Le dernier voyage

Sur son lit d’hôpital, elle parcourait de ses yeux clairs le plafond blanc qui la surplombait. Son corps frissonnait, on aurait pu voir s’échapper de sa bouche cette buée si caractéristique de l’hiver. Quand Mamy remarqua ma présence, le spectacle qui la captivait s’évanouit.

— Tu es venue me voir ! se réjouit-elle.

Un immense sourire se dessina sur le visage de cette vieille femme alitée, y dévoilant de nombreux plis délicats. Sa respiration était difficile, un sifflement s’échappait de ses cordes vocales à chaque inspiration. Les mots peinaient à sortir de sa bouche.

— Comment te sens-tu ? lui demandai-je, retenant les larmes qui me montaient aux yeux.

Elle fit la moue, haussa une épaule comme elle en avait l’habitude et se força à faire l’un de ses plus beaux sourires, toutes dents sorties. Puis, ses yeux se ternirent, elle tourna sa tête vers le plafond.

— Il neige.

De sa main devenue violette par manque de sang, elle chercha à attraper les perles blanches évanescentes qui tombaient vers elle. Elle semblait glisser dans un monde où les murs n’existaient plus. Et quand, soudainement, la réalité la ramena dans cette chambre d’hôpital, son visage exprima à la fois la joie de me trouver à ses côtés et la tristesse d’être dans cette pièce aseptisée, aux murs pâles et aux volets fermés.

— Quel temps fait-il dehors ? Me questionna-t-elle. Ses rétines ne captaient plus que des ombres, des formes et des couleurs indistinctes.

— Le temps est magnifique pour un mois de janvier. Le soleil brille, c’est agréable.

Je lui décrivis ce que j’avais ressenti à l’extérieur, consciente qu’elle ne pourrait plus goûter au plaisir du soleil sur sa peau désormais aussi fragile que du papier de soie. Elle m’écouta avec attention et sembla ressentir cette douceur angevine. Une larme coula sur sa joue.

— Je veux partir, aide-moi à sortir d’ici.

Elle me fixa avec une telle intensité que je ne pus détourner mon regard. Je me noyai dans la profondeur du bleu de ses yeux, aussi bleus que le ciel. Elle m’agrippa la main, la serra si fort que je craignis que ses dernières réserves d’énergie ne s’épuisent en un instant.

— Je veux rentrer chez moi, je veux m’en aller.

Sa complainte fut à peine audible. Déjà son esprit recommençait à décrocher de la réalité. Toute sa vie, elle avait dit et répété qu’elle souhaitait mourir chez elle, dans son lit, là où mon grand-père, son mari, était mort des années auparavant.

Je lui saisis la main. Je ne pouvais pas lâcher ses doigts gelés. J’aurais voulu les réchauffer. La perfusion ne lui permettant pas de glisser son bras sous la couette, je le couvris avec mon écharpe, espérant que la chaleur arrêterait ainsi de s’échapper de son corps. Elle replongea dans le monde merveilleux qui, dans son esprit, se confondait désormais avec la réalité.

 

— Mamy, réveille-toi, on y va !

 Surprise par ce réveil, elle écarquilla les yeux. Désorientée, elle regarda autour d’elle, scruta son bras libre de toute intraveineuse.

— Je t’ai apporté ton pull le plus chaud et ton écharpe. Je vais t’aider à t’habiller.

Elle se redressa sur le lit médicalisé. Elle ne portait sous sa couverture qu’un t-shirt ample et un bas de pyjama. Elle avait la chair de poule, son corps tremblotait. Je l’aidai à mettre son pull. Ses bras étaient faibles et les soulever demandait d’incommensurables efforts. Je lui enfilai son écharpe, faisant un tour, puis deux.

— Mais non ! Ce n’est pas comme ça qu’il faut faire.

Elle déroula l’écharpe, la plia en deux, la fit passer derrière sa tête, la rabattit sur le devant la noua. De sa main, elle l’aplatit délicatement. Ses doigts déformés par l’arthrose caressaient l’étoffe, toute la douceur du monde se trouvait dans ce geste.

Nous sortîmes de la chambre discrètement. Les couloirs étaient calmes, l’ascenseur et le hall d’entrée étaient vides. Nous rejoignîmes la voiture. L’y installer fut tout un défi. Lui faire passer une jambe, puis la tête, l’asseoir et enfin passer la seconde jambe. Une fois installée, elle me lança avec désinvolture :

— Allez, hop, on y va !

Les premières minutes de trajet furent silencieuses. Ma grand-mère avait les yeux rivés vers l’extérieur. Elle scrutait les rues, détaillait les passants, cherchait des souvenirs d’avant. Quand nous arrivâmes en centre-ville, son regard se fit plus vif.

— Qu’est-ce que ça a changé ! C’est moche ce bâtiment, l’ancien était tellement mieux !

Je ris de la voir critiquer sa ville avec tant de vigueur.

— Le Jardin du Mail n’a pas bougé lui, dis-je en me garant sur le côté. Regarde.

