Le Miroir

Notes de l’auteur : Dites-moi si vous avez bien compris tout le bla-bla de Solveig, c'est vraiment important. Merci pour tout vos commentaires :D

Ce fut un déluge d'émotions qui assaillit Annie lorsqu'elle repéra enfin la silhouette imposante de Scintillam à travers la brume. Tant de saveurs différentes glissaient sur sa langue qu'en voulant séparer le sucré de l'angoisse avec le salé de la trahison, la douceur de la joie avec l'âcreté de la souffrance et le piment de la colère avec la fadeur de la solitude, elle ne parvint qu'à assécher davantage sa gorge nouée.

Elle avait envie de trouver raison en les paroles de Ophel. Peut-être que la famille voulait encore d'elle ? Qu'elle désirait l'aider ? Mais si, dans un sens plus pessimiste, elle rêvait de sa tête décapitée ? Être récompensée par une incomparable somme de plumes de phénix ?

Annie déglutit bruyamment. Mais il était trop tard pour faire marche arrière. Le ciel triste au fond du regard d'Ophel l'avait étrangement convaincue de sa chance. Toutefois, plus les murs de Scintillam se précisaient devant elle, plus elle se rendait compte d'à quel point son espoir était infime.

Annie soupira de tout son souffle, tandis que ses doigts se rétractaient sur la branche, qui théoriquement, l'aidait à avancer. Pour passer inaperçue alors qu'elle progressait au milieu des cumulus, elle s'était déguisée en mégère. Ses cheveux coincés dans son béret ; la démarche claudicante ; le dos voûté retombant sur sa canne improvisée ; et son pull miteux recouvrant ses épaules menues, elle ne ressemblait en rien à cette Annie tant recherchée. Quiconque passerait à côté d'elle n'y verrait que du feu. Et pourtant, sa sacoche lui pesait, comme si c'était son propre moral qu'elle portait en bandoulière. Son appréhension était telle qu'elle grignotait ses mèches indociles avec appétit, et que des touffes de poils descendaient dans sa gorge. Tout cela en plus de ses jambes qui protestaient d'avoir marché aussi longuement, une soif qui commençait à se faire sentir, des gargouillements mécontents au niveau de l'estomac et une abominable migraine qui lui donnait l'impression que sa tête allait exploser.

Comme pour en rajouter à son oppression, Annie fut prise d'une soudaine envie de tousser.

Un couple en redingote passa devant elle sans lui accorder la moindre attention, leurs cheveux rosâtres entortillés dans des coiffures des plus sophistiquées. La jeune fille dut retenir sa quinte pour qu'ils continuent à l'ignorer, et lorsqu'ils furent assez loin, sa toux fut si déchirante qu'elle donnait l'impression que ses poumons n'allaient pas tarder à jaillir de sa bouche pour se répandre au sol.

La vue brouillée par les larmes et la sueur, Annie dût chercher à tâtons un mouchoir dans sa sacoche, et se l'appliqua contre la bouche pour y souffler de toute son anxiété.

A présent, la demeure de Scintillam était terriblement proche. Le boucan de ses tuyauteries résonnaient infernalement dans ses oreilles. La vapeur grisâtre qui s'évadaient des cheminées lui accorda une nouvelle succession de toussotements. La rougeur de ses briques lui donnait mal aux yeux. Elle avait l'impression que les rideaux à carreaux blancs et oranges bougeaient imperceptiblement. Dans son esprit, son angoisse prenait d'immenses proportions.

Son ombre tremblante engloutissait la porte, maintenant. Mais que faire ? Frapper ? Carillonner ? Ne pas se formaliser et rentrer sur la pointe des pieds ? Ou encore, fuir à toute jambes ?

Ce fut le hasard qui décida pour elle. Peut-être fut-ce à cause de la détresse de ses pensées, de la nervosité que lui inspirait ce lieu familier, de cette malicieuse mèche qui s'échappait soudain de son béret pour lui boucher la vue ou de la lanière sa sacoche qui s'emmêlait plus ou moins autour de sa jambe, le fait est qu'Annie se déséquilibra soudain. Le poids de son corps contre la porte la fit s'ouvrir, et elle bascula sur le tapis du salon de Scintillam avait grand fracas. Un liquide poisseux coula de son nez. Elle gémit avec difficulté.

