Le Livre

J’ouvre les yeux en sursaut, au son de mon réveil si brusquement que je me cogne contre l’étagère au-dessus de moi. Je me repose dans ma « Chambre de secours ». C’est un local non loin de ma vraie chambre, là où les petites mains du château rangent le linge propre. C’est derrière une pile de drap et sur un matelas de couettes en plume d’oie. Certes, je serais mieux installée dans le lit de Roselynd, mais ainsi, j’évite une confrontation inutile.

 

Mes doigts percutent un livre, le quatrième volume du « Livre d’Êlo » que je tâche de connaître. Mon réveil affiche trois heures et demie du matin. Une heure ou deux de sommeil ne serait pas de refus… Mais je fournis un effort surhumain pour sortir de derrière la pile de draps qui me cache avant de faire disparaître les preuves de la nuit passée ici. Je m’étire en vain. Les douleurs musculaires ne me quittent pas.  

Mes pieds nus foulent le sol qui irradie une chaleur agréable. L’un des avantages de la magie, je suppose... De là où je viens, un château de cette taille aurait été un enfer à chauffer, surtout dans une réalité avec une technologie aussi primitive. Mais ici, même en hiver, vêtue d’une fine chemise de nuit, la température est parfaite, de même qu’à l’extérieur. 

Dehors, le ciel d’un noir d’encre ne laisse passer aucun rayon de lumière. Heureusement, des orbes éclairent les couloirs d’une douce aura bleutée. De la magie également. 

Bref, direction les cuisines de l’aile principale. De l’autre côté du château. Mon pavillon possède lui aussi ses propres cuisines. Mais c’est là-bas que l’on trouve les aliments les plus frais. Ainsi, l’héri… Non. Pardon. La fille aînée d’une maison ducale, pied nu, vêtu d’une robe de chambre, s’en va voler de la nourriture… Ha! Quel aventure ! 

Ma route m’entraine hors de la bâtisse, pour traverser la cour intérieure du château. Un chemin par les couloirs existe, mais couper par là me fait gagner de précieuses minutes. Et puis j’aime cet endroit. C’est une vaste place, dallée de grès blanc d’une sobriété qui contraste avec les fioritures presque baroques des murs. Ce qui m’attire ici, c’est ce qui se dresse en son centre : le fanal Harriott. C’est une simple tour à créneaux, si lisse qu’elle semble être sortie de terre. Elle ne possède ni porte ni fenêtres. Le sommet irradie d’une étrange brume Vermilion. Cet édifice catalyse toute la puissance de notre bouclier protecteur. À son pic, la force du sémaphore peut garantir la sécurité de Harriott, et se lier aux différents phares qui se trouvent aux châteaux des autres ducs élémentaires, pour créer une barrière tutélaire autour de Kadara. Une défense ultime, dit-on, que seul le sang des Harriott peut activer et qui repose, intouchée, depuis des siècles. 

À proximité de la tour, l’atmosphère ressemble à celle d’une chaude journée d’été. 

 

Une fois la cour traversée, les cuisines ne sont plus très loin. Si mes vols ne passent pas inaperçus, ceux qui s’en sont rendu compte se taisent. 

 

Je prépare à manger, me nourris sur place et fais disparaître mes traces. J’effectue un rapide crochet vers notre chapelle pour échanger le volume calé sous mon bras avant de retourner dans ma chambre. À peine y passé-je la porte qu’une douleur inattendue m’immobilise. J’ai marché sur quelque chose… de coupant… La pièce est plongée dans une obscurité anormale. La cheminée ou les veilleuses devraient briller. Je recule instinctivement, mais trop tard, une main se referme sur ma gorge, j’en laisse tomber mon livre.

Et mon regard croise les yeux d’ambres de Garance, enflammée par la colère. Elle a dû m’attendre toute la nuit. J’admirais sa patience, si elle ne menaçait pas de m’étouffer. Je me débats, même si c’est inutile. Perché sur son épaule, Créa semble à l’affût du moindre mouvement. Ainsi ? Est-ce ainsi que je vais mourir ? Elle prend le temps de calmer sa respiration erratique avant de parler : 

 

— D’ici trois jours… Non… Une semaine… Disons une semaine. Tu demanderas une audience au Commandeur. Tu lui annonceras que tu abandonnes tes droits de subjugation en faveur d’Elio de Berruce. Vois-tu, il est infiniment plus méritant que toi !

ATTAQUE ! ATTAQUE ! ATTAQUE !