Ses yeux brillèrent d’émotion à la vue de ce parc. De sa plus jeune enfance à ses dernières années de mobilité, elle avait parcouru encore et encore ce jardin urbain. Malgré le froid de l’hiver, la monumentale fontaine fonctionnait. Les grenouilles crachaient leur eau dans le bassin supérieur, les angelots et allégories étaient dissimulés sous un léger voile de brume. Derrière la fontaine, la silhouette du kiosque se dessinait. À sa gauche, on y discernait le restaurant du parc où elle avait eu l’habitude de se restaurer aux grandes occasions. Je la laissai se délecter de la vue. J’aperçus une larme glisser sur sa joue.

— Prends ton temps Mamy, on repart quand tu es prête.

Quelques minutes passèrent avant qu’elle ne s’adresse à moi, apaisée, pour me demander de reprendre la route. Au bout d’une dizaine de kilomètres, elle me demanda de mettre de la musique. Je lançai alors le CD déjà en place. Un air d’accordéon retentit. C’était Yvette Horner. J’aimais ce disque. Nous l’écoutions ensemble quand j’étais petite.

— Roh ! c’est pas vrai, tu écoutes toujours ça ! s’esclaffa-t-elle.

— Oui, j’adore !

Nous allions tranquillement, nous trémoussant sur cette musique entraînante quand j’aperçus la Loire. Je pris la route longeant le fleuve et baissai le volume. Pendant que je conduisais, lui offrant un dernier voyage le long de la levée, elle me raconta les virées au bord de la Loire avec mon grand-père, les pique-niques sur les bancs de sable, les déjeuners à la guinguette, les couchers de soleil, la complicité du moment partagé. Atteignant le point de chute habituel de cette promenade, je m’arrêtai face à la rive. L’eau était agitée ; elle sortait de son lit, trempait les pieds des arbres qui l’entouraient. Un enfant mit à l’eau un bateau de fortune. Nous le regardâmes courir après. Il riait, fêtait son succès. Le petit navire, lui, s’évanouit à l’horizon.

— Rentrons, me demanda ma grand-mère en posant sa main sur mon genou.

Je quittai cet endroit. Le soleil déclinant illuminait d’un jaune intense les champs d’herbe fraîche. Les arbres dénudés se paraient d’or. Il faisait chaud dans la voiture. Une odeur familière de feu de bois envahit l’habitacle. Des images d’après-midi autour du feu dans le jardin surgirent du passé. Nous nous souvînmes en silence. Il n’était plus l’heure de parler.

Nous passâmes devant le cimetière où reposait Papy ; devant les ardoisières où elle était jadis intervenue en tant qu’infirmière ; devant le parc où elle emmenait jouer ses petits-enfants. Puis nous arrivâmes chez elle.

— Nous y voilà, lui dis-je en coupant le moteur.

— Merci pour cette belle journée. Elle me regardait en souriant tendrement.

— Merci à toi. Pour tout, lui répondis-je le cœur serré.

Notre périple prenait fin. Nous étions arrivées à destination.

Le temps que je fasse le tour du véhicule pour l’aider, elle m’attendait déjà à l’extérieur de la voiture. Elle avait réussi à s’extirper seule, à enjamber le rebord de l’allée en ardoise et admirait son parterre fleuri. De magnifiques gazanias accueillaient le soleil de cette agréable fin de journée.

— Que mes fleurs sont belles ! Tu as vu ?

Depuis notre départ, sa respiration s’était nettement améliorée, sa voix était claire. Elle n’avait plus rien à voir avec le corps décharné que j’avais trouvé dans le lit d’hôpital. Elle avait retrouvé sa fierté, sa dignité. Je la rejoignis. Après quelques minutes à profiter du soleil, imitant les fleurs, je me tournai vers elle.

— Tu es prête à rentrer chez toi ?

— Oui. Sa réponse était pleine d’assurance, pourtant, elle pleurait.

Elle m’attrapa la main, la tint fermement. Nous longeâmes la haie de chèvrefeuilles jusqu’à l’escalier. Elle s’était redressée et marchait désormais à un rythme soutenu, celui qu’elle s’imposait toujours en public.

La montée des marches se fit doucement. Elle s’agrippa à la rambarde. Je me plaçai derrière elle afin de la rattraper au cas où son corps céderait à la fatigue. À chaque marche gravie, elle tournait la tête vers le jardin, vers l’immense bouleau. Des moineaux volaient de branche en branche dans une course poursuite effrénée. Elle observait ce ballet ailé avec ferveur. La dernière marche fut la plus dure à franchir. Je revins à son niveau et la pris par la main pour l’aider à franchir cette dernière étape. Elle ne me lâcha pas une fois la porte d’entrée atteinte.

— Nous voici arrivées, déclarai-je.

— Me voilà arrivée, me corrigea-t-elle.

Elle saisit la poignée et ouvrit la porte. Une vague de chaleur nous enveloppa. Un doux parfum de fleurs s’échappait de l’entrée, de la musique classique résonnait, une lumière orangée éclairait le couloir. Baigné de lumière, Papy attendait là, rayonnant.

