Le dôme de chaleur

Par Maud14

« Depuis 15 ans on nous dit que le pire est à venir!, s'exclama Laurent Lavoisin, climatologue à Coelus, pôle d'innovation et consortium de climatologie régionale dont le siège était basé à Montréal. Les prévisions de la température annuelle moyenne à l'échelle du pays pour la fin du siècle (de 2081 à 2100) variaient il y a 15 ans d'une augmentation de 1,8 °C, pour un scénario de faibles émissions, à 6,3 °C pour un scénario d'émissions élevées. Là, on en est tout simplement à 4 degrés de plus! »

Les mains sur les hanches, le regard par la fenêtre, l'homme semblait attéré, et révolté. Ses lunettes en demi lune posées sur son nez glissaient régulièrement et il les remontait d'un geste vif et nerveux. Sa chevelure rousse abondante rappelait la couleur ardente des feux de forêt et ses petits yeux verts celle des arbres avant d'être carbonisés. Il soupira.

« En 2015, seul le scénario de faibles émissions permettait de maintenir l'augmentation de la température moyenne mondiale à moins de 2 °C au-dessus des niveaux préindustriels, conformément à l'Accord de Paris. Or, cela nécessitait que les émissions mondiales plafonnent presque immédiatement, avec de rapides et importantes réductions par la suite. Comme vous vous en doutez, le Canada est un très mauvais élève. Déjà à l'époque les impacts tangibles du réchauffement étaient évidents dans de nombreuses régions et ils se sont intensifiés année après année »

« Quels sont les impacts concrets de ce réchauffement? », demanda Hyacinthe en croisant la jambe sur sa cuisse. Le téléphone dans les mains, elle notait et enregistrait l'échange, le visage crispé. Ali, assit près d'elle, écoutait avec attention leur interlocuteur. 

« Ces effets se manifestent sous plusieurs formes : pour commencer par une augmentation de la fréquence et de l'intensité des températures extrêmement chaudes, d'où les dômes de chaleur. Cette nouvelle réalité inévitable a augmenté la sévérité des vagues de chaleur et contribue à augmenter les risques de sécheresses et de feux de forêt. Par ailleurs, des précipitations plus intenses augmentent le risque d'inondation en milieu urbain. D'ailleurs, les précipitations annuelles et hivernales ont augmenté pour la majorité du Canada. En gros, les chutes de neige diminuent, alors que les chutes de pluie augmentent. En même temps, ont connait chaque été un peu plus, une pénurie d'eau, puisque la disponibilité de l'eau douce change drastiquement. 

Les glaciers de toute la cordillère de l'Ouest, ont perdus de 50% de leur volume. Comme cela a déjà été démontré, d'ici 2070 voire 2050, l'Arctique canadien sera en bonne partie libre de glaces pendant l'été, tandis que de grandes superficies de pergélisol auront dégelé d'ici là. Cela devrait accroître les émissions de méthane, un gaz à effet de serre beaucoup plus puissant que le CO2 ». 

« Le constat que vous faites est catastrophique. J'ai lu que le niveau de la mer qui a déjà augmenté sur la côte Est, devrait... continuer d'augmenter », reprit Hyacinthe.

« En effet. L'augmentation continue des températures et la fonte des glaciers terrestres a pour effet d'augmenter substantiellement le niveau de la mer, avec des élévations pouvant varier entre 50 et 100 centimètres d'ici la fin du siècle dans l'est du Canada, et notamment le long des côtes du Québec. Les inondations côtières ont augmenté drastiquement. Non seulement les océans qui bordent le Canada deviennent davantage une menace pour certaines communautés côtières, mais ces mêmes océans continuent de se réchauffer et de s'acidifier. Le rapport, qui y consacre un chapitre, prédit que la « perte d'oxygène » continuera de s'intensifier, « alors que l'acidification des océans augmentera en réaction à des émissions supplémentaires de dioxyde de carbone. Ces changements menacent la santé des écosystèmes marins ».

Le silence s'installa dans la pièce face à la gravité de la situation. Ali se racla la gorge.

