Le djmenbé

Par Maud14


« Il faut qu’on récupère nos affaires à l’hôtel et qu’on se casse d’ici le plus vite possible », déclara Ali, le regard rivé sur l’océan. 

Sans argent ni téléphone, le petit groupe n’en menait pas large. Ils savaient qu’ils pouvaient dire adieu à leur caméra laissée dans la voiture de Bobby près de l’hôtel. Celui-ci proposa d’aller demander aux gens s’il pouvait passer un coup de fil à un de ses amis pour qu’il vienne les chercher. Il fallait qu’ils fassent vite, au cas où les shebbabs décidaient de faire un tour dans le village pour les retrouver. Craintifs, ils se déplacèrent derrière une petite maisonnée et s’installèrent à même le sol contre le mur. Mieux valait ne pas trop s’exposer. 

La nourriture entre les doigts de Hyacinthe avait perdu sa saveur. Elle inspecta ses mains, ses bras, salis par la boue, puis, se leva en titubant. Elle ne supportait plus l’odeur de la terre sur elle. L’impression d’avoir été souillée la rendait folle. La femme qui leur avait offert de la nourriture lui permit d’utiliser sa salle de bain. Hyacinthe se mirât dans la vieille glace et son visage tâché par le sang et d’humus lui donna le tournis. Ses cheveux, ébouriffés autour de ses pommettes lui collaient à la tempe, là où la crosse de l’arme l’avait frappée. Une coulée carmin s’était figée dans son ruissellement jusqu’à son menton. Son teint cireux la rendit encore plus pâle. Une fine coupure partait de son nez à sa joue, marque de la pluie de verre, là où tout avait commencé. Ses lèvres crevassées, de les avoir trop mordues, ses yeux roux apeurés, ses vêtements devenus guenilles qui lui collaient à la peau…

Hyacinthe posa brusquement les mains sur le bord du robinet et une bile venue du fond de son estomac remonta le long de sa gorge et termina dans l’évier. Tremblante, elle se rinça la bouche, se lava les mains, aspergea son visage d’eau et frotta, frotta, frotta. Jusqu’à ce que la terre s’en aille, jusqu’à ce que le sang séché disparaisse. Jusqu’à ce que sa peau rougisse anormalement sous ses gestes brusques et impérieux. 

Elle ressortit de la maison chancelante et se concentra sur ses pas pour se recentrer. Autour d’elle, une lumière étrange avait investit les lieux, colorait les murs, le sol, les arbres, les gens. Une sorte de brouillard était apparu, dissipait les formes. Une profonde fatigue s’empara du corps de Hyacinthe et la distance à parcourir jusqu’aux autres lui parut soudain incommensurable. Au loin, la silhouette d’Alexandre s’imposa dans sa vision. Hyacinthe toucha ses joues qui se trempaient sans qu’elle ne sache pourquoi, puis ses yeux d’où sortaient des guirlandes de larmes. Son esprit brumeux n’arrivait plus à réfléchir. 

La grande ombre de l’albatros atterrit devant elle. Son visage lui sembla brouillon. Ses lèvres remuèrent. Elles semblaient l’appeler. Mais un bourdonnement l’empêchait d’entendre leur joli chant. Qui était-il, ce grand oiseau en face d’elle? Elle ne se souvenait plus. Elle ne savait plus. Elle ne savait pas. Elle n’avait jamais su. Hyacinthe l’observa comme un étranger, le dévisagea. L’homme posa les mains sur ses bras et une douce chaleur se répandit en elle. Il fronça un peu plus les sourcils, sculptant différemment le marbre de son visage aux lignes régulières. Lui conférant des aspérités, une complexité nouvelle. Une main essuya sa joue, un peu nerveusement. L’inconnu serra un peu plus ses bras, mais elle ne sentait pas vraiment le contact. C’était comme s’il ne l’atteignait pas. Les orbes bleues du géant se teintèrent d’une certaine agitation et elle crut y lire les affres de la créature avant que les forces ne la quittent et que ses jambes ne la lâchent. Le visage chimérique se brouilla peu à peu et disparut complètement, en même temps que tout le reste. 