Je rationalise. Si elle me donne cet ordre, elle ne me tuera pas ce soir.

 

— Tu as compris ? 

 

Lorsque j’acquiesce, elle me jette à terre d’un mouvement de bras agacé. Sur le départ, son pied bute sur l’ouvrage encore au sol, qu’elle ramasse. 

Un regard se passe entre moi et le livre. Perplexe, elle ouvre la bouche, hésite. Un sourire marque finalement son visage.

 

— Bonne idée Roselynd. Tu devrais entrer au temple. Les prêtresses n’ont pas besoin de créatures magiques ! me lance-t-elle avant de partir. 

 

 J’attends qu’elle disparaisse avant d’inspecter mon pied, pour ne vérifier qu’aucun morceau de... verre ? Ne s’y sont plantés. Je saigne abondamment. Ha ! C’est fâcheux pour les tapis ! J’invoque quelques flammes et me lève, en m’appuyant sur mon talon. 

Ma chambre ressemble à quelque chose entre un dépotoir et un champ de mines. Ah, je comprends ce qui a maintenu Garance éveillée. Plus rien n’est en un seul morceau. Les meubles ne sont plus que des fragments de bois, les miroirs et les rares décorations se sont transformés en pièces de puzzle qui jonchent le sol. Aucune étoffe n’a survécu à la colère de la demi-sœur. Toutes portent des traces de brûlures et de lacérations. Je ne pense d’ailleurs pas trouver une seule chemise intacte. Perdue pour perdue, j’en déchire une pour me façonner un bandage de fortune. Mon lit ressemble à un vieux radeau sur le point de couler maintenu à flot par deux pieds et demi et un matelas miraculeusement gracié. Lorsque je m’y assieds, le sommier pousse un râle d’agonie, mais ne s’effondre pas. 

 

Elio de Berruce. J’ignore qui est cet homme, «plus méritant que moi ». Mais serait-il un véritable saint que je ne lui concéderais pas mes droits de subjugation. Je m’allonge doucement, la couche semble supporter mon poids. J’ai connu de pires nuits ! 

L’effondrement du sommier me sort de mon sommeil. Je n’ai dû dormir qu’une heure ou deux. 

En plein mois d’hiver, le soleil pointe à peine. Ma blessure a laissé une trace rouge entre les lambeaux de draps. Bref.

 

Je dois me rendre au temple aujourd’hui. J’ai encore quelques heures avant mon départ, j’enfile la première tenue que je trouve ; qu’importe qu’elle soit lacérée ou brûlée. Ma chambre est devenue un lieu de vie peu agréable, peut-être devrais-je m’installer dans l’un de nos salons ? À cette heure, les domestiques en plein dans leurs tâches matinales, s’arrêtent pour me dévisager. J’ignore leurs regards et clopine mon chemin jusqu’au salon. Je suppose que Roselynd n’aurait jamais osé sortir avec ce genre de tenue... Et ne pas se rendre au temple après avoir obtenu le droit de subjugation d’une créature si puissante aurait gravement impacté son image… Et imaginons qu’on ne lui fournisse pas de nouveaux vêtements en une semaine ? Imaginons ensuite que j’obéisse à l’ordre de Garance… Qui trouvera mon abdication étrange ? Une chance que je ne sois pas Roselynd ! Je vais tirer profit de ses derniers instants de grâce. 

 

Arrivée à ma destination, j’y rencontre, à mon grand étonnement, le Duc en pleine lecture. Raeka dort à ses pieds. Bien, je présume que je vais devoir aller dans un autre de nos salons…

 

— J’espère que vous ne comptez pas vous rendre au temple dans cette tenue. 

 

La voix du Duc me surprend. Il ne m’a pas jeté un regard, mais le lion, maintenant éveillé, ne me quitte pas des yeux. Je suppose que m’adresser la parole est déjà plus que je puisse escompté. 

 

— Ai-je le choix ? Mes femmes de chambre sont d’une maladresse criminelle. Toutes mes tenues ressemblent à cela. Fais-je en désignant ma manche déchirer.

 

— Soit. Envoyez un courrier au temple. Vous ne sortirez pas dans cette tenue. Il en va de l’honneur de notre maison. 

 

Sa réplique sonne comme une étrange coïncidence. Je ne me suis jamais interrogé sur la part du Duc dans les mauvais traitements que nous subissons. Il semble se placer en témoin passif, non, un peu plus que ça, puisqu’il n’aurait qu’un mot à dire pour que toute cette mascarade cesse. 

