Le masque de la miko

Par MarineD

Les hommes firent passer le brancard à l'intérieur d'une maison. Plus longue que les autres, ses fondations de pierre la rendaient aussi plus imposante. Tobias fronça le nez quand une odeur brûlée d'encens emplit ses narines. Le plafond était bas, le sol constitué de grandes dalles tressées qui étouffaient les bruits de pas. Certains des meubles, comme la table au centre de la pièce, s'élevaient au ras du sol, comme conçus pour des lilliputiens. En guise de chaises, c'étaient des coussins qu'on avait installés tout autour de l'épaisse nappe verte. Il aperçut entre autres objets un service à thé, des fleurs séchées, le porte-encens dont les bâtonnets enfumaient la pièce, les lampes à huiles suspendues qui éclairaient chaque recoin de leurs tons orangés, de petites statuettes en bois et un éventail décoratif.

— Par ici, fit une voix empreinte d'autorité.

C'était une voix de femme d'âge vénérable, qui a l'habitude d'être obéie, pareille à celle de sa propre grand-mère paternelle, mais avec un fort accent étranger. Ses pensées étaient aussi acérées et précises que ses mots, comme si, à chaque seconde, elle se dévouait toute entière à ce qu'elle faisait. Là, elle tira le vantail pour que les hommes accèdent à la chambre, puis elle évalua d'un coup d'œil la taille du brancard par rapport à l'ouverture.

— Ne vous coincez pas les doigts, dit-elle aux deux hommes.

Au contraire, Tobias recevait de ses porteurs des pensées brouillées entre appréhension, concentration et curiosité. Tous deux savaient la sévère réprimande qui les attendait si le brancard devait heurter le coin d'un meuble, ils prêtaient donc une grande attention à leurs pas. Mais quelque chose à propos de la prêtresse ne cessait de les troubler depuis qu'ils avaient pénétré dans la maison. Sans le savoir, ils s'étaient accordés sur l'idée que la vieille femme avait l'air... d'une grenouille ?

Juste avant de passer le seuil, Tobias chercha à apercevoir son hôtesse. Il ne put retenir un hoquet de surprise, quand, en tournant la tête, il se retrouva nez à nez avec une énorme face, non de grenouille, mais de salamandre. L'instant de désarroi passé, il réalisa qu'il ne s'agissait que d'un masque. Derrière les aplats de jaune et de noir se cachait un chignon volumineux de cheveux blancs, et deux longues mèches libres étaient ornées de grosses perles rouges qui pendaient sous les bajoues rondes de l'amphibien.

Elle ne dit rien, mais songea : « jeune abruti », tandis que les énormes yeux inexpressifs et globuleux le toisaient. L'envie de demander des comptes à cette vieille femme qui dissimulait son visage ne lui manqua pas. Impossible cependant de répondre à une simple pensée, cela faisait partie des innombrables frustrations inhérentes à son talent secret.

La chambre où on le fit entrer baignait dans une douce atmosphère jaune. Naturelle, elle provenait de fenêtres à la conception particulière. Les vantaux aux cadres de bois supportaient, non des vitres, mais un papier crème et opaque, qui laissait passer la lumière tout en cachant la vue.

— Allongez-le là, ordonna la prêtresse.

Un instant, Tobias crut qu'on l'installait à même le sol. Il y avait bien un matelas, mais il reposait directement sur les dalles tressées, aucun sommier ne le surélevait. Un drap blanc des plus classiques l'enveloppait et une couverture de laine était soigneusement pliée au pied.

— Nous allons chercher vos affaires, dit l'un des porteurs.

Eux aussi s'étonnaient de cette literie inhabituelle. Ils s'éclipsèrent avec le brancard. Tobias tourna la tête vers la porte, conscient que la prêtresse n'avait pas bougé. Assez petite, elle était vêtue d'une tunique blanche à la coupe carrée et d'une longue jupe rouge qui laissait à peine apparaître les sandales ouvertes et plates qu'elle portait aux pieds.

Tobias leva les yeux vers le masque pour mieux l'observer. Il représentait bien une salamandre commune. Le museau et la bouche noirs, avec les joues et le haut de la tête jaune vif, ne laissaient aucun doute. La peinture, très détaillée, dessinait de petites taches là où les couleurs s'inversaient. L'énormité des yeux était parfaitement dérangeante, de même que la gueule ouverte dans une espèce de sourire inerte. On eût dit une créature venue d'un autre monde, un monstre dans un passable déguisement d'être humain, plutôt que le contraire.

En se concentrant sur les détails de la sculpture, à la recherche du regard de la prêtresse, Tobias saisit l'origine d'un tel sentiment d'étrangeté. Les fentes du masque formaient les naseaux de la salamandre. Ainsi, ses gros yeux noirs et ceux de sa porteuse ne se superposaient pas. Dans la gueule ouverte de l'amphibien, une bouche longue aux commissures tombantes laissait deviner une mâchoire dure et un visage marqué par le temps.