****


Le vrombissement d’une voiture dissipa lentement l’état de léthargie dans lequel Hyacinthe se trouvait. De petites secousses faisaient mouvoir son menton, ses épaules. Sa joue frotta doucement contre une surface moelleuse et chaude. Mais un mal de tête soudain fusilla son crâne et son esprit repartit dans la brume. 

****

Ses yeux s’ouvrirent dans la pénombre sur un plafond de crépis altéré, à l’enduit craquelé. Les vapeurs qui la maintenaient engourdie se consumèrent petit à petit, et sa conscience au monde environnant s’ancra sur ce que ses sens percevaient. Une puissante odeur de poisson frit embaumait ses narines et le son de l’huile frissonnante parvenait à ses oreilles. Hyacinthe bougea ses doigts puis ses mains ankylosées et caressa le drap qui recouvrait son corps. Que s’était-il passé? Où se trouvait-elle? Une ombre remua sur son flanc droit. Les cheveux hirsutes d’Alexandre se rapprochèrent légèrement d’elle. Il portait un vieux t-shirt trop serré pour lui, assis sur une chaise près du lit. Sur son genou, pendait une casquette. Ses yeux l'inspectaient dans la semi obscurité. Il la fit penser à un gardien de phare. Un veilleur. 

« Comment tu te sens? »

« Ça va… Où sont les autres? »

« Ils dorment encore »

C’était donc le matin. Elle se demanda qui pouvait bien faire cuire du poisson aux aurores. 

« Qu’est…ce qu’il s’est passé? »

Des souvenirs flous lui revenaient comme des traînées fugaces, qui jamais ne s’ancraient dans sa tête. Comme des queues de comètes. Une forêt, des armes, la route, des hommes en noirs… Koinet… Les battements de son coeur s’emballèrent. 

« Tu as fais une commotion cérébrale, lui apprit Alexandre la voix rauque. Tu t’es évanouie. Par chance, un habitant connaissait un médecin dans ce village et nous y a emmené ». 

« Et… Koinet? », demanda-t-elle.

Les traits du visage d’Hercule s’affaissèrent.

« Il… n’a pas survécu. Ahmed nous l’a annoncé hier soir »

« Non… », souffla Hyacinthe, dont le trou au fond de l’intestin venait de s’agrandir. 

Puis, elle revit la façon dont le Maasaï avait perdu la vie. Ses doigts se crispèrent sur le drap et elle tenta de se redresser tant bien que mal. Une main ferme se posa sur son épaule pour l’en empêcher.

« Le médecin a dit qu’il fallait que tu restes allongée », la gronda Alexandre. 

Le contact lui fit l’effet d’une lame s’enfonçant dans son corps. Elle se dégagea vivement, le souffle coupé. Les images du géant jouant avec le sable, contrôlant les racines et les lianes, maîtrisant le vent, la pluie, les éléments, s’incrustèrent à nouveau dans son esprit. Son corps criblé de balles. Involontairement, elle recula pour s’éloigner de lui. Mais la désolation qui se peignit sur le visage d’Alexandre suite à son geste lui retourna le coeur. 

Il se prit la tête entre les mains. 

Pourquoi réagissait-elle ainsi? Après tout, il les avait sauvé à plusieurs reprises. Il n’avait jamais voulu leur ou lui faire de mal. Mais ces faits inexpliqués, ces… dons restaient tout de même impressionnants… et… impossibles. Comment était-ce possible? Pouvait-il seulement les contrôler? La tête de Hyacinthe la lança et elle émit un petit grognement. Pourquoi paraissait-il soudain si misérable? Etait-ce dû à la mort de Koinet? A cette pensée, le chagrin et la douleur de son crâne la plongèrent dans une sorte de marasme silencieux. 

« Tu as peur de moi? »

Hyacinthe avisa Alexandre qui fixait le sol. Elle hésita. Il le remarqua. Il se leva, fit quelques pas dans la petite pièce, la main sur la nuque, ce qui tira un peu trop son minuscule t-shirt, et dévoila la moitié de son dos. On aurait dit qu’il portait un crop-top. 

