Le manuel de la société humaine

J’ai peur ; c’est bientôt mon tour. Dans quelques minutes, je vais devoir choisir de vivre sur Terre en tant que femme ou en tant qu’homme. Je vois mes compatriotes défiler, se choisir un corps humain pour passer le restant de leurs jours sur cette planète. Ils n’ont pas l’air d’hésiter et je me demande bien ce qu’ils ont vécu pendant ces deux derniers jours pour qu’ils soient aussi sûrs de leur choix.

***

Tout a commencé il y a deux jours, lorsque nous avons atterri sur Terre après plus de deux cent années-lumière de voyage. Une goutte d’eau pour nous, qui pouvons vivre plusieurs millénaires. Enfin, qui pouvions, car une fois insérés définitivement dans nos corps hôtes, notre espérance de vie sera considérablement diminuée. Un prix que nous tous sommes prêts à payer pour échapper à notre planète qui se réduit peu à peu en un tas de cendre.

— Nous voici donc au bureau des prêts, avait déclaré le guide lors de notre arrivée. Comme nous vous l’avons déjà expliqué, beaucoup de nos pionniers se sont trouvés dans une position, disons... délicate, après avoir choisi un corps qui ne leur correspondait pas vraiment. Nous vous proposons donc de passer une journée dans le corps d’un homme, puis une autre dans le corps d’une femme, afin de vous aider à faire votre choix définitif pour votre installation sur Terre. Vous avez tous bien étudié les différences entre les hommes et les femmes, n’est-ce pas ?

Tout le monde avait acquiescé, moi compris. Je n’avais pas lâché mon Manuel de la société humaine de tout le voyage, et j’étais vraiment sûr de pouvoir m’intégrer aussi facilement que n’importe quel véritable humain. J’avais très bien étudié mon sujet, même si tout est très différent de ce que j’ai connu jusqu’alors. A commencer par la place des hommes et des femmes dans la société. Si j’ai bien compris, ils ne sont pas tout à fait égaux et tout est décidé en fonction de leur sexe. Aujourd’hui encore, je n’ai pas encore réussi à bien comprendre pourquoi. Naïvement, j’espérais que cette première journée en tant qu’homme m’aiderais à y voir plus clair.

 

Lorsqu’enfin on m’avait injecté par un orifice situé sur le côté gauche du crâne de mon hôte masculin, je m’étais répandu en lui comme un virus, prenant possession de ce corps qui serait le mien pendant vingt-quatre heures. Je me sentais si libre ! Mon hôte était un homme grand, bien proportionné. Je me déplaçais avec assurance, comme les hommes décrits dans mon Manuel de la société humaine que je comptais bien suivre à la virgule près. Chapitre 2, p.28 : « Un homme est fort, sûr de lui, et un minimum machiste. Il porte des pantalons et ne laisse jamais transparaitre ses émotions. Il subvient aux besoins de sa famille en gagnant de l’argent et en étant bricoleur. Il a pour passion le sport, la bière et les voitures. »

 

Suivant les conseils de mon Manuel, j’avais donc commencé ma journée dans un bar où je m’étais retrouvé assis à côté d’un homme habillé d’une chemise rose. Mon Manuel disait que c’était une couleur pour femme mais la bière, les cheveux courts et la barbe de trois jours m’indiquaient que mon voisin devait tout de même être un homme. C’était la première d’une très longue liste de choses contraires à mon Manuel de la société humaine que j’allais observer. Curieux d’élucider cette anomalie, j’ai tenté d’établir le contact.

— Belle journée, n’est-ce pas ?

— Pfff, belle journée, mon cul. Ma femme demande le divorce, je viens de perdre mon boulot, et mon vélo a crevé. Tu parles d’une belle journée de merde, oui.

Et là, mon voisin s’était mis à pleurer. Deuxième chose incompréhensible, car selon mon Manuel, normalement un homme, ça ne pleure pas. Et pourtant, je voyais bien que ses yeux s’assombrissaient et que de l’eau roulait sur ses joues. A ce moment-là, j’ai commencé à me sentir mal et je crois bien que j’avais envie de pleurer moi aussi, mais je ne savais plus si j’avais le droit ou pas, parce que mon voisin, là, il faisait tout le contraire de ce que disait mon Manuel. Alors, j’ai demandé au barman :

— Il pleure...C’est autorisé ?

Bruyamment, le barman avait reposé le verre qu’il était en train d’essuyer et s’était esclaffé en tapotant l’épaule de mon voisin :

— Haha ! Mon pauvre gars, faut pas pleurer comme ça, pleurer c’est pour les femmelettes !