Et là, dans un lointain indéterminé, elle entendait des pas accourir et un cri de stupeur. Elle se débattit fébrilement quand deux bras oranges la rétablirent sur ses pieds, avant de la faire asseoir sur une chaise de cristal. Elle aurait voulu fuir à toutes jambes. Elle aurait voulu perdre connaissance. Elle aurait voulu disparaître à jamais.

Mais une main la saisit brutalement par le menton et l'obligea à regarder droit devant elle... pour y rencontrer les deux prunelles inquiètes de Solveig.

 -  Annie ? Annie ? Rien de cassé, mon ange ?

La tête d'Annie chancela sur la droite, aussitôt rattrapée par Solveig. La jeune fille était bel et bien consciente, mais stupéfaite au point de ne plus savoir parler. Le regard de son interlocutrice était celui d'une mère anxieuse, pas celui d'une meurtrière. Elle se souciait réellement d'elle.

 -  Annie...

La jeune fille tenta un « merci » qui eut vite de se transformer en gargouillis incompréhensible. Non seulement Solveig s'inquiétait de son compte, mais ses cernes bleues qui contrastaient avec l'orange de sa peau étaient les témoins d'un cruel manque de sommeil. Aucun poudrage, même le plus quelconque des maquillages, ne troublait ses traits. Privés de leurs épingle, ses cheveux emmêlés se déployaient autour de sa tête comme un soleil aux rayons torsadés.

 -  Réponds-moi, Annie...

Solveig lui malaxa les joues avec frénésie, la gifla crûment et poussa quelques jurons indignes de sa silhouette royale mais Annie n'arrivait toujours pas à aligner plus de deux syllabes. Ce fut donc avec un soupir que la mère se leva, contourna la table de cristal et disparut dans la cuisine. Ladite cuisine dégageait l'odeur délicatement alléchante d'un fumet de pommes de ciel. Ce qui révolta davantage l'estomac affamé d'Annie.

Il gargouillait d'une manière incontestablement ulcérée quand Solveig revint encombrée d'une jatte de café et d'un carré de tissu.

 -  Bois, ma chérie. Le froid hivernal de l'extérieur n'a pas dû améliorer ton rhume.

En vérité, cela faisait belle lurette que le nez d'Annie n'avait pas reniflé. Mais la jeune fille ne le souligna pas. Pour le moment, c'était de véritables flots de sang qui ruisselaient de ses narines. Elle se hâta de disparaître derrière la dentelle du mouchoir proposé par Solveig – mouchoir dont la blancheur éclatante prit rapidement une teinte rougeâtre. Il lui fallu en effet cinq ouvrages de tissu pour venir à bout de sa saignée de nez. Ce ne fut que lorsque Annie rougit entièrement son ultime mouchoir qu'elle se rendit compte du silence seigneurial de la pièce, et du nombre exorbitant de grimoires qui s'entreposaient sur la table.

 -  Où sont Xia et Varid ?

Le temps de tarir sa saignée lui avait fait retrouver l'usage de la parole. Solveig, qui lui tendait toujours la tasse de café parut étonnée d'entendre enfin sa voix, mais cela l'émeut que très peu. De ses lèvres étrangement gercées, elle s'empressa de lui répondre :

 -  Ils sont partis à ta recherche. Lorsqu'on a découvert ta tisse vide, ce matin, nous en sommes venus à déambuler à travers Scintillam en criant ton nom. Mais la réalité a fait bien vite de nous gifler : tu avais fugué, en pleine nuit par dessus le marché. Annie, qu'est-ce qu'il t'a pris ?

L'Annie en question n'en pouvait plus de se sentir abasourdie. Elle qui avait cru que la famille se fichait d'elle autant que leurs premières paires de chaussettes, là voilà dans de beaux draps. Des larmes affluèrent au coin de ses yeux. Les passagers de Scintillam étaient égoïstes parfois, obstinés parfois, insupportables parfois, pourtant ils l'aimaient comme si elle faisait officiellement partie de leur tribu. Annie devait tout les remerciements du monde à Ophel. Sans lui, elle n'aurait jamais su à quel point cette famille au caractère bien trempé tenait à elle.