Sans le voir venir, ni le vouloir, Hyacinthe pouffa. Il se retourna, un sourcil arqué. Son nombril fit alors face à la jeune femme qui éclata de rire de plus belle. Comment pouvait-elle rire dans un moment pareil? Ils étaient sûrement en danger, poursuivis, leur ami venait de mourir et ils devaient rapidement récupérer leurs affaires et déguerpir d’ici avant qu’un autre épisode de la sorte ne leur tombe dessus! Mais ce géant en face d’elle qui venait d’effectuer une démonstration grandiose de ses pouvoirs, était désormais dans une position tellement moins grandiloquente que le contraste portait à l’hilarité. Peut-être était-ce aussi à cause de sa commotion… mais le rire de Hyacinthe ne se tarissait pas.

Baissant la tête sur son ventre, Alexandre tira un brusque coup sur le tissus pour le faire descendre et un craquement se fit entendre. Le pitre devant elle effaça toute trace d’inquiétude dans le comportement de la jeune femme. D’abord étonné, le grand brun esquissa un sourire. 

« Je ne savais pas qu’il te fallait ça pour que tu ne me regarde plus avec cet air… ». 

Bientôt le rire de Hyacinthe se transforma en hoquet, puis, en chaudes larmes. La mine d’Alexandre se referma et il retourna s’asseoir près d’elle. Elle essuya maladroitement ses larmes, complètement larguée.

« Je n’aime pas quand tu pleures », dit-il, sur un ton alarmé. 

La jeune femme sécha ses larmes et renifla piteusement. Puis, elle se contenta de l’observer, attendant qu’il ne parle. Qu’il ne lui explique. Qu’il se présente.

« Tu as faim? »

Les yeux de la jeune femme s’écarquillèrent. 

« Tu n’as que ça à me dire? »

Il la contempla de longues secondes sans rien dire. 

« Je ne sais pas si tu es prête »

« Puisque je te dis que je suis prête! »

Alexandre soupira. Puis, il tendit une main vers son visage, mais elle recula instinctivement.

« La preuve », lâcha-t-il, la mine assombrie. 

Hyacinthe grogna et gigota sur le lit jusqu’à se retrouver assise complètement face à lui. Leurs genoux se touchèrent. 

« Tu ne devrais pas bouger », protesta-t-il. Mais il ne l’en empêcha pas. 

Elle posa ses mains sur le dos de celles d’Alexandre appuyées sur ses cuisses, leva le visage vers lui et planta ses yeux dans les siens. 

« L’albatros, je n’ai pas peur de toi », murmura-t-elle, sûre d’elle. 

Les prunelles du titan s’arrondirent légèrement et son regard sembla subitement s’adoucir. Ses mains se détendirent sous celles de Hyacinthe.

« Pourquoi mon coeur se met à battre plus fort? », demanda-t-il, en portant la paume de la jeune femme au niveau de sa poitrine, préoccupé. 

« Je… ne sais pas »

Les battements de son coeur parvenaient jusqu’à la peau de Hyacinthe qui perçut alors sa cadence chaloupée. Empressée. Contre sa paume. Elle la sentit raisonner en elle. Comme les djembés aux sonorités profondes, qui viennent des entrailles, qui vous trifouillent l’être et que les musiciens frappent de leur main. On aurait dit que son coeur jouait du djembé contre ses doigts.

La porte s’ouvrit alors à la volée et la silhouette d’Ali fit irruption, braquant un flot de lumière sur eux. Son regard se posa instantanément sur Alexandre, puis, décala sur la jeune femme.

« Hyacinthe, tu es réveillée! », s’exclama-t-il en se ruant sur le lit où elle était assise. L’albatros se décala sans dire un mot et le reporter sonda Hyacinthe, inquiet. 

« Ca va ? »

« Oui, ça va »

« Tu nous as fait une belle frayeur! J’ai cru que j’allais faire une crise cardiaque. Enfin que tu en avais une et que ça m’en faisait faire une… bref! »

Sa voix grave et ronde eut l’effet d’un doux chant aux oreilles de Hyacinthe. Il semblait en bonne santé et n’avoir que peu de séquelles physiques. Les heures sombres étaient derrières eux. Il avait brisé le moment où elle était sur le point d’avoir des réponses. Mais elle ne lui en voulait pas. Elle était trop contente de le voir en vie, lui. 
 

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