« Est-ce que vous auriez un message à faire passer? »

« Tout ce que je viens de vous dire est un rappel alarmant de la nécessité d'agir. Les gouvernements actuels ne sont pas assez courageux pour prendre des décisions drastiques, ce qui nous pousse chaque jour un peu plus vers l'extinction de cette planète. Chaque jour nous offrons à nos enfants un monde qui se meurt et qui entraîne l'humain avec lui, dans sa chute. C'est horrible d'assister à une longue agonie qui a commencé il y a plus d'un siècle. D »brassons nous de nos oeillères, il faut réagir. D'aucun dirait que c'est même peut-être déjà trop tard... » 

Le constat glaçant du climatologue hanta Hyacinthe des heures plus tard. Leur maison brûlait, mais ça ne datait pas d'hier. Comment les hommes pouvaient-ils se coucher et dormir à poings fermés tout en connaissant la réalité? Comment les gouvernements pouvaient continuer de foncer têtes baissées dans le mur? Comment pouvaient-ils participer de façon active à l'extinction de leur espèce? Les intérêts financiers étaient-ils plus importants que leur survie? Visiblement la réponse était oui. Certains pays commençaient à rectifier le tir, mais comment pouvaient-ils gagner contre des mastodontes tels que la Chine, la Russie, les Etats-Unis et compagnie pour inverser la courbe de la destruction? C'était impossible. David contre Goliath. L'avenir de leur descendance ne les importait-ils pas à ce point? L'égoïsme était-il devenu la vertu cardinale des hommes? 

Ils quittèrent le centre ville composé de buildings, de bâtiments à l'architecture éclectique. De vieilles églises reposaient au pied d'immenses tours de verre. Des immeubles luxueux en briques côtoyaient des constructions plus vilaines des années 70. Les sirènes de pompiers leur éclatèrent les tympans, puis, la police s'y mit à son tour. Les gyrophares balayaient les trottoirs de leurs éclats criards. Ils empruntèrent les galeries fourmilières de la ville souterraine pour rejoindre le métro, direction le quartier Français de Montréal. 

Les maisons colorées du plateau Mont-Royal défilaient sous leurs yeux alors qu'ils se rendaient chez un ami d'Ali qui se voulait être, par la même occasion, leur fixeur. Partout, plantes, fleurs et lierres ornaient les jardins des devantures, ployaient sous les arbres et les fenêtres, s'enroulaient autour des escaliers extérieurs. L'orange des lis martagon, le jaune des coeurs de Marie, le rose des aubépines et le bleu des clématites donnaient un magnifique spectacle aux yeux des promeneurs. Les trottoirs ombragés par les grands arbres proposaient des cachettes de fraicheur, masquant le soleil et ses rayons ardents. Le thermomètre affichait les 31 degrés, mais le ressenti montait jusqu'à 36. Et ces températures étaient la norme de la fin juin désormais. L'air chaud et sec, laissait sur la peau une moiteur assez désagréable, pesante, lancinante. 

Manu, un grand gaillard à la barbe blonde et touffue les accueillit en haut d'un escalier de fer, un grand sourire aux lèvres. Un immense tatouage filait le long de son bras blanc tacheté de rousseurs que laissait découvrir son débardeur estampillé d'un vieux groupe de rock. 

« Câlisse Ali! Ça fait ben un bail que j'tai pas vu dis moi! Tu vas tu bien? »

Ali lui offrit une accolade bourrue et se tourna vers moi. Ses cheveux bruns collaient sur sa nuque et ses tempes à cause de la chaleur étouffante. Son t-shirt noir lui collait à la peau. Hyacinthe l'avait pourtant prévenu que cela risquait d'arriver. 

« Je te présente Hyacinthe »

« Enchanté de t'connaître! », s'exclama Manu.

Il les fit entrer chez lui, un appartement composé d'une multitude de pièces assez étroites, et les amena jusqu'à la cuisine qui donnait sur une petite ruelle. Une vieille clim envoyait un filet d'air tiède et ressortait par la fenêtre en vrombissant péniblement tel un chat paresseux et empâté. Ils s'installèrent autour de la table et leur hôte leur servit une bière fraîche. Hyacinthe la fit glisser contre son front, sur ses joues, dans son cou. Des dizaines voire des vingtaines de plantes ornaient le rebord de ses fenêtres, pendaient du plafond, habillaient d'un élégant manteau vert les différentes pièces de son appartement. Un chaton noir somnolait parmi elles, profitant du faible souffle de la climatisation. 