 -  Je pensais... je pensais..., hoqueta-elle. Je pensais que vous ne vouliez plus de moi. Je suis comme l'incarnation de l’apocalypse pour votre monde, pourquoi m'aiderez-vous encore ? Pourquoi vous ne me livrerez pas à la CRSM, en étant ainsi récompensé de dix millions de plumes de phénix ? Si j'avais assez de courage, je me présenterais moi-même aux autres Wolkenais, et accepterais sans broncher mon funeste destin. Mais je ne suis pas un exemple de bravoure, je ne suis pas prête à me faire sacrifiée de la sorte. Je veux vivre. Qu'importe ce que l'avenir me réserve.

Solveig se massa les paupières, émue. Un léger sourire se déployait sur ses lèvres fines, un sourire plein de fraîcheur.

 -  Annie, nous t'aidons non seulement par amour, mais aussi par logique. J'ai passé la moitié de ma journée plongée dans mes grimoires, tandis que Xia et Varid courraient les rues à ta recherche. J'y ai dégoté quelques indications fort intéressantes.

La mère lui tendit encore la tasse fumante, et cette fois-ci, Annie l'accepta. Elle but mécaniquement une première gorgée de café. Son goût aussi amer que l'incertitude réchauffa son corps frigorifié avec bien de l'efficacité. L'humaine poussa un soupir de contentement.

 -  Nous ne te livrerons pas en pâture aux Wolkenais, dit Solveig en la couvrant de son regard maternel. Nous ne ferons pas couler de sang. Il existe un moyen bien plus simple de mettre fin à ce cauchemar, je l'ai nommé...

Indécise, Annie trempa prudemment ses lèvres dans la porcelaine brûlante, en espérant ne pas tout recracher dans les prochaines secondes.

 -  ...Je l'ai nommé le Miroir des Univers.

 -  Le Miroir des Univers ? De quoi s'agit-il ?

Annie s'était empressée de déglutir son café pour pousser cette exclamation avide. Solveig eut un sourire qui dévoila ses dents de perle, tandis qu'elle récupérait sa pipe entre les pages d'un énorme manuscrit.

 -  Le Miroir des Univers est littéralement la guérison à tout les maux, si je peux me permettre. D'après ce grimoire, (elle agita le livre qui tenait captif sa pipe, d'une magnifique couleur bleue et or) il s'agit de l'un des huit objets magiques de Dame Nuage. Au début de son divin règne, Aurore avait donc créé un passage entre le Monde des Nuages, la Terre et tout les autres mondes parallèles. A travers un miroir, que l'on nomma donc « Miroir des Univers ». Pour des questions de sécurité, cette invention dura peu, mais Aurore la conserva quand même dans ses archives. Et le Miroir ne l'a suivit pas dans la mort.

Annie était tellement ahurie qu'elle faillit en laisser tomber sa tasse.

 -  Vous pensez donc que... qu'il existe encore ?

Une brève convulsion glissa sur les lèvres de Solveig mais il s'agissait davantage d'un rictus que d'un sourire. Une mèche dorée retomba devant ses yeux et elle la coinça souplement derrière son oreille, ce qui permit à Annie de mesurer le sérieux de son regard. La lueur qui brûlait dans son œillade était terrifiante.

 -  J'en ai l'intime conviction.

Elle fronça ses sourcils si bien brossés.

 -  J'ai l'intime conviction qu'il se trouve dans l'Antre de Schyama.

Cette fois-ci, la tasse échappa des mains d'Annie dans un fracas de verre, et un déluge d'éclaboussures brunes. Le café renversé traça sur le sol un ruisseau de ténèbres, tandis que la porcelaine morcelée faisait pensé à de minuscules îles flottantes. Annie frissonna, les yeux accrochés à son œuvre de maladresse.

 -  Pourquoi ? Demanda-elle finalement. Pourquoi vous êtes-vous permise de me redonner espoir quelques instants, pour tout me jeter à la figure dans les secondes qui suivent ? Pourquoi me démoraliser de la sorte ? Pourquoi ?

