Le dernier envol

Par Maud14

Hyacinthe avait pris l’habitude de rendre visite à Pierrot tous les deux jours, en alternance avec Jean-Paul. Le vieux loup de mer avait été admit à l’hôpital suite à un malaise qu’il avait fait chez lui. Soazic l’avait trouvé inconscient très tôt le matin et avait tout de suite appelé les pompiers. Par prudence, les médecins le gardait avec eux, et il fut très vite décidé de le placer en soins palliatifs.

Dès lors, la jeune femme dédia tout son temps libre au vieil homme qui avait été arraché à son bateau puis à sa maison. Bien qu’affaibli, il la recevait systématiquement dans sa chambre avec un grand sourire. Un sourire de résigné. Un sourire qui disait : « ne t’en fait pas, tout va bien se passer », tentant de la rassurer, elle. Alors que c’était lui qui était aux portes de la mort. Elle lui apportait régulièrement des bouquets d’hortensias, ses préférées, et bien sûr, dès le premier jour, elle lui avait amené le cadre de sa Marie.

« J’attends qu’les chipies d’Morgans viennent me chercher pour rejoindre ma p’tite Marie », lui disait-il lorsqu’elle lui demandait comment il se sentait. Ses yeux embués contemplait le cadre d’où sa femme lui souriait tendrement. Et puis, elle lui avait dégoté un cadre représentant tous ses oiseaux préférés qu’elle avait posé à côté de celui de sa femme.

Hyacinthe lui racontait ses derniers reportages avec Ali. La Chine, la Russie, l’Argentine…  La dénonciation d’entreprises polluantes, de politiques anti-sociales, les enquêtes sur les effets du réchauffement climatique… Pierrot l’écoutait, tel un enfant impressionné et bercé par ses contes rocambolesques plein de couleurs et de senteurs. Généralement il s’endormait avant la fin et Hyacinthe le regardait longuement. Elle s’assurait toujours d’entendre son souffle avant de filer sur la pointe des pieds.

La chute de Pierrot fut lente. Son état se dégradait doucement, mais sûrement. Un jour, lorsqu’elle se rendit à son chevet, il ne pouvait plus se redresser sur son lit. Hyacinthe apprit que les infirmières devaient lui administrer des doses de morphine à cause de la douleur qui l’empêchait de dormir.

C’était donc ça, la fin d’une vie? La fin de sa vie? La fin de existence d’un homme de la mer? Survivre grâce à une drogue pour apaiser ses souffrances?

« Ma p’tite mouette », souffla Pierrot en la voyant arriver.

Cela faisait déjà un mois qu’il avait été admis, et Hyacinthe avait dû repousser la date de départ du reportage au Canada. L’idée qu’il puisse partir seul lui était insupportable.

« Comment tu te sens aujourd’hui? »

« Pas mieux qu’hier ma foi! m’enfin… j’ai rêvé de l’albatros cette nuit. Y était r’venu! Y était r’venu m’voir! Tout grand qu’il était. Y m’avait a’mné sur le Morvaout, et y m’avait sorti en mer, une dernière fois! ».

Les mains de Hyacinthe se crispèrent sur les accoudoirs du siège installé près de son lit.

« C’est un joli rêve ».

Le vieux ferma les yeux et soupira péniblement.

« Tu veux qu’je t’dise? J’ai même cru qu’lui et toi, vous finiriez ensemble un jour. Il avait beaucoup d’respect et d’affection pour toi l’gamin »

« Il en avait beaucoup pour toi aussi », murmura-t-elle, évitant son regard.

« C’est pas pareil, rétorqua-t-il, soudain bourru. J’aurais aimé l’revoir une dernière fois »

Brusquement, Hyacinthe compris que l’état d’esprit du marin avait changé. Il avait capitulé. Accepté la mort. Baissé les armes, rentré les rames. L’abnégation, l’acceptation de son départ imminent lui griffèrent les entrailles. Et puis, une colère sourde naquit une nouvelle fois, faisant bouillir son sang. Elle aurait tellement voulu lui faire plaisir, mais elle n’avait aucun contact avec lui, il n’avait rien laissé. Excepté un vide abyssal.

« Je comprends… Je suis désolé Pierrot »

Il fit un petit geste de la main.

« Pas grave va! Il doit avoir une bonne raison pour nous avoir quitté! Il marqua une pause, puis, prit une grande inspiration émettant un petit sifflement.  Respirer lui devenait de plus en plus pénible. Tu d’vrais pas passer ton temps ici la mouette! T’es jeune, t’encroûte pas dans s’fauteuil, pars voir le monde avec ton ami! »

« On en a déjà parlé. Je n’ai pas envie de bouger, je veux rester avec toi »

« Soazic dit qu’elle t’voit plus! Jean-Paul dit qu’tu t’enferme chez toi »

« J’ai beaucoup de travail », répliqua-t-elle.