Bon, ça, c’était tout comme mon Manuel le disait. Pleurer, c’est pour les femmes, pas pour les hommes. Alors moi, même si j’avais envie de pleurer aussi parce que mon voisin avait l’air tout triste avec sa bière et ses yeux mouillés, j’avais décidé que j’attendrais le deuxième jour pour pleurer, quand j’aurai le corps d’une femme et que ça serait autorisé. Je trouvais ça plutôt bête de garder ses émotions pour soi, juste parce que c’était le Manuel de la société humaine qui le disait, mais je n’avais pas encore compris que ce Manuel, c’était du grand n’importe quoi.  

— Je ne suis pas une femmelette, s’est défendu mon voisin. C’est cette bière qui a un goût de chiotte.

Même maintenant, je me sens encore un peu triste pour lui, parce qu’il doit cacher ses émotions et faire semblant que tout va bien, même si c’est faux.

Après cet épisode, j’ai rencontré un autre homme qui tenait un petit humain à chaque main devant un grand bâtiment où il y avait plein d’autres enfants. Sous un drapeau tricolore, il était écrit « Ecole maternelle ». Je n’ai pas compris pourquoi c’était l’homme qui emmenait les petits humains à l’école, parce que dans mon Manuel, c’était écrit chapitre 2, p.31 « Les hommes ne s’occupent pas des enfants : c’est le rôle de la femme.» C’est vrai qu’il y avait beaucoup de femmes devant cette école, mais il y avait aussi plusieurs « papa » qui avaient l’air contents d’être là.

 

Déjà, je commençais vraiment à douter de mon Manuel de la société humaine, et ça n’a fait qu’empirer ensuite. On raconte que les hommes doivent faire ci et pas ça, mais moi, ce que j’ai vu dehors, c’est tout le contraire. Enfin, un peu des deux, en fait. Il y a des hommes qui font tout comme mon Manuel, mais la plupart, ce n’est pas vraiment comme ça qu’ils se comportent, ou alors ils font semblant, pour faire croire qu’ils ont bien appris les règles.

Ce jour-là, moi aussi j’avais voulu agir comme un vrai homme, j’avais voulu tout bien faire et ça m’a rendu triste, parce que je n’étais pas vraiment libre d’être moi. Alors, pour la deuxième journée, j’ai pris une décision. Je n’allais pas suivre mon Manuel.

Peut-être que j’aurais dû. Peut-être que si je l’avais suivi, je ne serais pas là à me torturer les neurones pour savoir si je voulais devenir un homme ou une femme.

 

***

 

J’ai bien aimé mon corps féminin. Il avait des rondeurs au niveau de la poitrine, et il n’y avait rien qui gigotait entre mes jambes et se collaient désagréablement à mes cuisses. J’avais décidé de porter un pantalon et des baskets, première infraction à mon Manuel, chapitre 3, p.45 : « Les femmes doivent se maquiller, avoir les cheveux longs, et porter des robes ou des jupes avec des talons hauts. Elles sont inférieures aux hommes et doivent être belles à regarder. Leur rôle est de s’occuper des enfants, faire le ménage, la cuisine, et répondre aux exigences de leur mari.» N’importe quoi. La veille, j’avais vu des femmes en pantalon et en baskets et personne ne leur disait rien. De toute façon, je ne comprenais pas tous ces chichis pour une question d’habits ; du moment qu’on est à l’aise, c’est ce qui compte. Je ne me suis pas maquillé non plus parce que je ne sais pas faire, et que ça prend du temps. Si les autres humains me trouvaient moche, ils n’avaient qu’à pas me regarder et puis c’est tout. Seulement même comme ça, j’ai remarqué que beaucoup d’hommes me lorgnaient comme un objet de convoitise et ça, ça ne m’a pas plus du tout. Quand j’ai voulu m’allonger dans un parc pour profiter de la verdure terrienne, il n’a pas fallu deux minutes pour qu’on vienne me proposer un verre et plus si affinité. Quand j’ai refusé, on m’a traité de salope. A croire qu’une femme ne peut pas se balader toute seule en toute tranquillité.

 

Alors, je suis retourné devant l’école. Je savais que j’allais trouver plein de femmes là-bas, et j’avais envie de discuter un peu du Manuel avec elles. Près du portail, il y avait une dame aux cheveux courts, presque rasés, qui disait au revoir à son fils. Quelques mères en tailleur et talons hauts la regardaient de travers, et je ne sais pas ce qui les dérangeait vraiment : sa coupe de cheveux ou ses habits trop larges et peinturlurés que les humains portent sur les chantiers.

