Le feu

Par Maud14

En bordure de l'océan, la flore se diversifiait davantage que dans les terres: cocotiers, dattiers et palmiers doum s'étiraient vers le ciel bleu, se balançant paresseusement au gré de la bise venue du large. Le contact d'Ahmed leur avait donné rendez-vous à l'extérieur de Mtwara dans une petite paillote au bord d'un port artisanal, comme celui situé sous leur hôtel. Cela faisait désormais trente minutes qu'ils l'attendaient en sirotant nerveusement leur menthe à l'eau. Ali, agacé, tapait du pied contre les planches de la terrasse, les bras croisés sur le torse. Il passait régulièrement et de façon convulsive la main dans sa barbe dans un geste d'impatience. Dans ces moments-là, il était inutile de tenter de le rassurer, Hyacinthe le savait bien. 

La jeune femme patientait en fumant cigarette sur cigarette, envoyant la fumée dans le visage d'Ali, ce qui l'énervait encore plus. 

« Oh, tu vois pas que tu me fou ta fumée dans la gueule?, s'exclama-t-il, au bord de l'éclatement. T'as peut-être envie de crever, mais pas moi »

« Détends-toi, ce n'est pas de ma faute s'il se ramène pas », marmonna-t-elle en écrasant son mégot dans le cendrier. 

Ali laissa échapper un petit juron et se renfrogna un peu plus dans son siège. Quant à Alexandre, il observait l'océan, perdu dans ses pensées comme à son habitude. Imperméable à ce qui se passait autour de lui. Fidèle à lui-même. 

« Il arrive! », déclara Ahmed le regard fixé sur une voiture qui venait de se garer près de la cahutte. 

Un homme d'une cinquantaine d'années paré d'une casquette vissée jusqu'aux yeux les rejoignit et s'assit à la place libre autour de la table. Il portait une chemise blanche bien repassée et une montre assez proéminente au poignet. Il salua Ahmed qu'il connaissait, puis Hyacinthe, Ali et Alexandre d'un signe de tête. 

« Nous sommes heureux que vous ayez pu venir », l'accueillit Ali, les traits plus détendus. 

« Je n'ai pas beaucoup de temps », répondit-il en jetant un coup d'oeil aux environs. 

« Très bien, on va faire le plus vite possible »

« Je vous écoute »

Ali lança un regard à Hyacinthe qui s'éclaircit la voix, fatiguée par la fumée de la cigarette.

« D'abord peut-être qu'on pourrait contextualiser... pourquoi le gouvernement a accepté un projet comme celui d'Alamar dans la région? »

« Je ne sais pas si vous avez un peu bougé dans les environs... La jeune femme acquiesça, et il continua: mais l'argent ne coule pas à flots ici. Pour le gouvernement comme pour la ville, bénéficier d'un contrat comme celui-ci revient à gagner la poule aux oeufs d'or »

L'homme leur expliqua qu'au cours des dix dernières années, d'importants stocks de gaz naturel offshore avaient été découverts le long des côtes est-africaines, notamment en Tanzanie et au Mozambique. Selon un institut respectable, les régions côtières du Mozambique et de la Tanzanie pourraient fournir près de sept milliards de mètres cubes (Gm3) de gaz par an. De quoi permettre à la région de peser sensiblement sur le marché des énergies en Afrique.

Jusqu'ici, la production de gaz en Afrique provenait essentiellement de trois grands pays producteurs, l'Algérie, l'Égypte et le Nigeria. Ils représentaient à eux trois près de 90 % de la production totale du continent africain. Depuis 2000, la production de gaz en Afrique a augmenté en moyenne de 4 % par an et elle avait doublé en volume en 2030. Par ailleurs, si le continent africain avait longtemps été peu consommateur de matières premières comme le gaz, sa consommation avait augmenté en moyenne de 6 % par an depuis trente ans. Étant donné l'évolution positive des débouchés à la fois sur le plan local et à l'exportation, les nouvelles perspectives gazières en Afrique de l'Est tombaient à point nommé pour la région. Alamar l'avait bien compris et s'était très vite positionné, lançant des campagnes d'exploration dans la région, le long de la Baie de Mnazi. 