— Tu es enfin arrivée. Bienvenue, l’accueillit-il bras ouverts.

Mamy se tourna vers moi et m’enlaça. Je plongeai ma tête dans son cou et l’étreignis. 

— Je t’aime ma petite-fille.

— Moi aussi je t’aime. Prends soin de toi, prenez soin de vous.

Elle relâcha son étreinte, me tint les mains une dernière fois et me sourit.

— Haut les cœurs !

Puis elle se retourna, franchit le seuil et rejoignit Papy. Ils s’enlacèrent puis disparurent dans le salon sans se retourner. La musique était joyeuse, des rires retentissaient dans toute la maison. Ils étaient heureux, ils étaient enfin réunis. Je tirai délicatement la porte vers moi et la refermai, lâchant un délicat « au revoir » à destination du passé.

 

Ses yeux se fermèrent. Son visage était détendu, rayonnant. Sa poitrine se souleva une dernière fois avant de s’abaisser pour de bon. Son dernier souffle. Je lâchai sa main désormais sans vie et quittai la pièce en silence, des larmes roulant sur mes joues.

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nolween_eawy
Posté le 06/12/2022
Ho lala j'ai versé une larme. Je lis une histoire par soir de ton recueil. C'est tellement émouvant. Je ne comprenais pas pourquoi le papi se trouvait là... puis j'ai tilté. Ta vision de la vieillesse, de la vie, la mort est si apaisante étrangement. La mort m'effraie mais en te lisant, j'espère la connaitre aussi paisible que dans tes récits. Merci pour ce moment de lecture.
Mnémosyne
Posté le 06/12/2022
Tes mots me touchent énormément.
Comme tu l'as peut-être lu dans les commentaires précédents, j'ai écrit cette nouvelle en imaginant une fin de vie paisible pour ma grand-mère. C'est donc une nouvelle qui me tient beaucoup à cœur, et savoir l'impact qu'elle peut avoir sur les lecteurs et lectrices est un véritable cadeau, pour ma grand-mère, pour moi, pour mon deuil.
Un grand merci.
Liné
Posté le 19/10/2022
Hello !

A l'image de la première nouvelle, on aborde la thématique de la fin de vie avec bienveillance, poésie et ouverture d'esprit. La chute est très belle, surprenante mais pas trop, orientée vers une piste possiblement fantastique.

L'histoire est délicate, dans le sens pleine de douceur. Tu t'attardes sur les gestes et les corps avec une simplicité qui fonctionne très bien, qui va droit au but sans manquer de subtilité.

Je me demande ce qui t'a poussé(e) vers un recueil parlant de "fin", tiens... En même temps, c'est notamment cette thématique qui m'a moi-même attirée vers ce recueil !
Mnémosyne
Posté le 19/10/2022
Salut !

Je te remercie pour ton retour positif sur cette nouvelle.

Je n'ai pas écrit ces trois nouvelles en pensant en faire un recueil sur le thème de la fin de vie, mais il s'avère que lorsque j'écris des nouvelles, la seule fin qui me vient est la mort d'un ou plusieurs personnages, et avec ces trois nouvelles, une mort "douce".

J'ai écrit ces trois nouvelles sur une période de trois ans (une par an), et la première du lot, celle-ci, "Le dernier voyage", a été écrite suite au décès de ma grand-mère en 2019, dont j'étais très proche.
La première partie du texte, jusqu'au réveil, est en fait une partie des derniers moments passés avec elle. Et la suite de l'histoire est une réponse fictive à sa demande réelle de rentrer chez elle. Je me suis tournée vers le rêve, le fantastique, car je ne pouvais pas écrire une autre fin que la vraie fin, sa mort, dans cet hôpital. Mais je voulais tout de même lui offrir des derniers instants plus poétiques que ceux qu'elle a vécu à travers mes mots.

Je suis heureuse de pouvoir lui rendre hommage à travers ce texte et lui offrir toute la douceur, tout l'amour qu'elle mérite. (Ça y est, j'ai les larmes qui montent, le deuil s'arrête-t-il un jour ?)

Si le premier texte du recueil est lié à ma grand-mère paternelle, celle-ci et la suivante sont en lien avec ma grand-mère maternelle. Le prochain aborde cette fois le thème de la mémoire, de la transmission. Mais je ne t'en dis pas plus !

Encore merci pour ton commentaire, et surtout, merci de me lire.
Liné
Posté le 20/10/2022
Je comprends un peu mieux le pourquoi du comment... ! Et surtout, l'importance de passer par une création, quelle qu'en soit la forme, pour explorer un thème qui nous tient à cœur, quelque chose qu'on a vécu et qu'on a du traverser.

Tu parles d'hommage à ta grand-mère, et je trouve que la sincérité de ta plume, sa douceur, la bienveillance qui s'en dégage... font de cet hommage une très belle création littéraire.

A bientôt pour la dernière nouvelle du recueil !
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