant qu'elle n'entre trop loin. Affolée, sa mère commença à crier :

« Ça fait des heures que je t'appelle, ça va pas de traîner si tard ! Tu as cours demain, et on a toujours pas mangé, et qu'est-ce que... »

Voyant l'instrument dans les mains de son fils, elle blêmit.

« Où est-ce que tu as récupéré ça ? Cria-t-elle, ignorant les cris de son fils lui priant de faire attention. C'est pas possible, tu l'as volé ?! A qui il appartient ? J'espère que tu as honte ton comportement, nous ne t'avons pas élevé comme ça ! Tu vas voir, quand ton père va savoir ça ! »

Elle lui prit la main brusquement, et soudainement, elle s'arrêta. Elle remarqua la main marquée et écorchée de son fils, tenant fermement un outil à bois de son mari. Elle regarda son fils comme pour la première fois. Elle se pencha, comme calmée, vers lui, et lui retira ses lunettes pour le fixer dans les yeux.

« C'est toi qui l'a fait ? »

Il hocha timidement la tête. Elle eut un grand sourire.

« C'est ton camarade qui t'as donné envie d'en faire, c'est ça ? Tu sais, tu aurais pu nous le dire, que tu voulais jouer du violon, on t'aurait écoute ! Écoute, on va en parler avec ton père ; comme tu as été sage, il n'y a aucun soucis à ce qu'on t'offre des cours de violon. Ça te ferait plaisir ? »

Il eut le même hochement de tête. La femme eut un grand sourire et prit son enfant dans ses bras :

« Ah, si tu savais comme ça me fait plaisir de te voir t'intéresser avec autant de passion à quelque chose ! Viens, on va en parler au chaud avec ton père et un bon repas ! »

Elle lui prit la main et l’entraîna vers la maison. David, remettant ses lunettes, eut un minuscule regard pour ses fleurs, désespérément muettes.

 

Quand sa mère avait une idée en tête, elle pouvait faire preuve d'une incroyable détermination. La semaine d'après, il était inscrit dans le conservatoire de la ville la plus proche. Les cours et l'école avaient déjà repris depuis quelques temps, mais elle dû tellement insister qu'ils firent une exception pour lui.

Pour son premier cours, sa mère l'accompagna jusqu'à la porte, presque plus excitée que lui. Il ne laissait rien paraître, mais il avait hâte, lui aussi. Tenant dans une boite achetée par sa mère, son violon qu'il avait fait lui-même, il attendait énormément de ce qui se passerait derrière cette porte. En attendant que le professeur qui le suivrait pour les prochaines années lui ouvre sa salle, il observait. Tout autour de lui résonnait des bruits d'instrument de toute sorte, dont il ne connaissait pas la moitié. Il entendait des élèves sortir de cours en riant, ayant tous dans le dos des sacs aux formes étranges. Il essayait d'imaginer tout ce qu'ils pouvaient cacher. Puis la porte s'ouvrit. Un homme au visage sévère sorti alors, serrant la main de sa mère. Il fixa alors de ses deux yeux perçant et un grand sourire, les lunettes rondes du gamin.

« Alors c'est toi mon nouvel élève ! Il paraît que tu es très motivé et avec beaucoup de capacités, nous allons voir ça de suite ! A dans une demi-heure, madame. »

Le garçon s'engouffra alors dans une pièce ronde. Tout dans cette salle respirait la musique ; les murs peint en jaune étaient recouverts d'affiches de concert, de dessin d'enfant représentant des instruments de toutes sortes, ainsi que des images humoristiques sur la musique. Au fond de la pièce, à coté de la fenêtre, trônait une armoire immense remplie à craquer de papiers, de partitions, de revues musicales, manquant presque d'en tomber. Un piano droit trônait dans la salle, avec une table, quelques chaises et surtout un pupitre au milieu de cette salle ronde.

 

Essayant de garder son calme, David déposa délicatement sa boite sur la table, et pris fébrilement son instrument, attendant les instructions.

« Bien. Je me présente, je m'appelle Ivan Szdenieck, c'est norvégien. Tu peux me tutoyer, il n'y a aucun souci, tant que tu travailles sérieusement et correctement, tout va bien se passer entre nous. Tout d'abord, il va falloir que ta maman achète les références de ces deux méthodes, c'est un peu cher mais quand on commence la musique, il faut en accepter les incommodités. Ton travail va d'abord commencer par la tenue de l'archet, ainsi que la résonances des cordes à vide. Je te donnerais ensuite à travailler les premières positions quand tu auras bien intégré ces bases là. D'accord ? Fais voir ton violon. »

Et, sans même attendre une réponse de l'enfant, le professeur lui prit sa création des main et en joua en testant toutes les cordes. Précis et rapide, les doigts filait sur le manche de l'enfant, impressionné. Le professeur s'arrêta sur une note en faisant la moue :

« oui, bon, pour débuter, on peut s'en contenter, mais il va vite falloir en changer pour une meilleure marque, qu'il ne sonne pas très bien, ton violon ! Bon, d'accord, c'est cher, mais si on veut quelque chose sur laquelle il est agréable d'en jouer et d'en apprendre, il vaut mieux le faire dans les meilleures conditions possible ! Tu comprends ? »

David hocha la tête. Il eut pourtant l'impression que dans son cœur quelque chose venait de se briser. Sa création n'était pas bonne.

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