C'est seulement trois ans auparavant que l'entreprise, lors d'une campagne d'exploration, était tombée sur ce qui semblait être le nouveau « golden bloc », un gisement de gaz très prometteur autour duquel s'articulait ce nouveau méga projet. À terme, la construction devrait transporter près de 200 000 barils par jour. Le gaz serait pompé au fond de l'Océan indien, acheminé par pipeline vers la côte où il serait transformé en gaz naturel liquéfié (GNL) dans la future usine puis exporté par navire méthanier. 

« C'est un gros marché, on parle de 30 millards de coût d'investissement, pour des retombées astronomiques derrière », commenta-t-il.

« Mais si vous prenez l'exemple de vos voisins du Mozambique, la population se plaint de ne jamais voir ces fameuses retombées économiques engendrées par l'implantation d'un projet de ce type. Pire, les terroristes pullulent et jouent sur ce sentiment d'abandon. Qu'est-ce que vous dites à ceux qui craignent que l'histoire se répète ici? ».

L'homme secoua lentement la tête.

« Justement, nous avons vu les dégâts dans le pays voisin. Nous ne feront pas les mêmes erreurs »

Hyacinthe sourit amèrement. Une phrase maladroite et creuse pour des milliers de promesses qui n'attendaient qu'à être tenues. Et qui ne le seront probablement pas. 

« Combien d'argent va recevoir la ville en terme de recettes? »

« Je ne peux pas vous le dire, le chantier n'est pas encore terminé »

« Alamar a dû vous fournir des estimations, j'imagine, à vous et à l'Etat Tanzanien, sans ça personne n'aurait signé la décision finale d'investissement »

« Je n'ai pas l'information »

Hyacinthe sentait que l'homme devenait de plus en plus réticent à ses questions et qu'il détenait des informations qu'il ne voulait pas dévoiler. 

« Vous travaillez à la mairie? A quel niveau? »

« Je préfère rester anonyme », répliqua-t-il sèchement, coulant un regard contrarié vers Ahmed. 

« Que répond la mairie face aux accusations des écologistes et des associations humanitaires qui dénoncent un projet pharaonique qui détruira l'habitat naturel de milliers de personnes, les déplacera, et qui menace la faune et la flore locale? »

L'homme se redressa, clairement irrité.

« C'est un réquisitoire? »

« Ce sont de simples questions que nous avons retenues en parlant avec différents interlocuteurs », se défendit Hyacinthe. 

« Bon, je crois que j'en ai assez dit, conclut l'homme à la casquette en se levant brusquement. On va s'arrêter là ». Il serra la main d'Ahmed vigoureusement, lança un regard circulaire autour de la table avec un signe de tête et s'en alla. Sa voiture démarra au loin et le silence planait autour de la table. Hyacinthe bouillonnait intérieurement de rage contre ce type qui ne voulait pas en dire plus, contre leur manque d'interlocuteurs et contre l'omerta qui régnait autour de cette satanée entreprise qui s'en sortait toujours admirablement et sans égratignures. 

« Ça va? t'es contente de toi? »

La voix glaciale d'Ali raisonna désagréablement à ses oreilles. Elle releva la tête vers lui et le fusilla du regard.

« Tu te rends compte que t'as bousillé notre seule chance d'en savoir un peu plus? Et en passant le contact d'Ahmed? »

« Parce que tu crois que t'aurais eu plus d'info de ce mec-là?! Tu l'as vu? », s'insurgea-t-elle. 

« On le saura jamais, grâce à toi »

Les yeux cuivrés et furieux d'Ali la mirent hors d'elle.

« Je sais comment faire mon boulot! », s'écria-t-elle.