Pierrot lui adressa un regard contrarié mais garda le silence. Hyacinthe balaya la petite chambre des yeux. Matériel sommaire, du blanc partout. Seulement éclaboussé par ses bouquets d’hortensias mauve et bleu posés sur la petite table de chevet. Et puis, son regard s’arrêta sur la pendule accrochée au mur, pile en face du lit de Pierrot. Pile à la portée de son regard. Seule sur ce mur nu, elle semblait avait été disposée là pour une raison qu’elle jugea terriblement cruelle. Juste en face des yeux du malade, elle lui indiquait les secondes et les heures qui s’écoulaient. Comme un écho au temps qui passe, à la vie qui s’écoule. Au temps qu’il reste. Comme un décompte, avant la grande nuit. Elle détourna les yeux, écœurée.

Et puis, sans vraiment savoir pourquoi, Hyacinthe se mit à lui parler de Lucas. Pierrot l’écouta attentivement, conscient de la libération de sa parole, et de l’importance de cette révélation. Curieusement, évoquer son frère la rapprochait du vieil homme, tissait un lien indestructible entre eux, un lien qui perdurerait, bien après la fin de toutes choses. Il lui posait par moment des questions. Se taisait la plupart du temps. Son corps semblait somnoler, mais son oeil était vif.

Et vint au tour de Pierrot. Marie se mit alors à vivre à son tour, dans les phrases saccadées du vieil homme, dans l’esprit de Hyacinthe. Elle était là, à côté d’eux, assise sur le bord du lit, un sourire bienveillant illuminant son visage rose. Lucas aussi était présent, adossé au mur, les mains dans les poches, le regard brillant du renard posé sur eux.

Leur conversation les menèrent tard et Hyacinthe fut chassée par l’infirmière.

« A demain mon Pierrot », chuchota Hyacinthe en embrassant sa tempe.

« A demain la mouette, prends bien soin d’toi »

Elle regagna sa maison dans un silence assourdissant. Quelque chose avait changé. Quelque chose bourdonnait en elle, raisonnait dans le vide. Mais elle refusa de l’écouter.

Le lendemain midi, l’hôpital l’appela, lui annonçant que Pierrot était parti. Hyacinthe raccrocha le téléphone et son regard se perdit par delà sa fenêtre, sur les flots de l’océan. Il avait prit son dernier bateau, il était parti une dernière fois pour le large. Un grand goéland argenté passa dans le ciel, et elle distingua le vieil homme à travers ses ailes ouvertes. Majestueux, impétueux. Elle observa l’oiseau s’éloigner puis disparaître dans le ciel, laissant un vide derrière lui. Un gouffre profond, sans fond. Un abîme vertigineux et inacceptable.

Le brouillard s’installa autour d’elle et la mena au soir, sans que le temps ne s’inscrive. Il filait sur elle, comme la rivière sur son lit de galets. Lorsqu’elle commença à émerger péniblement, l’obscurité avait grignoté son salon. Hyacinthe se dirigea vers son frigo, sortit une bouteille de vin et commença à la boire, animée par une grande soif. Installée à son bureau, le regard dardé sur l’océan, elle attendait d’apercevoir la silhouette biscornue du Morvaout. Lorsqu’elle finit la bouteille, elle se rendit compte que c’était le vin préféré de Pierrot, un petit chablis. La seconde se fut débouchée rapidement, prête à être partagée avec le vieux loup de mer.

Mais personne ne rentra au port ce soir-là.

Soudain, on toqua à sa porte. Fort, trop fort. Elle n’avait pas envie de répondre. Mais les coups reprenaient, plus violents.

Les jambes chancelantes de Hyacinthe la menèrent à l’entrée. Elle pesta, râla, alluma la personne qui daignait la déranger. Ses mains brouillonnent débloquèrent la porte et celle-ci s’ouvra brutalement, la faisant reculer trop vite et perdre l’équilibre. Le visage inquiet d’Ali apparut alors au dessus d’elle, puis, se déforma par la colère.

« Putain Hyacinthe, qu’est-ce que tu fou? »

Il entra chez elle, attrapa son bras et la tira pour la relever. Il l’inspecta quelques secondes et soupira avant de la prendre dans ses bras.

« Qu’est-ce que tu fou là? », coassa-t-elle, la bouche paresseuse.