Je choisis mes termes avec soin :

 

—  Avec tout le respect que je vous dois, je ne peux répondre à votre demande. 

 

La bête du Duc s’assoit et remue la queue, créant derrière lui une traînée d’étincelles, le monstre me fixe comme si j’étais un ennemi menaçant son territoire. Son mage lui se contente de tourner une page de son livre. 

 

— Et pourquoi cela ? 

 

Raeka se lève et gravite autour de moi, ne me quittant pas du regard. L’intimidation, plus qu’évidente, m’atteint plus que je ne le voudrais. Je reste immobile, mais mes yeux ont du mal à se détacher de ces griffes si acérées, qui raclent sciemment le sol. Je… n’aime pas cette confrontation. Le Duc… ne m’inspire bien sûr pas confiance. Mais jusqu’ici, il ne gratifiait Roselynd que d’un superbe désintérêt. Un silence tout aussi agréable que pratique. 

 

Hum… Que faire ? 

 

Deux lois demeurent absolues dans l’empire. La loi d’Êlo et la loi du plus fort. L’homme face à moi détient donc tout pouvoir sur moi. N’ayant subjugué aucune créature, je suis considérée comme une enfant répondant à l’autorité parentale. Serais-je plus puissante que lui, un duel m’aurait permis de graver mes propres principes dans sa chair ? 

 

Duel ! Duel ! 

 

Que dois-je répliquer ? Une rhétorique trop franche pourrait annihiler tous mes derniers efforts de discrétion. Une trop faible…

 

– « La subjugation est un acte sacré. Seul un motif impérieux doit détourner le mage d’elle. » Quelques vêtements en lambeaux n’entrent pas dans ce cas de figure.

 

Pour la première fois, son regard se pose sur moi. Je regrette mes mots. Ils me ressemblent trop. 

 

— Le livre d’Êlo ? Garance m’a parlé de votre élan religieux. 

 

Je retiens un rire amer. 

 

— Le livre dit aussi : « Porte l’honneur de ta maison ». Sortir dans cette tenue contredite le Livre. 

 

Il me fixe, attendant ma réponse. Et pour la première fois, quelque chose qui ressemble à un sourire amusé marque son visage. Raeka s’étire, prêt à bondir. Je détache difficilement mes yeux du lion, pour les planter dans ceux du Duc. 

 

— C’est dans le fait de subir l’incompétence des… de nos domestiques que se trouve le véritable déshonneur. 

 

J’allais dire « l’incompétence des maîtres de maison », mais j’ai l’impression que le pic aurait été trop agressif. En tant que telle, ma réplique l’est déjà assez. 

 

À ma grande surprise, le Duc se fend d’un rire sans joie. Il referme brusquement son livre, qu’il cale sous son bras avant de se lever et d’avancer vers ma direction. Raeka se place derrière son mage, m’ignorant royalement.

 

— Puisque nous jouons notre honneur, votre belle-mère pourra certainement arranger la situation ! 

 

Lorsqu’il s’arrête à côté de moi et me gratifie d’un regard, je ressens une joie surprenante monter en moi. Roselynd aurait fait n’importe quoi pour ce genre d’attention. N’importe quoi

 

— Quant au problème de personnel, ajoute-t-il d’un ton soudainement froid, je le réprimerai.

 

Lorsqu’ils quittent la pièce, je ne peux que me sentir soulagée.

 

Je n’ai pas longtemps à attendre pour que Clarisse vienne me voir. Elle accompagne une de ses femmes de chambre, alors que je me trouve dans le même salon. Elle m’observe avant de prendre la parole. D’étranges émotions étirent ses lèvres et voilent son regard. De l’agacement, mais aussi… Une angoisse peu maîtrisée. Je la comprends, jusqu’ici, le Duc n’avait jamais choisi notre parti, surtout face à Garance. Et cette femme doit son statut qu’à sa fille. La peste aurait été un mage inepte, le Duc ne se serait pas encombré d’elles. 

 

— Le Duc m’a parlé de votre entrevue. À l’avenir, évitez d’agacer votre père avec des problèmes aussi triviaux. 

 

J’acquiesce en silence. Elle fait signe à son accompagnatrice qui pose une pile de robes à mes pieds. 

 

— Enfilez une tenue correcte et dépêchez-vous. Garance ne doit pas arrivée en retard à la tour de la fée-dragon à cause de vous.

 

Je lui accorde ce petit pic sans rechigner. 

