Le lien mort

Notes de l’auteur : Tous les commentaires et impressions sont les bienvenus :D ! J'ai fait une première relecture rapide après mon premier jet. J'aimerais avoir des avis. L'histoire est déjà écrite en entier. Tous les autres chapitres suivront rapidement (d'ici une semaine environ). 37 chapitres courts. Le livre se lit en environ deux heures maximum. SURTOUT n'hésitez pas à me dire pourquoi vous ne poursuivez pas la lecture, ce qui vous a déplu dans ce début...etc.

Eloann n’en était pas à sa première partie. C’était un joueur confirmé qui connaissait toutes les meilleures astuces pour se retrouver au plus vite sur le site de l’Université. Pourtant, ce soir-là, le mauvais pressentiment qui lui avait hérissé les poils de la nuque s’était révélé prémonitoire.

La partie avait débuté comme toutes les autres. Ils avaient commencé par chercher sur de vieux blogs des années 2000, des pages bien pourries, à peine reliées au reste de la toile. Ils s’amusaient bien tous ensemble à s’envoyer des skyblogs plus kitchs les uns que les autres. C’était plus sympathique de préparer le jeu ainsi plutôt que de faire sa petite liste chacun dans son coin. Les pages qu’ils cherchaient se trouvaient si loin du cœur de l’Univers, là où ils vivaient, que le risque était réel de ne jamais revenir. C’était ça qui provoquait la montée d’adrénaline, le frisson qui les parcourait au moment du téléchargement. Le groupe s’était mis d’accord sur la liste de pages. Aucune d’entre elles ne devait être mieux reliée que les autres. Sinon, ce n’était pas juste. Et ils avaient tiré au sort.

C’est ainsi qu’Eloann, jeune étudiant en deuxième année d’analyse comportementale des intelligences artificielles, s’est retrouvé sur ce blog stupide dédié aux concours canins. Sous sa forme numérique, il avait marché un peu le long de la page à l’arrière-plan vert pomme. Les couleurs faisaient mal aux yeux. Toutes les nuances existaient déjà à cette époque. Comme se faisait-il que les sites de cette époque soient si moches ? Le bon goût n’était-il apparu que vers 2050 ? Le site ne présentait que des photos de clebs débiles qui sautaient dans des cerceaux. Bien sûr, si ses amis et lui avaient choisi cette page en particulier, c’était que le lien pour sortir était difficile à débusquer. Eloann avait commencé à fouiller les onglets un à un : “Accueil”, “Compétitions”, “Dressage”... Rien. Le lien devait être là, juste sous son nez.

Ses pas résonnaient sur la surface plane, lui rappelant sans cesse qu’il était seul. Du moins, sa version numérique était seule sur cette page aux confins de l’Univers. Peut-être qu’un passionné de concours canins lisait au même moment le texte sous ses pieds ? Il n’avait aucun moyen de le savoir. Comme le lecteur de la page, derrière son ordinateur, ne pouvait savoir qu’un être téléchargé visitait la page à pied et non avec les yeux, sauf s'il en vérifiait le code.

Son premier téléchargement lui revint en mémoire. On en faisait tout un foin de cette première fois parce que les gens qui s’étaient déjà téléchargés n’étaient pas fichus d’expliquer ce que l’on ressentait lorsque l’on était numérisé sur une page.

Le souvenir commençait à dater mais il n'était pas près de s'effacer. Il devait avoir six ou sept ans. Ses parents voulaient visiter des amis qui avaient élus domiciles à l'autre bout de la galaxie sur une planète plus petite que la Terre qui avait été découverte une dizaine d'année auparavant. C'était connu qu'il fallait éviter le plus longtemps possible de télécharger les enfants. Comme ils étaient en pleine croissance, leur code source avait tendance à changer trop vite, ce qui rendait le voyage dangereux. Mais c'était ça ou bien passer plusieurs mois dans un vaisseau spatial pour une simple petite visite de courtoisie. Eloann se rappelait de sa mère lui prenant la main tout en chuchotant à son oreille que tout se passerait bien. Puis, il se souvenait de cette impression désagréable d’être compressé dans un tuyau. Il n'avait vu aucune différence entre lui-même et sa version numérique. Son père les avait rejoint quelques instants plus tôt sur le site de transit où ils avaient atterris. Ils avaient tapé l'adresse de destination et s'était transporté numériquement à travers l'espace pour être ensuite être téléchargés sur leur lieu d'arrivée. Tout cela en moins de cinq minutes. Plusieurs années lumières, en moins d'un quart d'heure..

Depuis, il avait écumé le web. Surtout depuis qu'il était étudiant. Il avait appris à en découvrir les subtilités, comme les différents sites qui existaient.