— Attendez !

J’ai rattrapé la dame avant qu’elle ne monte dans sa camionnette. Elle m’a regardé avec de grands yeux, comme si j’étais un extraterrestre. Haha.

— Bonjour madame, je lui ai dit. Euh... Vos cheveux...

— Oui, quoi ?

— Ils sont très très courts.

— Ouais. T’as un problème, tu trouves que ça fait lesbienne, c’est ça ?

Je n’avais pas compris sur le moment, mais après vérification dans mon Manuel, il me semble que « lesbienne », ça veut dire qu’une femme est amoureuse d’une autre femme. Je ne vois pas très bien le rapport avec sa coupe de cheveux, ni pourquoi certaines personnes trouvent ça gênant. Sur ma planète, on peut aimer qui on veut et si vous voulez mon avis, c’est beaucoup plus simple que de se prendre la tête pour savoir qui aime qui.

— Non, pas du tout. Au contraire, je voulais vous dire que c’est super courageux de pas suivre le Manuel parce que je crois bien que ce n’est rien que des mensonges, en fait.

La dame m’a regardé de travers, a marmonné qu’elle devait aller travailler et a disparu dans sa camionnette. Apparemment, elle n’avait jamais entendu parler du Manuel de la société humaine alors que notre guide nous avait dit que tous les petits humains, ils devaient l’apprendre par cœur dès leur naissance et le suivre bien comme il faut, sinon, c’était la fin du monde pour toute la vie. Et vous savez quoi ? J’ai demandé à plein d’autres humains, et personne n’a jamais entendu parler du Manuel. Ils m’ont juste expliqué qu’il y avait plein de règles à suivre pour que tout le monde, homme et femme, reste à sa place parce que c’est comme ça et puis c’est tout. En fait, je crois bien que le Manuel de la société humaine, il a dû être écrit spécialement pour nous, les immigrants de l’espace pour qu’on n’est plus peur de venir sur cette planète. Et je me dis que, finalement, ne pas suivre le Manuel, ce n’est pas si grave et que c’est vraiment dommage qu’il reste des personnes pour vous reprocher de ne pas le faire.   

***

 

Voilà, c’est mon tour. Alors, homme ou femme ? Je suis tétanisé. Et si je me trompe ? Et si je ne fais pas le bon choix ? J’ai entendu parler de certains humains qui naissent dans un corps, mais qui sentent que ce n’est pas le bon. Et si ça m’arrivait, à moi aussi ? Tout au fond de mon cœur, je ne me sens ni homme, ni femme. Je suis juste moi. Je ne comprends pas pourquoi on nous impose de choisir, pourquoi on nous oblige à supporter les horribles stéréotypes de ce fichu Manuel de la société humaine que tout le monde se force à suivre sans savoir pourquoi. Je crois que je vais choisir au hasard, et que je ferai avec…

Non.

Je vais me battre contre ce fichu Manuel et je libérerai ces pauvres humains qui sont conditionnés dès leur naissance à agir selon l’étiquette qu’on leur a collée.  

Je suis moi, c’est tout, et je n’accepterai pas de vivre autrement que selon mes propres règles.

 

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mariedeloin
Posté le 06/01/2021
J'adore cette manière de voir la société de l'extérieur.
On se moque souvent des manières vivre étrangères, mais nos façons doivent sembler bien étranges vues du dehors.
C'est un texte sympathique qui remet bien en question ce qu'on accepte sans broncher.
Bravo pour l'idée !
(Saurais-tu nous écrire le parfait Manuel?)
Patbingsu
Posté le 07/01/2021
Merci pour ton commentaire, je suis contente que cette nouvelle t'aies plu !
Je n'avais jamais pensé à écrire ledit Manuel mais pourquoi pas quelques chapitres pour continuer dans la satire, je garde l'idée en tête :)
uNeven
Posté le 29/08/2018
J'ai adoré ce début ! D'autant plus que ça me touche particulièrement. La description des hommes et des femmes par le Manuel m'a plié ! Y aura-t-il une suite ? Je prendrais beaucoup de plaisir à suivre les aventures de ce petit alien, de son point de vue si naïf...
Patbingsu
Posté le 29/08/2018
Merci pour ton commentaire, uNeven, je suis contente que cette nouvelle t'ait plu ! Pour répondre à ta question, je n'ai pas prévu d'écrire une suite mais peut-être un jour, pourquoi pas ;)
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