Les vêtements que l’on m’a apportés sont riches, mais démodés. Elles ont été taillées pour un corps de mage, soit trop larges, pour moi... J’en ai choisi une noire, peut-être trop échancrée pour aller dans un édifice religieux, mais c’est celle qui me sied le mieux. Je couvre cependant ma tenue de ma cape d’hiver, celle que Garance m’a offerte, restée intacte. Je suppose que même dans sa colère, elle ne rechigne pas face à une bonne moquerie. 

 

Habillée, je rejoins le fiacre ou la peste s’est déjà installée. Elle porte son uniforme blanc et or de cadet de l’ordre de la fée-dragon. La demi-sœur semble calme et passe tout le voyage à regarder par la fenêtre. À vrai dire, seul Créa pose l’œil sur moi. C’est d’ailleurs chez lui qu’apparait une forme de colère. Les créatures sont intimement liées à leurs mages, parfois, elles reflètent les émotions qu’ils tentent désespérément de cacher. 

 

Nous entrons dans la capitale par le troisième niveau et nous montons d’un étage pour arriver au deuxième temple le plus important de Kadara. Le premier, celui du palais impérial, est la demeure d’Êlo.

 

Les parcs du temple sont immenses, ceux du château de Harriott font pâle figure à côté d’eux. Des promeneurs installés sur une herbe d’un bleu argenté aux abords de ruisseaux limpides discutent paisiblement. Des arbres aux troncs de verre, colorés de diverses teintes, rehaussent les jardins. Des lucioles et des papillons aux ailes chamarrés les auréoles : des créatures magiques. Ces êtres, à la puissance si insignifiante, sont à peine plus que des jolis insectes craintifs, qui s’affairent à butiner les fleurs que portent les arbres malgré l’hiver.

Des branchages entrelacés de plantes vivantes, surement issus d’un charme ancien, servent de banc.

 

 

Les aristocrates aiment tellement rendre leurs environnements insolites… 

 

 

Des mages en uniformes parcourent les jardins. Les temples restent pour les ordres des lieux de recrutement de choix. Beaucoup de jeunes nobles s’engagent, avec des étoiles dans les yeux et des mythes de héros plein la tête. Mais peu s’impliquent dans un long service, certains prennent leur retraite tôt, embrassent des postes plus administratifs dans la guilde de la magie ou bien meurent...

La distribution des enrôlements, inégalitaire, n’aide pas la situation. Certains ordres, prestigieux, d’autres terriblement dangereux créent une disparité énorme dans les effectifs. En plus, les prérequis diffèrent selon les ordres. Pour compenser, ces derniers adoptent un modèle de recrutement agressif et ceux avant même le début de la vie de mage : lors de la préparation du rite. 

 

Un ordre… une fois Kadara subjugué, cela sera ma prochaine étape…

 

Des mains gantées de cuir me sortent de ma rêverie. Elles me tendent une brochure frappée du symbole de l’ordre d’obsidienne : trois losanges sombres disposés en triangle. 

 

— Puis-je vous proposer quelques documents ? 

 

J’identifie la voix d’Augustin avant même que mes yeux se posent sur son visage. Dans son uniforme noir impeccablement coupé, plus sobre que ses tenues habituelles, il m’apparait… Different...

 

Mais je reconnais ce bon vieux traître à son rictus satisfait. 

 

— Garance n’est pas avec toi ? Me demande-t-il.

 

— Elle n’est pas descendue du fiacre pour m’accompagner. Elle était pressée de se rendre à la tour Blanche. 

 

Il me répond d’un claquement de langue agacé. Puis, comme s’il se rendait compte de ma présence pour la première fois, il sourit et pose l’une de ses mains sur le creux de mes reins. Un geste qu’il ne se permettait pourtant pas lorsque Roselynd et lui étaient fiancés, avant de m’entrainer vers l’entrée du temple. 

 

— Tu viens méditer ? 

 

Je roule des yeux, et je lui rappelle ma subjugation.

 

— Oh, toujours là-dessus ? Me demande-t-il, ne cachant pas une surprise sincère. Tu sais ma Rose, tu n’as pas besoin de ça. 

 

— « Ma Rose » ? Augustin de Sebour, que vous arrive-t-il ? Je me dégage pour m’éloigner de quelques pas. Vos propos pourraient être mal interprétés.

 

AHAHA ! Il est rigolo, celui-là !

 

Il ricane. Peut-être que mon expression me trahit, parce que son rire est coupé net. S’en découle alors un silence tout aussi exaspérant que malaisant. Comment changer de sujet ? 