Les pages étaient plates au début. Une page vide n’était qu’une surface plane, blanche et légèrement lumineuse qui flottait dans l’Univers. Les êtres numériques pouvaient s'y balader, les personnes physiques passaient à travers comme s'il s'agissait d'un hologramme. Lorsqu’on y ajoutait des éléments, la page prenait du relief. Les pages les plus vieilles n’avaient que du texte et des images plates que l’on sent à peine lorsqu’on parcourt du bout des doigts mais qu’on peut soulever pour voir ce qu’il se trouve en-dessous, ce qu’Eloann faisait à cet instant afin de vérifier qu’une image ou un élément de texte ne cachait pas le lien tant recherché. Dans la vraie vie, il n’était pas très costaud, soulever autant de tapis lui aurait filé des crampes. Là, il n’était pas fatigué, juste un peu désespéré par les minutes qui s’écoulaient sans porte de sortie.

Il ne put s’empêcher de penser plus longtemps à cette fille. Personne ne se rappelait du nom de celle qui était restée bloquée quelque part dans l’espace, toute seule sur une page sans lien. L’administration de l’Université avait dû être mise au courant. Elle avait déployé tous les moyens imaginables pour retrouver l’étudiante. Des équipes entières de modérateurs avaient ratissé l’espace à la fois sous forme physique et sous forme numérique mais la fille n’avait laissé aucune trace…

L’Université avait interdit le jeu. Les étudiants n’avaient pas à se télécharger via les ordinateurs de l’institution sur des pages autres que celles dédiées à l’éducation. Si l’équipe pédagogique attrapait quelqu’un sur un site un peu éloigné de son sujet d’étude ou trop peu relié au reste de la toile, cette personne risquait une bonne punition, voire l’expulsion et aucune équipe de l’Université ne viendrait plus chercher d'étudiant perdu dans la Galaxie.

Malgré l’interdiction, tout le monde avait continué à jouer, détournant les protections du serveur de l’Université. La menace de sanction n’avait rendu le jeu que plus populaire mais il était certain que chaque joueur, à un moment où l’autre de sa partie, voyait la pensée de cette fille lui traverser l’esprit : et si, moi aussi je restais bloqué au fin fond de l’espace ? Et si le blog sur lequel je me retrouvais était supprimé, effaçant mon existence par la même occasion ? Parviendrait-on à récupérer les données ? À me télécharger à nouveau ? Ou aurais-je disparu à jamais ?

Eloann essayait de ne pas trop y penser. Ça gâchait le jeu. Il fallait seulement y songer quelques secondes pour ressentir le frisson du risque, puis chasser au plus vite cette pensée. Mais quand il était en galère de lien et qu’il en arrivait à chercher dans les crédits du pied de page, il ne pouvait s’empêcher de se poser ce genre de questions.

Il mit une demi-heure à trouver le seul lien abrité par ce blog bien trop baveux. C’était une adresse vers une autre page qui contenait le mot “teckel”, cachée par un encadré mal fichu : de toute évidence pas la page la plus reliée, elle non plus. Eloann se résigna : avec le temps qu’il avait mis à dénicher sa porte de sortie et les mots-clés contenus dans le lien qui n’avait rien d’une autoroute vers le retour, il avait sûrement déjà perdu la partie. Peu importe, il commençait à avoir faim, autant faire de son mieux pour rentrer au plus vite et manger quelques chips avant de repartir pour une nouvelle manche. Il traversa le lien et poursuivit sa recherche vers le chemin du retour. 

La page était bel est bien dédiée au dressage de teckels. Son auteur avait dû l’abandonner en cours de route. Il n’y avait que quelques photos illustrant deux articles. En parcourant le deuxième, Eloann comprit : le teckel de l’auteur n’avait pas vécu assez longtemps pour qu’il continue à alimenter sa page. Le blog était devenu un mausolée virtuel. Le jeune homme, pas vraiment d’humeur à s’épancher sur sa découverte, poursuivit sans se focaliser sur les montages photos déprimants. 

Avec seulement deux articles et aucune autre page, il eut vite fait le tour. Sans rien trouver. Il recommença une deuxième fois. Une troisième. Une quatrième. La page n’avait pas de “Fans” ni de “Sources”. Sa description était vide. Eloann inspecta chaque lettre pour déceler le moindre petit lien hypertexte, chaque photo, chaque émoticône suspecte. Il chercha même si un texte caché n’avait pas été inscrit dans la couleur de l’arrière-plan de la page. Rien. Où était donc ce putain de lien ?

Le stress commençait à le faire transpirer, du moins virtuellement. Était-ce en train de lui arriver à lui ? Etait-il réellement coincé sur cette page ? Il n’avait aucun moyen de revenir sur ses pas pour vérifier qu’il ne s’était pas trompé de chemin. La voie était à sens unique. Le blog sur les teckels ne mentionnait pas l’autre blog sur lequel il avait commencé la partie. Cet endroit était un cul de sac sans issue de secours. 