Le sourire doux de Solveig la faisait froncer le nez. D'un gracieux mouvement de robe, la mère s'agenouilla à terre pour ramasser les détritus de verre. En silence. Un silence oppressant pour la pauvre Annie dont le cœur faisait de singuliers bonds dans sa poitrine. Les cliquettements des bouts de verre qui s'entrechoquèrent semblaient la rendre folle. Enfin, quand le parquet retrouva sa brillance habituelle, Solveig se réinstalla en face d'elle. Annie était tellement nerveuse qu'elle éprouvait l'envie de lui casser son sourire à coups de grimoire.

 -  Parce qu'il y a toujours de l'espoir, Annie. Nous devons trouver un moyen d'effrayer Schyama. Elle n'est pas invincible. En proie à l'horreur, elle acceptera de nous rendre le Miroir des Univers.

La foi de Solveig était tellement solide qu'Annie en éclata de rire... alors qu'une larme s'échappait de son œil gauche. Comment pouvait-elle rester aussi confiante ? Schyama ne semblait avoir peur de rien. Sa démarche, alors qu'elle avançait entre les décombres du kiosque, prouvait une majesté, une royauté et une sûreté d'esprit admirable. Elle ne semblait rien redouter. Sa puissance était écrasante.

Comment pourraient-ils faire peur à cette sorcière ?

 -  … en trouvant le nom de la rivale de la magie.

 -  Pardon ?

Annie cilla, surprise de s'être laissée aller à ses pensées, plutôt qu'aux indications de Solveig. Ses yeux dorés suavement posés sur elle, la mère n'avait pourtant pas su contenir son froncement de sourcils réprobateur. Annie déglutit en essayant de soutenir son regard.

 -  Vous disiez ? Bafouilla-elle.

Contre ses attentes, Solveig ne poussa ni soupir excédé, ni marmonnement incompréhensible. Elle se contenta de se lever de son siège et de se diriger vers la cheminée, continuellement peuplée d'impressionnantes flammes. Annie tordit son cou dans cette direction pour ne pas la perdre de vue. Au dessus de l'âtre se trouvait une multitude d'écrins cadenassés qui contenaient les plumes. Aucune banque à plumes n'existait dans le Monde des Nuages, pour la simple et bonne raison qu'avec leur méfiance caractéristique, les Nuageux ne supporteraient pas de confier leur argent à qui que ce soit, même au sein d'un lieu professionnel.

Solveig laissa courir ses doigts entre les écrins, et finit par dénicher une boîte de tabac à priser. Tandis qu'elle bourrait sa pipe, dos à Annie, elle se mit soudain à parler :

 -  Je disais que le seul moyen que nous avons, c'est de trouver le nom de la ressource dont Schyama a vanté les mérites lors de son intervention. Une ressource plus puissante que la magie... Nous n'avons jamais entendu quelque chose de semblable, autrefois...

Elle se retourna vers l'humaine dans un froissement de jupons nostalgique.

 -  … mais qu'importe ! En sachant le nom de cette mystérieuse ressource, nous aurons l'espoir de vaincre Schyama. Si la Princesse des Ombres a bien une faille, c'est la lâcheté. Elle manque cruellement de courage. A tout les coups, elle fuira. Et en passant par le Miroir des Univers, tu pourras rentrer sur Terre.

Annie avait l'impression qu'on venait de lui retirer un poids énorme pour ensuite l'encombrer d'un fardeau bien plus lourd. La seule idée de rentrer sur Terre lui avait inexplicablement noué l'estomac. Voulait-elle vraiment retrouver sa vie de terrienne, finalement ? Elle soupira, la tête entre les mains. Ce n'était pas comme si elle avait le choix ! Si elle restait ici, le Monde des Nuages s'effondrerait. Alors pourquoi se sentait-elle si réticente à l'idée de revenir parmi les siens ?

 -  Annie ? Tout va bien ? L'espoir vit encore, mon ange. Il vivra toujours. Rien n'est encore perdu, il ne faut pas se décourager. Annie ? M'écoute-tu ?

La jeune fille percevait les effluves du parfum printanier de Solveig qui l'encerclait. La mère l'avait rejoint à pas de loup. Cette délicieuse odeur s'engouffra malicieusement dans ses narines. Une odeur sucrée. Une odeur maternelle. Une odeur rafraîchissante. L'arôme du réconfort.