 

J’avance de quelques foulées en direction du temple avant de demander :

 

— Vous devez connaître les proches de ma sœur ? 

 

Il me suit et me réplique d’un simple « oui ».

 

— Elio de Berruce, cela vous parle-t-il ? 

 

Un nouveau claquement de langue agacée me répond. Peut-être aurais-je dû discuter du temps ? 

 

— C’est un ami de Garance. Tu ne devrais pas t’intéresser à lui.

 

Son intonation me fait sourire. Garance a donc « un ami ». Hum ! Croustillant. Mais ce n’est pas étonnant. Je serais bien idiote de croire en l’amour éternel de Garance de Harriott et Augustin de Sebour.

 

J’avance en silence, à vrai dire, seul Augustin converse, puis nous arrivons en vue de l’édifice. 

Le temple est un monolithe carré, soutenu par des colonnes, alignées dans un ordre parfait. Six tours entourent la construction. Trois d’entre elles, posées en triangle sur la gauche du bâtiment, brillent d’un halo coloré. Les deux phares les plus proches de la bâtisse dégagent une aura azur et ocre, gardée par une troisième plus haute, irradiant un noir de nuit. Du côté opposé, deux tours couronnés de vermeil et d’émeraude précèdent un phare doré. La référence aux différentes formes de magies de l’Empire saute aux yeux. Les portes sont couronnées d’une citation du Livre:

« Souviens-toi des temps anciens, ou nul ne connaissait le nom d’Êlo »

 

 Au-dessous, deux religieuses en robe grise nous attendent. L’une d’elles, qui porte une écharpe rouge qui lui barre la poitrine, s’avance. 



 

— Vous devez être Lady Roselynd, voyageuse. Je serais la Prêtresse qui s’occupe de votre préparation. Je suis la Grande Prêtresse Cléa. Appelez-moi simplement par mon prénom.


— Enchantée. 

 

Elle me demande de la suivre seule et me présente le déroulement de la matinée alors que nous traversons l’antichambre du sanctuaire. Celui-ci est limpide : méditation et étude. 

 

Nous arrivons dans la salle principale du temple. Vaste et haut de plafond, l’espace semble illuminé d’une clarté naturelle, alors qu’aucun éclairage n’apparait. Des coussins posés à même le sol, disposés en hexagone, occupent la pièce. Et à cet endroit, se dresse un monolithe à six faces, sur chacune d’elles est symbolisée une créature humanoïde, son visage occulté par un voile tressé n’est pas présenté aux fidèles. Une coiffe à la forme arrondie orne le reste de sa tête. La partie frontale, décorée par les paires des plus gros minéraux que je n’ai jamais vus, donne l’impression d’un œil au regard perçant. Êlo, puisque c’est évidemment lui, a les bras tendus, tenant d’énormes cristaux bleus infusés. 

 

Cléa me conduit d’un côté ou l’orbe insufflé de feu brille. Elle s’incline face à la statue, je l’imite. Elle se tourne ensuite vers moi et me désigne les cousins derrière moi. 

 

— Ici se trouve la salle de méditation. Je viendrai vous chercher lorsque votre état mental est adéquat. 

 

Je m’installe et Cléa me laisse. Je suis loin d’être isolée, mais dans la pièce de recueillement seul règne le silence. 

Je me concentre sur ma respiration, calme, régulière. J’ai l’impression d’avoir gagné en magnitude depuis que ma guérison. 

Je... je n’ai jamais été très spirituelle. À l’âge de Roselynd, si l’on s’interrogeait sur mes croyances, j’aurais répliqué que je n’en avais aucune, plus par défaut que par conviction. Quelques années plus tard, la réponse serait restée la même à la différence que j’en étais fermement persuadé… j’ai changé d’avis lorsque j’ai rencontré un dieu


 

Des heures s’écoulent avant qu’une prêtresse, qui semble d’un rang moins élevée que Cléa vienne me chercher. Elle me fait sortir de la pièce centrale par une porte dérobée, invisible, car parfaitement intégrée au papier mural. Elle donne accès à un long couloir et la grande prêtresse m’attend dans l’une des antichambres que celui-ci abrite. Cléa m’observe en silence assis, à même le sol devant un porte-livre où est posé un épais volume ouvert. Derrière elle se trouve une tapisserie d’un autre âge. Elle représente une procession, ou des créatures magiques stylisées à la manière du blason des Harriott suivent une créature humanoïde aux traits masqués. Êlo. Parmi ses êtres, je reconnais un lion, un loup, un oiseau aux plumes de feu...