Le dernier article, celui qui annonçait la mort du teckel, datait de 1998. Jamais il n’avait commencé la partie sur un lien aussi vieux. La bande s’était toujours limitée aux blogs post-bug de l’an 2000. Avant cette date, internet était encore trop instable. Les pages disparaissaient parfois sans raison, la plupart des liens étaient morts et les sites étaient si éloignés les uns des autres que même en trouvant un passage fonctionnel, le risque de bug pendant un transfert aussi long était démultiplié. Les serveurs qui manquaient de place n’hésitaient pas à effacer ces pages que plus personne ne consultait depuis des centaines d’années.

Qui était l’abruti qui avait inscrit ce blog sur la liste ? Ce génie l’avait-il vraiment vérifié ? Eloann, plutôt calme et discret d’habitude, sentit une vague de colère monter en lui. Il donna un coup dans le petit diaporama qui montrait les photos du teckel sur la page d’accueil, les faisant défiler comme les images d’une machine à sous. Lui-même avait toujours pris un grand soin à vérifier la liste qu’il proposait pour le jeu. Il visitait avec application tous les liens vers lesquels renvoyait le site, prenant garde à ce que personne ne se retrouve bloqué, que chacun puisse revenir en arrière s’il en avait besoin. Apparemment, ses amis n’étaient pas tous aussi prévoyants. Et voilà qu’il se retrouvait seul, coincé pour une durée indéterminée sur la tombe virtuelle de Teddy le chien. Il s’assit sur le coin d’une photo et se prit la tête entre les mains.


 

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ModesteContesse
Posté le 23/02/2021
Comme souligné par un de mes acolytes plus bas, la comparaison entre l'Espace et la toile dans cette histoire est tout simplement fascinante, et pousse à la réflexion également.
Et si l'Univers n'était pas la seule chose infinie ? Et si Internet ouvrait un monde infini lui aussi ? Avec son lot de trous noirs et de galaxies ?
Vraiment, je suis séduite par cet univers technologique particulier. C'est une science-fiction très originale et je suis curieuse de voir la suite ! Peut-être pour un chapitre avec plusieurs personnes sur un même site en même temps ? Ça pourrait être amusant ! Mais je verrais bien ce que tu as prévu en lisant la suite :)

Petites remarques/suggestions :
"C’est ça qui provoquait" --> c'était (le récit est écrit au passé)
"lui rappelant sans cesse qu'il est seul" --> qu'il était (idem)
" visitait la page à pied et non des yeux." --> "des yeux" à la fin sonne étrangement, cela m'a fait un peu tiquer ! Je suggérerais d'écrire plutôt "avec les yeux" ou "à l'aide des yeux" (même si ce dernier est plus et casse le rythme), c'est plus clair ;)
" les gens qui se s’étaient déjà téléchargés" --> petite coquille : ne s'étaient
"et aucune équipe de l’Université ne viendrait plus chercher aucun étudiant" --> répétition de aucun qui ne me semble pas nécessaire ici ;) Peut-être écrire "l'Université ne viendrait plus chercher aucun étudiant" ou alors "aucune équipe de l'Université ne viendrait plus chercher un étudiant", ça rend l'ensemble plus fluide à mon sens ;)
"La page était belle est bien dédiée" --> je peux me tromper mais il me semble que l'on n'accorde pas dans ce cas et qu'on écrit "bel et bien" (à vérifier cependant ^^)
Petite remarque de style et purement subjective pour la fin : "et se prit la tête dans les mains" --> moi j'aurais préféré "entre les mains", je trouve que cela sonne mieux, mais c'est à toi de voir ;)

Voilà voilà, j'espère que mon commentaire t'aura aidée ! Et à bientôt pour la suite !
LiraBücher
Posté le 24/02/2021
Bonjour,
Merci beaucoup pour ton retour qui m'aide vraiment ! Je vais tout de suite intégrer les corrections.
J'espère que la suite de l'histoire te plaira.
Très bonne journée !
McCormick
Posté le 21/02/2021
Bonjour,
Merci pour ce partage, je trouve l'idée de départ vraiment séduisante, et très bien posée dans ce premier chapitre.
La montée de tension qu'éprouve Eolann à la perspective de rester échouer sur un minuscule atoll aux confins de l'immense toile numérique sans possibilité de retour, est très bien orchestrée!
Hâte de découvrir la suite!
LiraBücher
Posté le 22/02/2021
Merci beaucoup ! La suite arrive dès ce soir. J'espère qu'elle vous plaira :)
Loïse V.
Posté le 21/02/2021
Bonjour,
J'ai bien aimé ce premier chapitre. Ton style d'écriture est fluide ce qui rend le texte agréable à lire. Les descriptions ne sont ni trop absentes ni trop présentes. On s'imagine donc facilement les deux sites sur lesquelles Eloann arrive.
L'histoire est intéressante et originale. C'est amusant que tu utilises les termes d' << Univers >> et d' << Espace >> pour ce qui ressemble à un Internet plus évolué. On s'imagine plus facilement à quoi ça peut ressembler et surtout la taille que ça doit avoir.
Au plaisir de lire la suite.
LiraBücher
Posté le 22/02/2021
Merci beaucoup pour ce commentaire. J'espère que la suite vous plaira.
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