Le dernier concert

Par Pouiny

« Allez, vas-y, joue moi ça ? »

Il y eut un mouvement d'archet. Deux notes s’enchaînèrent.

« Non. Ta justesse. Recommence. »

David ferma les yeux, cherchant à se concentrer sur le moindre de ses mouvement. Le jeune adolescent connaissait ça par cœur. Pourtant, une fois dans cette salle, Il avait comme peur.

« Tu devrais faire un peu plus attention à tes mouvements d'archet, ils ne sont pas assez précis, regarde... »

Ivan se levait et lui prenait le bras pour le faire jouer à sa place. C'était quelque chose que David détestait. Mais il ne l'avait jamais dit. Et il continuait de subir ce contact qu'il refusait au plus profond de lui. Quand son professeur le touchait, le forçait à jouer avec ses mouvements à lui, il se sentait comme un mannequin au milieu d'un théâtre. Alors il s'appliquait au mieux pour que son professeur s'éloigne.

« Bien, c'est pas si mal… Tu me retravailleras ça pour la semaine prochaine ? »

Il hocha la tête, le regard figé sur sa partition, en attente.

« On va s'arrêter là pour aujourd'hui. Bonne semaine, et n'oublie pas de travailler, hein ! »

En silence, comme une machine, David rangeait son violon avec toute l'attention possible et quittait la salle, saluant son professeur. Une fois dehors, il ne pouvait s'empêcher de soupirer de soulagement. Il allait être ailleurs.

 

Cela faisait bien cinq ans qu'il faisait de la musique. Il travaillait tous les jours, après les cours, comme une routine. Souvent, sa mère venait le chercher et lui posait des questions, sur comment ça s'était passé, si le professeur était content de lui, si elle ne payait pas pour rien. Il lui disait que tout allait bien, et en soit, ce n'était pas entièrement faux. Il aimait bien jouer, enfermé dans sa chambre et dans ces morceaux qu'il aimait bien, mais sa mère prévoyait déjà une carrière internationale et une fierté familiale. Il ne se sentait pas assez sûr pour pouvoir endosser toutes ses attentes.

 

L'année d'avant, toute sa famille s'était cotisé pour lui faire le plus beau cadeau d'anniversaire possible ; il reçut pour ses treize ans un violon qui en valait des milliers.

« Il est particulièrement réputé, répétait sa mère, complètement excitée. C'est le violon de Schubert lui-même ! Tu te rend compte ?

– Voyons chérie, avait répondu son père en riant, tu savais à peine que Schubert faisait du violon, ce n'est pas vraiment un bon argument. »

Et le vin aidant, ils s'étaient échangés un bon nombre de mot, moitié sérieusement, moitié rigolant, pendant que, doucement, l'adolescent le posait sur son épaule, testait les cordes, ressentait la résonance. Non, le problème ne se posait pas sur le fait de ne pas aimer le violon…

 

Il n'avait même plus le temps d'en prendre pour lui. Il consacrait tout à ses études et sa musique et se souvenait avec amertume de l’époque où il n'en manquait pas, de temps. Il se sentait comme oppressé de toute part, l'adolescence approchant, mais se faisant un devoir de se taire, il finissait par se sentir comme pris en étau. Pourquoi la musique, qui devait être une joie, lui prenait tant de choses ?

 

Alors qu'il travaillait et cherchait un crayon dans sa chambre, un soir, il tomba sur un vieux couteau a bois, manifestement accroché à un de ses pantalons. Là lui revint en mémoire, sa rose, ses fleurs, son jardin… Il faisait nuit noire. Il ne s'y était plus attardé depuis des années. L'hiver était tombé depuis quelques temps. Posant son instrument, poussé par une vieille pulsion d'enfant, il passa par la fenêtre avec une lampe. Qu'espérait-il… Retrouver quelque chose ? Il n'en savait rien lui même. Il prit les escalier quatre à quatre. Il fit face alors, au mur de son enfance ; en pleine nuit, en plein brouillard, les deux petits mètre de ce mur inutile lui paraissaient haut.

 

Le verni avait bien tenu. Malgré le manque d'entretien, les fleurs étaient encore debout, et reconnaissable, bien que minuscule.

« Bonsoir... »

Il se sentit ridicule. Où était la tonnelle, les routes, la petite clôture ? Le temps passait-il donc si vite sur les mémoires ? Des larmes se collèrent à ses lunettes. Tout fut déraciné en un coup de pied.