« Y fait pas frette hein? », railla Manu avant de boire une longue gorgée. 

Son accent, son sourire, sa simplicité et son authenticité renvoyaient une image de franche sympathie. 

« C'est tout le temps comme ça? »

« Oh... ben disons qu'ça s'est pas amélioré! Dans l'fond y a dix ans de ça on avait ces premières là. Aujourd'hui y a ben 20% des gens ici qui s'en sont partis vivre définitivement dans leurs chalets secondaire près des lacs. Il y fait plus frette. Les villes ici sont d'venues d'vrais fourneaux »

Il leur demanda leur programme. Ali et elle n'avaient que deux semaines pour enquêter et récolter assez de témoignages et de preuves avant de repartir. Le journal avec lequel ils travaillaient exclusivement était assez laxiste sur leurs méthodes, mais ils ne pouvaient pas s'éterniser et possédaient un budget fixe. Après le reportage en Tanzanie, L'Aurore, un média indépendant à l'influence ascendante s'était rapproché d'eux et leur avait proposé de travailler pour lui. Alors, il était l'un des médias non-conformiste les plus lu et partagé en France, et commençait à s'exporter dans les autres pays, soit par la création d'une branche locale, soit via des partenariats avec d'autres journaux. 

Ils discutèrent de banalités à l'occasion des retrouvailles des deux amis et de sorte à ce que Hyacinthe et Manu puissent faire un peu plus connaissance. Ce dernier les interrogea sur leurs reportages récents et ne manqua pas de les féliciter pour leur fameux documentaire sur Alamar. 

« Criss avec la gang on était bluffé! Ça torche! »

Manu leur proposa de les héberger. Hyacinthe refusa d'abord poliment, mais Ali se tourna rapidement vers elle et déclara que refuser l'hospitalité d'un québécois était pire que de se moquer de leur accent. Ils promirent donc que dès le lendemain ils s'installeraient chez lui, avec leurs affaires laissées à l'hôtel. 

Sur le chemin du retour, Ali soupira. Le soleil couchant pointait derrière les immeubles bas du quartier, apparaissait au fond d'une rue, inondait les belles façades d'une lumière dorée. Elle filtrait à travers les arbres, projetant une forêt d'ombres au sol. La boule de feu disparaissait petit à petit, laissant derrière elle un sillon moite et cuisant. 

« Je ne m'attendais pas à ça », lâcha Ali, les mains dans les poches.

Il était rare que son ami soit étonné par quelque chose. Il était encore plus rare que cela le laisse silencieux. Il semblait coite et inquiet. 

« C'est pour ça qu'on est là, pour le vivre et témoigner comme on peut ».

Ils rentrèrent à l'hôtel, prirent une longue douche glaciale et dînèrent tranquillement. Le lendemain, ils avaient rendez-vous avec une association écologique de la région, avant de partir quelques jours dans la région des Lanaudières, là où de nombreux feux de forêt s'étaient déclaré ces derniers années. 

Hyacinthe veilla sans pouvoir s'endormir. Alors que la nuit était bien avancée déjà, elle ouvrit la fenêtre et laissa l'air de la nuit s'engouffrer dans la chambre. La tiédeur du vent lui caressa la joue. Les arbres sous elle bruissaient à l'unisson de sa danse. Les ténèbres n'avaient pas fait fuir la chaleur. Non, ils donnaient à l'atmosphère une certaine lourdeur, la sensation d'un piège.

 

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joanna_rgnt
Posté le 03/08/2021
J'adore vraiment le vocabulaire que tu donnes à tes personnages haha ! J'arrive trop à les imaginer mdr
Bien évidemment que ça pue le piège mdr Comme ça , Alex pourra revenir encore !!!!!!
haroldthelord
Posté le 03/08/2021
A la question voulez-vous sauver la planète ?
Tout le monde répond oui.
On ira se battre contre les envahisseurs extra-terrestres sans même y penser.
Mais si on te demande de ne pas : fumer, utiliser l’électricité, utiliser ta voiture, faire des enfants ou gagner de l’argent.
C’est plus difficile d’être affirmatif.
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