Rien que de respirer ce parfum florissant, rien que de savoir que dans son dos, Solveig souriait avec bienveillance, Annie sentit son cœur exploser en milles morceaux. Comme si quelqu'un essayait de le détrôner de sa poitrine.

Elle dut inspirer plusieurs fois contre son poing pour ne pas succomber à la tentation d'éclater en sanglots. Cela la réussit totalement jusqu'au moment où elle sentit ses cordes vocales vibrer.

 -  Si... Si je m'en vais... Vous... Vous me manquerez !

Puis elle se mordit la paume. Ça y était. Elle l'avait dit. D'une voix terriblement rauque, avec de laborieux raclements de gorge et des bégaiements, mais elle l'avait dit.

Solveig l'entoura de ses bras protecteurs et posa sa tête blonde sur la sienne, brune. Mais Annie, dont tout contacts la rendait nerveuse, se dégagea presque immédiatement.

 -  Si vous apprenez à manier la nouvelle ressource, je ne saurais pas obligée de rentrer, si ? Continua-elle de demander. Je croyais que je n'étais un danger que pour le cas de la magie.

Les lèvres de Solveig furent parcourues d'un sourire mélancolique.

 -  C'est cela. Seulement, il nous fallut une éternité pour apprendre à manier la magie, à sonder chacune de ses capacités et particularités. Et encore aujourd'hui, nous n'avons pas fini de connaître toutes ses propriétés. A croire qu'elles sont infinies.

Faire un adieu à quelqu'un avait toujours laissé une impression mémorable à Annie. Et s'ils parvenaient à arracher le Miroir des Univers aux griffes de Schyama, elle savait d'avance que cette fois-ci ne dérogerait pas la règle.

Solveig lui fit le privilège d'une dernière étreinte brève et coinça solidement sa pipe entre ses dents.

Bien qu'Annie fut-ce habituée à voir la mère en train de fumer, le spectacle de cette femme aux mains gracieuses, au sourire flamboyant et à la longue robe de dentelle surmontée d'un tablier, la pipe à la bouche était des plus fascinants.

Elle grignotait encore la corne de sa pipe en réengageant la conversation :

 -  Je n'ai pas terminé, Annie. La première chose à faire pour mettre à point notre plan, c'est de t'inscrire à l’École Nationale de la Wolken. Là-bas, tu recevras un enseignement de la magie digne de ton intelligence. Mais je compte sur toi pour passer le clair de ton temps à la bibliothèque, et non en pleine conversation avec d'éventuels amis.

Annie en avala sa salive de travers. Décidément, cette journée était pleine de révélations. Des révélations plus étourdies les unes que les autres, et pourtant bien réfléchies. De Schyama, il était maintenant question d'intégrer l’École Nationale...

Elle laissa planer un regard hagard autour d'elle. Elle avait perdu l'équilibre, saigné du nez, cassé sa tasse de café, suivi les indications de Solveig et contenu ses larmes au lieu de savourer ces instants magiques pour une orpheline comme elle. Savoir qu'un superbe repas vous attendait par la succulente odeur qui s'échappait de la cuisine. Écouter les écoulements continus des eaux dans la gouttière. Ressentir les craquements apaisants des bûches dans la cheminée. Recevoir une étreinte de quelqu'un que vous appréciez. Il s'agissait d'une atmosphère presque familiale, une sensation bien réelle dont elle avait toujours été privée.

Annie soupira. Oui, elle aurait voulu savourer le fait de se sentir aimée, mais hélas, elle était assaillie par de tout autres préoccupations. Des préoccupations qui dépendaient du Monde des Nuages. Elle devait les écouter. Même si ses paupières se faisaient lourdes. Même si la volonté lui manquait. Même si son cœur criait à l'amour.

 -  Nous sommes en plein milieu d'une année scolaire, pendant de petites vacances, déclara Solveig, quelque part autour d'elle. La sévérité de cet établissement est bien répandu, alors il va falloir se la jouer serré pour être accepté en cours d'année. Dès que tout cela sera un peu plus mis au clair, je vais à la Cité Blanche pour faire la demande d'audience avec Pollux, le directeur.