« Vous m'avez menti ! »

Le cri résonna dans les montagnes. Mais il n'y avait plus personne pour lui répondre. Incapable de rester debout plus longtemps, il s'agenouilla, se recroquevillant sur lui même.

« Vous m'avez menti… »

 

 

****

 

« Oui, c'est pas mal… Mais tu manques de cette vision de soliste ! Là j'ai l'impression de t'entendre jouer derrière un rideau, tu vois ce que je veux dire ? Il te faut plus de projection, plus de force, de violence, et pas resté cantonné sur soi-même comme une mamie... »

 

Les années passaient, se ressemblant toutes plus ou moins. Il passa ses examens musicaux avec succès, ce qui fut toujours fêté avec vigueur chez lui. Il eut son bac avec une bonne moyenne. A présent, il avait vingt ans, et il préparait son dernier examen musical.

 

Les cours de musique durait une bonne heure désormais, et le jour de l'examen était proche. Dans son crâne repassait en boucle et en boucle ses morceaux, qui allaient être le jour J jugé par un jury. Il connaissait tout par cœur, les positions de ses doigts, les coups d'archet, la puissance sur certaines notes, la mélancolies des autres, ainsi que la partie de l'accompagnement qui allait le suivre ce jour là. Son professeur le préparait depuis maintenant des mois. Le rythme ainsi que les cours commençaient à être vraiment difficile.

 

Le problème ne venait pas du violon. Le problème venait de lui. Et son professeur lui faisait bien comprendre, essayant par tous les moyens de le pousser, de le bousculer. Ses parents l'encourageaient comme ils pouvaient.

« Tu vas voir, petit, lui disait son père, Schubert lui-même sera honoré que tu aies joué sur son violon ! »

Il ne lui faisait pas remarquer que Schubert avait sans doute bien mieux à faire que savoir qui utilisait son instrument depuis des siècles. Il se contentait de sourire poliment, et de se préparer.

« Comme tu es beau, dans cette tenue ! Si seulement on te voyait comme ça plus souvent ! »

Sa mère réajustait le col de sa chemise blanche. Il était en tenue de concert, noire et blanche, avec même un nœud papillon dont il n'avait pu réchapper. Sa mère était beaucoup trop insistante, quand elle le voulait. De cette tenue il ne reconnaissait que les lunettes dont il ne pouvait se passer, malgré la non nécessité de lire ses partitions.

 

Il était dans les coulisses, sur le point de jouer, quand son père lui répéta cette blague à voix basse. Il était à quelques minutes de l'examen. Son professeur l'accordait, lui répétait des derniers conseils, sur l'idée d'épater le jury en jouant comme un pro et non comme quelqu'un dans sa bulle qui s'excuse. Il essayait d'assimiler au mieux tout ce qu'on pouvait lui dire. Il avait envie d'épater tout le monde au jury. Il avait envie d'avoir son examen, et que sa mère soit heureuse de lui.

 

Le jury l'appela. Il se présenta sur scène. Il poussa le pupitre ostensiblement loin de ses yeux, prouvant qu'il avait tout appris. Il se tint bien droit, au milieu de la scène, positionna son violon. Il sentait la tension dans le public, l'attention du jury. Il retint sa respiration, ferma les yeux. Il profita, un moment, avant la tempête, du silence de cette immense salle, qui, l'espace d'un instant, lui appartenait. Il sourit. Et d'un mouvement souple, il délogea le violon de son épaule.

 

« Désolé… Mais je regrette. »

Et d'un fin mouvement de doigt, il lâcha l'instrument de sa hauteur.

 

Le bois craqua sous le choc, et les cordes explosèrent. Le bois creux se dessouda, et le chevalet s'échappa. D'un bruit sourd il entendit sa mère hurler, et tout le monde se précipiter vers la carcasse creuse, désormais inepte, du fameux violon. Calme et souriant, David s'en alla de la scène d'un pas souple, passant désormais inaperçu au milieu de cette foule paniquée.

 

Il n'avait pas vraiment calculé ce qu'il avait fait. Cela lui était venu comme ça, comme d'un éclair de lucidité. A présent, marchant dans les rues de sa ville, sans savoir trop ou aller, il se sentait plus libre. Fouillant les poches de son costume, il frôla alors du doigt le vieux porte bonheur de son enfance. Les ciseaux à bois, malgré tout, ne l'avaient jamais quitté.