Les mains sur les hanches, la vieille femme poussa un long soupir.

— J'en ai soigné, des hommes, dit-elle. Des ouvriers blessés à l'ouvrage, des pauvres bougres taillés en pièces par les bandits... mais vous, alors, c'est vraiment le roi des potirons. Qu'avez-vous fabriqué pour vous retrouver dans un tel état ?

L'expression de la prêtresse le choqua. Personne, à Athos, n'eût osé s'adresser à lui en termes si grossiers. Tobias ne s'en offusqua pas ouvertement – Il n'allait tout de même pas se disputer avec son hôtesse au premier échange, sans doute n'était-elle pas familière des manières athosiennes. – et préféra lui répondre d'un ton égal, quoiqu'avec le sentiment troublant de s'adresser à une salamandre géante.

— Mes actes passés ne vous concernent en rien.

— Ah oui ? ricana-t-elle. Et comment voulez-vous que je vous aide, si vous refusez de parler ?

— Ce sont mes parents qui vous ont demandé de m'aider, vous m'en voyez sincèrement désolé. En vérité, ils n'attendent rien de votre part, bien qu'ils tentent de se convaincre du contraire.

— L'or qu'ils ont déboursé pour que je m'occupe de votre cas vous rend bien médisant.

— Ne vous méprenez pas. Vous avez reçu la somme qu'ils ont accepté de verser pour me faire disparaître en épargnant leur conscience. Il leur est moins éprouvant de me savoir vivant ici que mort sous leur toit. Je vous remercie de m'accueillir, mais vous constaterez vite l'inefficacité de vos remèdes. Seule la mort me délivrera de cette malédiction.

— Nous verrons bien, trancha-t-elle avec aigreur, comme répondant à un défi effronté.

Elle disparut de l'encadrement de la porte tandis que les hommes du convoi revenaient avec valises et chaise roulante. Ils demandèrent où les déposer, alors Tobias observa avec plus d'attention sa nouvelle chambre. L'ameublement était sommaire, mais harmonieux. Il ne s'y sentait pas à l'aise. Ce décor était si différent de ses standards qu'il n'eût pu se percevoir davantage comme un étranger. La présence d'un art délicat le rassura moyennement sur la civilité du peuple de la région.

À côté de lui se trouvait un meuble en bois, vraisemblablement une commode, bien que de la hauteur d'un rangement à chaussures athosien. Sur sa droite, il n'y avait que la porte de la chambre et un grand tableau sur lequel s'étalait un paysage épuré, en vides et en pleins. Sur sa gauche, les fenêtres à vantaux filtraient la lumière sur presque toute la longueur du mur, et les deux coins étaient décorés respectivement d'un vase contenant une longue tige à fleurs blanches et d'une peinture représentant un héron. Enfin, en face, une cloison délimitait un renfoncement aménagé d'une petite estrade avec un arbrisseau décoratif et, au mur, un parchemin de tissu cousu de symboles dorés mystérieux. Il s'agissait probablement de caractères en langue rousse, la langue du Pays Rouge.

Pragmatique, Tobias indiqua aux hommes de poser ses effets personnels les plus indispensables à côté de son lit, où il y accéderait facilement, et leur proposa de ranger la chaise roulante de l'autre côté du renfoncement, où elle ne gênerait pas le passage. Il distribua ses instructions pour chaque bagage qu'on amenait dans la chambre. On remonta rapidement l'armoire portative où l'on rangerait tous ses vêtements, la chaise percée sous laquelle se fixerait le pot de chambre, l'étagère qui accueillerait ses ouvrages favoris. On plaça avec précaution l'astucieuse table de nuit de voyage. Juste assez grande pour accueillir deux livres, elle intégrait une lampe de chevet dont le pied nacré dissimulait un petit orbe de foudre. À l'exception de cette trouvaille sortie d'un coin poussiéreux du manoir et remise en état par Ignace, les meubles étaient de facture récente. D'un bois verni plus clair et chaleureux que l'acajou très présent au manoir, leurs lignes fines s'arrondissaient au niveau des pieds d'étain, et les surfaces s'ornaient de reliefs décoratifs représentant les éléments du cercle de la magie.