Annie sortit aussitôt de sa torpeur.

 -  Mais... Et moi ? Et mon visage ? On va immédiatement me reconnaître !

Solveig recracha une bouffée nuageuse par les narines.

 -  Quelle sotte suis-je ! J'avais complètement oublié de préciser le point principal du plan !

Pour la dixième fois au moins, la mère se pencha en avant d'un air gravement pénétrant, ses yeux mordorés enracinés dans ceux d'Annie.

 -  Nous allons te plonger dans un bain d'illusion. Lorsque tu en ressortiras, tu n'auras plus la même apparence. Ta physionomie sera la normalité même du style Wolkenais. Nous t’achèterons le nécessaire pour aller dans l’École, dont un oiseau. Si tu ne possède pas de volatile domestique, tu seras aussitôt considérée comme suspecte, alors... (Solveig soupira) La liste des achats à faire est longue, très longue, interminable. Et il faudra également qu'on te dégote un nom pleinement Nuageux...

 -  Amaya.

Croulant sous les informations, Annie avait la certitude que ses lèvres avaient parlé de leur propre gré. Elle suait, elle larmoyait, elle déglutissait, elle opinait de la tête. Que pouvait-elle faire d'autre ? Les indications de Solveig la tordait aussi bien d'espoir que de douleur. Son estomac, autrefois grondeur et capricieux, s'était ignoblement noué.

 -  Pardon ? S'enquit Solveig, interrompue dans sa lancée.

 -  Je m’appellerais Amaya, répéta Annie, tandis que sa sueur gouttait parterre.

Elle voulait surtout se reposer, là, maintenant, mais avant toute chose, elle devait imposer cette réalité. C'était par ce prénom que Ophel l'avait appelé. Et c'était à Ophel qu'elle devait tout les remerciements du monde.

 -  Pourquoi ce prénom en particulier ? Ne put s'empêcher de questionner Solveig, dont la curiosité venait d'être aiguillonnée.

 -  Je l'ai entendu une fois, dans la Cité Bleue... Je le trouvais vraiment beau.

Solveig cambra les sourcils, peu convaincue par sa piètre explication. Mais elle n'insista pas. Les temps qui couraient étaient graves.

 -  Le prénom « Amaya » serait plutôt du style Aveklëmoon. Mais c'est d'accord, tu pourras t'appeler ainsi. De toute façon, le pseudonyme n'est pas notre problème capital. Nous avons d'autres casseroles sur le feu.

Elle se leva une nouvelle fois, sa nervosité à son comble. Ses mains tremblaient. Ses jupons froufroutaient soucieusement. Des rides d'expression fatiguaient les contours de ses yeux de nature flamboyants.

 -  Il faut garder espoir, sans se reposer sur ses lauriers, hum ? L’École Nationale est presque notre seule chance, il faut à tout prix que tu sois acceptée, hum ? Sapristi ! M'écoute-tu véritablement, Annie ? Nous sommes en danger !

Ce fut en réalité cette angoisse manifeste qui retourna complètement le ventre de la jeune fille. Prise de fatigue, elle n'avait pas mesurer à quel point les proportions de ces paroles étaient importantes. Elle se hâta de tout récapituler dans sa tête. Elle allait changer de corps pour intégrer la prestigieuse École Wolkenaise de la Magie. Elle allait devoir changer d'identité. Elle allait devoir être l'incarnation même de la prudence et la discrétion. Elle allait devoir trouver d'éventuelles noms de ressources. Elle allait devoir dévaliser les bibliothèques. Elle allait devoir trouver un moyen d'effrayer Schyama. De plonger dans le Miroir des Univers. De retourner sur Terre.

Elle allait devoir beaucoup de choses et elle les accomplirait. Elle allait devoir sauver la Wolken. Le Monde des Nuages.

Sa spirale de réflexions s'avéra d'une densité telle que, quand la porte d'entrée s'ouvrit avec grand fracas, elle ne réagit pas. Elle ne réagit toujours pas lorsque d'une démarche précipitée arriva Varid, des rouleaux de parchemins à bout de bras, et Xia, les jupes relevées sur des jambes oranges et parfaitement galbées. Et même quand les braiments outragés de Xia qui lui exigeaient des explications lui pourrissaient les oreilles, Annie ne quittait pas son objectif des yeux.