Ali se recula et lui lança un regard irrité.

« J’ai appris la nouvelle. Vu que tu répondais pas je suis venu directement »

Il l’entraîna dans le salon et avisa les deux bouteilles de vin sur la table.

« Bordel Hyacinthe t’as bu ça toute seule?! »

Honteuse, la jeune femme s’écarta violemment de lui et alla s’affaler sur le canapé. Elle entendit le soupir d’Ali et ses pas qui le menèrent jusqu’à elle.

« Comment tu te sens? », demanda-t-il, plus doucement.

« Bien »

Il se laissa tomber à son tour à côté d’elle. Il sentait la cigarette froide. Depuis quand s’était-il mit à fumer?

« Ne me mens pas »

« Pourquoi je te mentirais?! », s’indigna-t-elle.

« Tu viens de perdre… quelqu’un d’impor… »

« Ça va je te dis », le coupa-t-elle en tendant le bras pour attraper son paquet de cigarette. Elle en porta une à sa bouche et du s’y prendre à trois reprises pour l’allumer.

« Erin me dit que ça fait un mois que tu l’as pas vu! Tu réponds à peine à mes messages! »

« J’ai été occupée »

Son regard, toujours planté par la fenêtre ne dévissait pas.

« Oh, tu peux me regarder s’il te plaît quand je te parle? »

Mais elle n’écoutait plus.

« Oh! Hyacinthe! Qu’est-ce que tu fou? », s’énerva-t-il en haussant le ton. Il s’empara de son épaule et la retourna violemment vers lui. Un air presque alarmé peignait son visage contrarié.

« Rien, Ali. Ça va »

« Mais tu vas arrêter de me répéter ça? T’es dans le déni ou quoi? Pierrot est mort! T’entends? Il est mort! Pourquoi tu me dis que ça va? », gronda-t-il.

« Parce que », murmura-t-elle tout bas.

Ali s’empara vivement de son visage et planta ses yeux mordorés dans les siens.

« Pourquoi? »

« Parce que c’est plus simple comme ça »

« Qu’est-ce qui est plus simple? », demanda-t-il décontenancé.

« De… ne pas y penser. De me dire qu’il va revenir, ça fait moins mal »

« Hyacinthe », souffla Ali. Il l’observa quelques temps en silence, puis caressa doucement sa joue de son pouce.

« Je sais que ça fait mal, mais tu ne peux pas te voiler la face éternellement. Je suis là. Comme j’étais là il y a quatre ans »

La jeune femme lâcha un petit soupir puis, les paroles d’Ali s’ancrèrent dans son esprit et les larmes se mirent à couler.

« Pou… pourquoi il est parti lui aussi?, hoqueta-t-elle.

« Viens-là », chuchota Ali en l’amenant contre lui où elle se laissa enfin aller, accueillant la triste nouvelle. Elle pleura tout son saoul, dessaoulant par la même occasion dans les bras de son ami. La réalité s’affichait enfin à elle et elle ne pouvait pas l’éviter. Son Pierrot n’était plus.

Plus tard, Ali la coucha et s’allongea près d’elle, lui caressant doucement les cheveux. Comme il l’avait fait des années auparavant. Elle aurait tellement voulu réaliser son dernier rêve, celui de naviguer dans les bras de la mer une fois encore… Elle s’endormit à cette pensée, le coeur lourd, la tête en vrac et les yeux desséchés.

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Jane Demo
Posté le 20/07/2021
Oh non ! Pierrot ! Tu m'as fait pleurer, bravo !
Je pensais qu'alex allait réapparaître pour lui... mais peut être que ce rêve n'était pas qu'un rêve.
Ali toujours là pour son ami. Je l'aime vraiment bien !
Maud14
Posté le 20/07/2021
J'avoue que l'écriture de ce chapitre et celui qui suit n'a pas été très facile! On s'attache aux persos mine de rien... Et Ali, oui, vraiment c'est LE pilier! Heureusement qu'il est là d'ailleurs...
joanna_rgnt
Posté le 20/07/2021
Pierrot non !!!! :'(
Punaise tu ne la ménage pas notre Hyacinthe ! D'abord Alexandre puis maintenant Pierrot ... C'est quand qu'il revient Alex ??? Il serait temps vu comment elle souffre, j'ai trop de la peine pour elle !
Maud14
Posté le 20/07/2021
J'avoue que hyacinthe est pas gâtée on va dire... Mais elle a de la résilience en elle, on le sait!
Et oui, Pierrot... Je l'aimais trop ce perso :(
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