Pendant que les hommes s'affairaient, Ignace vint s'assurer que Tobias était confortablement installé. Miriane arriva sur ses talons, la trousse à pharmacie en main. Elle attendit d'être seule avec son patient pour faire coulisser la porte et préparer l'injection d'eau-somnia. Tobias la sentait fatiguée et troublée. Elle s'occupait de lui depuis longtemps, maintenant. Son aide peinait à réaliser que, bientôt, elle rentrerait sans lui au royaume, et cela lui inspirait des sentiments diamétralement opposés. Tobias sourit à part lui. Il n'était pas méchant, mais admettait son caractère difficile. Lui aussi avait ses jours avec et ses jours sans. Miriane ne savait plus qu'éprouver entre la tristesse de ne plus le revoir, le soulagement d'être enfin débarrassée de lui, un espoir sincère à l'idée de sa guérison et la frustration de ce qu'elle considérait comme son propre échec. Son esprit vacillait sous la contradiction, l'empêchant de parler, alors qu'elle l'eût voulu. Lui-même en proie à des émotions difficiles à exprimer, il ne vit pas de quelle manière la délivrer de son humeur morose, alors il ne dit rien non plus.

— Je vais me renseigner pour la salle de bain et le repas du soir, proposa-t-elle tandis qu'elle refermait la trousse à pharmacie.

Soudain, elle ne sut plus qu'en faire. Ce qu'il y avait là-dedans n'était qu'à l'usage de Tobias. Personne ne lui avait ordonné de la reprendre, mais elle ne savait pas si la vieille-grenouille déciderait de poursuivre les mêmes soins.

— Vous n'avez qu'à la laisser ici.

Elle le regarda bizarrement, surprise qu'il ait compris sa pensée. Mais l'étonnement ne dura qu'un instant, aussitôt effacé par une question mêlée d'inquiétude et de suspicion.

— Je ne recommencerai pas, promit-il. Mes parents se sont donné du mal pour me faire venir ici. Je vais laisser à cette prêtresse le temps dont elle a besoin pour échouer.

Miriane apprit ainsi qu'il ne croyait pas davantage à un miracle de la vieille-grenouille qu'il n'avait cru en son soutien quotidien ; cela la rasséréna. Elle regretta immédiatement cette pensée égoïste, songeant que cet endroit représentait le dernier espoir de Tobias. L'égo aimait apporter son lot de contradictions, songea ce dernier, acide. Miriane hocha la tête et déposa la trousse sur la petite commode.

— Je vais voir pour la salle de bain, répéta-t-elle en sortant.

Seul, Tobias regarda le plafond blanc en faisant rouler sa tête sur l'oreiller préparé pour lui. Il était beaucoup trop fin, et trop ferme, aussi. Il ordonnerait qu'on le remplace par l'un de ceux emportés du manoir avant la nuit. Il étira son bras vers le sol au-delà du matelas, curieux de toucher les étranges dalles tressées. C'était moins dur que le parquet des demeures athosiennes et cela semblait absorber la chaleur du soleil. Tous les ouvrages qu'il avait engloutis dans sa vie n'avaient pas suffi à l'informer de l'architecture ni des traditions du Pays Rouge. Peut-être devrait-il demander à Ignace qu'on lui expédie quelques livres en langue commune traitant de ces sujets, car il n'en trouverait probablement pas, ici.

Son cœur se serra à l'idée du départ prochain du majordome. La miko avait été claire : elle n'accepterait chez elle que son patient, non ses serviteurs. Tobias l'avait appris en même temps qu'on lui annonçait le voyage et avait alors renoncé à tout avis sur la question. Ses parents avaient compris que la vie de leur fils au manoir était terminée, mais préféraient le voir mourir dans une action désespérée plutôt que dans les draps de la chambre Perle. Soit. L'absence de ses aides accélérerait sa fin, tant il dépendait d'eux, s'était-il dit.

Mais, à présent, seul dans cette chambre inconnue, privé de clochette d'appel, prisonnier d'un matelas posé à même le sol, tant et si bien que la chaise percée semblait le regarder de haut, la solitude à venir le submergea d'angoisse. Lui qui, entre les murs du manoir Ferris, n'aspirait qu'à entendre ses propres pensées, ici, la présence d'Ignace et Miriane à son chevet lui manqua terriblement, alors même qu'il les savait à quelque quinze pas de là, au plus loin. Instinctivement, il voulut tendre son esprit vers les pièces voisines, entendre, parmi les bourdonnements des hommes, la voix de Miriane se plaignant de la piètre qualité des savons, ou celle d'Ignace indiquant aux cuisiniers de broyer soigneusement la nourriture avant de l'apporter à Tobias.

Mais une pensée plus forte couvrit le brouhaha. Non contents de marcher en chaussures dans sa maison, voilà qu'en plus, ces grands dadais remuants foulaient de leurs semelles poussiéreuses son tapis de pêcheur ! Elle aurait tôt fait de les mettre à la porte ! Tobias se recentra sur lui-même, détourna autant que possible son attention de la miko, saisi d'une gêne proche de la peur. Cette prêtresse-grenouille ne lui plaisait pas. Son accoutrement ne lui plaisait pas. Qu'avait-elle donc à cacher pour se dissimuler derrière un tel masque et des vêtements si amples ? Le protégerait-elle de ces indigènes hostiles dont il avait perçu la hargne à l'extérieur ?