« Non, là, tu as merdé »

« Ferme-la! »

« Je crois que tu commence à prendre les choses de façon un peu trop personnelles », lâcha-t-il entre ses dents. 

Le coeur de Hyacinthe se souleva vertigineusement dans sa poitrine ce qui lui coupa le souffle momentanément. 

« Ferme-la », souffla-t-elle, les joues rougies par la colère.

« Eh, les jeunes, on se calme... », tenta Ahmed, le front plissé, visiblement surpris par la tournure de la situation. 

« Il faut que tu te reprennes. T'as pas intérêt à tout faire foirer », attaqua une nouvelle fois Ali, sans pitié. 

Enragée, Hyacinthe se leva brusquement, bousculant sa chaise en plastique, la faisant tomber à terre. Ses yeux aux pupilles dilatées fixaient mauvaisement Ali. 

« Vas te faire foutre Ali », murmura-t-elle d'une voix blanche avant de faire volte face et de s'en aller loin, très loin de cette petite paillote qu'elle ne pouvait plus voir en peinture. 

Elle déboula sur la plage et marcha, marcha jusqu'à ce que ses nerfs commencent lentement à se détendre. Jusqu'à ce que son coeur ralentisse la cadence, jusqu'à ce qu'elle ne peste contre elle-même parce qu'elle s'était emportée. Même si Ali avait été dur avec elle, même s'il s'était comporté comme un con, elle n'aurait pas dû réagir de la sorte, elle s'était cramée. Elle s'était trahie. Elle avait perdu son sang froid. 

Hyacinthe donna un coup de pied dans le sable qui s'éparpilla dans l'air, lui revenant dans le visage par la même occasion. Elle pesta. Des grains de sable croustillèrent entre ses dents. Décidément... Le soleil amorçait déjà sa descente, rendant la température plus agréable. Ses pas continuaient de la mener plus loin. Elle avait décidé de regagner la plage de l'hôtel à pied, même si pour cela elle devait marcher encore un petit moment. Tout pour éviter de se retrouver à côté d'Ali, de voir son air agacé, d'entendre ses paroles acerbes. De se rendre compte qu'elle l'avait déçu, qu'elle avait peut-être merdé, comme il le disait si bien... 

La jeune femme soupira. Elle n'avait pas passé deux ans à se reprendre pour repartir au quart de tour dès le moindre obstacle sur sa route. 

Le va et vient de l'océan sur le sable mouillé, sa musique et son odeur l'apaisèrent un peu.   Elle se demandait soudain depuis quand elle était partie, quant elle entendit qu'on l'appelait. La haute silhouette d'Alexandre courrait dans sa direction. Ses boucles brunes voletaient autour de son visage doré, ses bras et ses jambes se ployaient et déployaient aisément. On aurait dit qu'il flottait, que l'air l'aidait à se mouvoir, qu'il le portait dans ses courants. 

« Ne pars pas seule comme ça », la sermonna-t-il gentiment sans signe d'essoufflement en s'arrêtant à son niveau. 

« J'avais besoin de me calmer »

« J'ai vu ça, chuchota-t-il, montrant sa surprise. Ça va? »

« Oui »

« Bon, on ferait mieux de rentrer. J'ai dit aux autres de partir en voiture. Je te raccompagne » , déclara-t-il simplement en reprenant la marche. Elle le regarda la dépasser, et se retourner vers elle, le sourcil interrogateur. 

« Merci », souffla-t-elle.

Un sourire en demi-lune se peignit sur le visage d'Alexandre. 

« Viens, on a encore de la route »

 

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joanna_rgnt
Posté le 05/05/2021
Put*in mais quel conn*rd ce Ali ! Je l'aime de moins en moins ! Par contre c'est vrai que Hyacinthe a clairement perdu le contrôle. Je suis de plus en plus persuadée qu'il y a un rapport avec le fameux Lucas !
Maud14
Posté le 06/05/2021
Tu suppute bien, dis-moi! ;)
joanna_rgnt
Posté le 06/05/2021
Ahah
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