Elle m’indique un porte-livre, adossé au sien et qui supporte le même ouvrage, m’invitant à m’asseoir.

Le livre d’Êlo. 

Les divers chapitres renferment les récits des 100 plus grandes créatures magiques. Chaque aristocrate est tenu d’avoir lu au moins une fois chacun des 7 volumes et de se conformer aux impératifs moraux qu’impose le Livre. Et les membres du Lys rouge doivent connaître du bout des doigts le contenu de ces recueils. Se trouve ici l’une des nombreuses raisons qui rendent l’ordre peu attractif. En plus de ces sept volumes principaux s’ajoutent onze autres, moins importants. 

C’est en prévision d’aujourd’hui que je me suis lancée dans la lecture de ces ouvrages. Roselynd les a parcourus bien sûr, mais pour elle, c’était un texte rébarbatif. 

 

Après m’être installée, la prêtresse entame sa lecture avec le premier chapitre sobrement nommé « Le chapitre d’Êlo».

 

« Gloire à Êlo, seigneur de cette face du monde, qui dans sa grâce accorda l’Éveil aux créatures. Loué soit les 100 nommés, qui les premiers suivirent la voie. »

 

Les premières lignes ne sont que d’interminables tirades à la gloire d’Êlo. Le premier volume lui est consacré. 

Le premier chapitre narre la révélation d’Êlo. Ce que j’en comprends c’est que la créature impériale a émergé de longs siècles après la sédentarisation des Impériaux et l’instauration du royaume à l’origine de l’empire. Le texte demeure cependant cryptique sur le sujet principal. Êlo semble juste être apparu au sein de l’empire à un moment donné, sans trace d’une existence antérieure. De même que je m’interroge concernant un changement, nommé « Éveil » dont l’essence reste occulte,

Le deuxième parle de la conquête du premier Empereur. Comment les deux royaumes de Lux-Garmar et Umbra-Solis se sont alliés à lui. Puis comment avec l’aide d’Êlo, les invasions militaires ont soumis les monarchies subsistantes, ne laissant que quelques petits pays vassaux sur ce continent. 


 

À la fin de son exposé, elle lève les yeux vers moi, mais garde le silence. Peut-être attend-elle que je prenne la parole ? 

 

— Connaissez-vous le Récit de Kadara ? 

 

J’acquiesce. J’aurai été bien bête de venir au temple sans l’avoir lu. Cet écrit, issu du deuxième volume du livre d’Êlo, raconte comment le loup éponyme a recueilli celui qui devint le second empereur. Par hasard, « Le récit de Kadara » est l’un des textes les plus fascinants du Livre avec « La belle Aurhiel ».

Un mage complète une subjugation quand il réussit à vaincre et à tuer une créature. En lisant ce récit, ma pensée s’est aussitôt tournée vers la relation entre l’empereur et Kadara. Ce devait être un lien qui se basait sur la confiance et... l’amour peut-être ? Détruite par… quoi ? L’avidité d’un aristocrate ? La nécessité immédiate ? Le récit n’est pas clair sur ce sujet. 

 

— Qu’en pensez-vous ? Me demandes la prêtresse. 

 

J’hésite… Seulement quelques secondes. Elle m’écoute et acquiesce.

 

— Bien. Demain, nous lirons le récit ensemble. 

 

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Alice_Lath
Posté le 17/03/2021
Toujours un régal de me replonger dans cette histoire haha, pour moi elle a vraiment du potentiel, et un petit polissage lui rendrait vraiment un très bel éclat
Je me régale de retrouver Rose et cet univers singulier, Garance et ses combines et cette subjugation qui approche haha j'ai beau savoir que "Rose" va réussir, j'ai quand même cette petite crainte en mode, elle a pas intérêt à se planter quand même haha tout le monde est derrière elle pour le coup
Prochain esprit surpuissant, après le lion et le loup, la méduse je dis ! Beh ouais, pourquoi c'est tjrs les animaux qui ont de la gueule qui seraient des esprits puissants ? Révolution, moi j'dis !
Pandasama
Posté le 17/03/2021
Salut !

Merci pour ta lecture et ton commentaire ! Oui, c’est vrai, l’histoire a besoin d’un peu (beaucoup) de polissage ! Et je te rassure, il n’y a pas que des animaux cool qui sont puissants, juste que pour le coup, ce sont les premiers qui me sont venus à l’esprit en écrivant.


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