***

Il était tard dans la soirée lorsque la prêtresse revint. Tobias avait avalé avec soulagement un repas préparé par ses hommes, puis Ignace lui avait rendu visite. Ils avaient conversé longuement. Tobias avait apprécié les efforts déployés par le majordome pour le rassurer malgré ses propres réticences à le laisser ici. Quand Ignace l'avait quitté à contre-cœur après lui avoir offert un nouveau livre, Tobias s'était senti rasséréné par son affection. Il entendit la présence de la prêtresse avant qu'elle ne frappe deux coups au vantail. Elle venait désamorcer leur mauvais départ.

— Oui ?

Elle fit coulisser la porte d'une main. Dans l'autre, elle tenait un plateau supportant une théière et un petit bol en fonte. Tobias se redressa aussi rapidement qu'il put contre le mur, faisant fi de ses courbatures incessantes. Le masque de salamandre, pourtant inerte, parvint à prendre un air navré devant tout le mobilier supplémentaire. La vieille femme cachée dessous secoua la tête.

Le service à thé était peint dans des tons azurés, rendus plus verts par la lumière orangée de la lampe de voyage, et décoré d'oiseaux et de papillons. La prêtresse s'agenouilla près du matelas sans que le plateau ne penche et le déposa devant elle. D'une main à la peau plissée et aux doigts courts et calleux, elle versa le thé avec une grande application, dans un geste presque rituel. Sa capacité à se concentrer sur une seule chose à la fois avait quelque chose de fascinant. Tobias eût même trouvé ce moment apaisant si l'angoisse n'avait pas tant assombri son âme, ce soir-là.

— Tenez, dit-elle en tendant le bol à deux mains. Faites attention, c'est très chaud.

— Je vous remercie.

Le breuvage sentait les herbes et les épices. Il n'osa pas y goûter tout de suite ; d'abord, il paraissait brûlant ; ensuite, une méfiance irrationnelle le tenaillait. Ce bol, offert par une chamane qui refusait de montrer son visage, contenait-il bien du thé ? N'y avait-elle pas ajouté une quelconque substance qui rendrait sa nuit plus dure encore qu'il ne l'envisageait ?

C'était la première fois qu'il observait le masque d'aussi près. Il ignorait quel matériau le constituait – bois ? argile ? – mais il paraissait lourd. Quelques craquelures dans la peinture, plus visibles sur les aplats jaunes, témoignaient de son usure. Les yeux de la salamandre, d'un noir profond, avaient la brillance du métal poli. Sur le haut du masque était fixé un fétiche en bronze de la forme d'un disque, Tobias crut reconnaître le symbole du cercle élémentaire de la magie. La vieille femme bougea la tête, et l'éclat fugace d'un œil humain fut visible derrière les naseaux de la créature.

— J'ai le sentiment que nous n'avons pas pris de la même terre, dit-elle avec un pâle sourire. Recommençons. Je m'appelle Bara, je suis la miko du village Minami.

Il décida de jouer le jeu :

— Tobias Fènnel, fils du duc Édouard Fènnel et de la duchesse Préséa de Ferris, du royaume d'Athos.

— Vous étiez magicien, avant ce qui vous est arrivé.

Ce n'était pas une question, mais l'affirmation était si pure, si dénuée de tout autre sous-entendu, qu'il ne capta rien de sa source.

— J'imagine qu'Ignace vous en a parlé.

— Non, il n'a rien dit de tel. Votre magie n'a pas complètement disparu.

Sa clairvoyance étonnante éveilla l'intérêt de Tobias.

— Qu'entendez-vous par là ?

— Vous êtes fermé aux flux, mais il vous reste cette étrange projection que vous exercez sur moi. Que faites-vous ?

Tobias manqua de renverser son thé. Cette femme n'avait rien des charlatans qu'on lui avait envoyés au cours de l'année écoulée. Son niveau de perception dépassait celui de la plupart des mages athosiens.

— Bah, peu importe, fit-elle devant son mutisme.

Elle prit une profonde inspiration. Tobias capta avec clarté son intention de fermer son esprit. Il ne sut pas de quelle façon, mais elle y parvint presque instantanément. Ce fut comme une porte claquée. Elle se tenait de l'autre côté du seuil, face à lui, il la voyait. Puis elle claqua la porte, et il ne la vit plus. La rapidité de sa prouesse lui coupa le souffle. Même Layne ne s'était jamais montré si capable... Jusqu'où allaient ses compétences, exactement ?

— Est-ce que vous comprenez ce qui cloche avec mon corps ? demanda-t-il.

— Ah, bien, sourit-elle. On dirait que nous allons pouvoir travailler, finalement.

 

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