 

Il déambula dans les rues, jusqu'à trouver un petit fournisseur de bois. Il y acheta des blocs, comme il pouvait trouver dans la remise de son père pendant son enfance. Il prit d'autres outil d'artisanat, par précaution. Il faisait beau, un beau ciel bleu comme il n'en avait plus regardé depuis son enfance. Il se sentait réchauffé par sa lumière. Il s'installa sur un banc, dans un parc, et commença son ouvrage.

 

« Monsieur, qu'est-ce que vous faites ? »

Il baissa les yeux. Une petite fille, d'environ huit ans, le regardait avec de grands yeux ronds.

« Moi ? Je travaille le bois.

– Ça sert à quoi ?

– Attends, regarde. »

Il avait presque fini son travail. Quelques minutes plus tard, il plantait dans le sol, une petite rose, devant les pieds de la gamine, qui poussa un cri de joie.

– Vous êtes trop fort ! Je peux la prendre ?

– Oui, bien sûr, je comptais en faire d'autres de toute façon...

– Vous pouvez m'apprendre ! Moi aussi je veux en faire ! »

L'enthousiasme de la petite fille fit rire le jeune homme.

– D'accord, mais il faudra que tu fasses attention, ça peut être dangereux. Assied toi ici, et je t'expliques. D'accord ?

– D'accord ! »

En un bond, la petite fille était assise aux cotés du jeune homme, qui lui donna un ciseau à bois et un petit bloc.

– D'abord, n'oriente jamais le ciseau vers toi, si tu glisses ça peut être dangereux. Ne force jamais trop sur le bois, le but est de tailler, pas de couper. C'est comme si tu cherchais à découvrir une forme cachée dans le bois, mais si tu creuse trop fort, ou trop vite, tu risquerais de la rater. D'accord ? »

Attentive et concentrée, la gamine hocha la tête. Le jeune homme la regardait faire en souriant. A ses cotés, il continua sa fleur à lui.

« Pourquoi vous faites des fleurs, monsieur ?

– Parce que j'aime les fleurs.

– Mais pourtant c'est un truc de fille, non ? »

Le jeune homme eut un petit rire attendri.

« Il n'y a pas de ''truc de'', il y a ce qu'on aime, et ce qu'on aime pas, c'est tout.

– Ça veut dire que j'ai le droit d'aimer les voitures ?

– Tu peux aimer ce que tu veux. Moi, j'aime les fleurs et j'aime le bois. »

Les jambes de la petite fille se balancèrent dans le vide, alors qu'elle contemplait son travail.

« Concentre toi-sur ce que tu vois et la forme que tu veux lui donner. Fais ce que tu vois, ce que tu imagines, pas ce qui serait bien de faire. Ne te préoccupes pas de moi, même. D'ailleurs, si tu as des questions, ou un désaccord sur ce que je dis, tu peux me le dire. »

Elle râla beaucoup sur l'utilisation du ciseau à la main droite. Elle semblait être gauchère, ce qui rendait l'aide plus compliqué pour David, qui ne l'était pas du tout. Il faisait de son mieux pour lui montrer sa manière de faire, sans la brusquer ou la forcer. Il ne se sentait pas forcément à l'aise. Et si là j'étais trop dur ? Ou alors, pas assez clair ? Comment pourrais-je lui faire comprendre ceci ? Toutes ces questions tourbillonnaient dans sa tête alors qu'il tentait de paraître le plus assuré possible. Mais malgré tout, il aimait ce qu'il partageait avec cette petite fille.

 

Au bout d'une heure, elle finit par pousser un cri de joie.

« Regarde, j'ai fini ! J'ai fini ! T'as vu, elle est belle, hein ? »

Il acquiesça, alors qu'il revoyait en la gamine sa joie d'avoir fini sa première fleur. Puis, un prénom résonna dans le parc.

« Ah, c'est ma mère ! Il faut que je parte… Dis, monsieur, est-ce qu'on se reverra ? C'était trop bien !

– Je reviendrai ici, oui. Garde les outils, tu me les rendras une autre fois ! »

Elle sauta de joie, et couru en direction d'une grande dame. Le jeune homme se leva, et parti lui aussi.

« Bon… Et si je me changeais... »

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