Sauver le Monde des Nuages.

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Alice_Lath
Posté le 16/10/2020
Eh bien, c'est bizarre ça quand même haha, je pensais qu'elle pourrait demander à des créatures de la ramener sur Terre, car apparemment il y en a qui en sont capables hahaha, comme on l'a vu au début
Sinon, j'ai vraiment beaucoup aimé ce chapitre et je me replonge dans l'histoire avec plaisir après une petite coupure. La famille de Scintillam m'est vraiment très sympathique et chaleureuse et j'espère qu'Annie ne va pas se faire des ennemis à l'Ecole :/ Et qu'elle apprendra vite car je doute qu'ils aient des années devant eux pour la faire diplômer avant que la situation ne vire à la catastrophe
Pluma Atramenta
Posté le 16/10/2020
Oh ! C'est avec ravissement que je remarque ton retour ! ^^ Merci beaucoup pour tes remarques, je prends tout avec plaisir <3
DraikoPinpix
Posté le 05/07/2020
Coucou !
En effet, comme l'a dit Prudence, tu devrais préciser pourquoi Annie ne peut pas revenir à dos de Pégase. C'est toujours bien de rappeler.
Solveig est attachante, déjà j'aimais son allure et ses attributs (la pipe), mais son côté maternel est encore plus touchant.
Quelques remarques : je trouve qu'Annie agit de manière exagérée (je l'avais dit une fois dans un des chapitres précédents, je me rappelle) et tu abuses encore d'anaphores dans ton style.
Mais, j'aime beaucoup ces rebondissements : j'ai hâte de voir Annie à l'Ecole Nationale :3 ! Tout ceci promet d'être intéressant :)
A bientôt !
Pluma Atramenta
Posté le 05/07/2020
Merci pour ton commentaire <3 <3 <3
Dans quel domaine Annie agit-elle de manière exagérée ?
DraikoPinpix
Posté le 05/07/2020
C'est plus ses réactions, en fait. :)
Prudence
Posté le 04/07/2020
Encore un super chapitre... Que dire ?
Je commence vraiment à m'attacher à Annie et Solveig est un personnage très complet et complexe. Elle est déterminée, c'est une femme forte ! En fait, je m'attache plus profondément à TOUS les personnages ! Le bla-bla de Solveig est très claire, j'ai tout compris comme il faut !
L'intrigue principale se met en route et en place, j'attendais ce moment et j'ai hâte ! Tu approfondis le personnage de Schyama ; c'est top !

Notes :

-Peut-être moins exagérer certains faits (pour ma part, ça ne me dérange pas trop)
-Je n'ai pas compris pourquoi Annie ne peut pas retourner sur Terre à dos de pégase ? Comme elle l'a fait pour se retrouver dans le Monde des Nuages. -> je pense à expliquer.
-Donc, Annie a récupérer Lys, finalement (petit doute passager, dû au fait qu'elle n'est pas de nouveau mentionnée - très subjectif)
-Si vous M' apprenez à manier la nouvelle ressource, je ne saurais pas obligée de rentrer, si ? (c) ontinua-elle de demander. Je croyais que je n'étais un danger que pour le cas de la magie. -> non ? (remarques en majuscule ou en parenthèses)

A trèèèès vite !!
Pluma Atramenta
Posté le 04/07/2020
Merci beaucoup ! <3 <3 <3
Je prends note de tout ça ! Annie ne peut pas rentrer à dos de pégases car celles-ci l'ont emmené dans le Monde des Nuages pour réaliser la Prophétie. Or cette prophétie s'avère être "l'apocalypse". Du coup, Annie ne va pas leur demander de la ramener sur Terre puisqu'ils sont apparemment du côté de Schyama ! ;) J'imagine que si tu n'as pas compris, j'essayerai de le dire plus distinctement ! :) Merci !

Ah oui, Lys ! Je me disais qu'il manquait un petit truc au début… Je vais faire en sorte qu'elle fasse un petit coucou à la fin de l'autre chapitre !
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