Le départ - 1

Par Célia

Le Vent leur avait donné vie, le Vent était leur raison de vivre. Chaque matin, c’était lui qui les réveillait de son souffle puissant qui apportait la lumière et les nuages. Alors chacun bondissait sur sa pyrogue, saluant le Vent qui soulevait leurs habits, jouait avec la mer et les arbres. Le Vent était joueur, alors chacun ici goûtait aux petits bonheurs simples : rire d’un ami tombé à l’eau ou d’une énième histoire contée par un aïeul. Phànru aimait cette vie. Il aimait l’Archipel d’Okhaï, ses petites îles et ses maisons de bambou sur pilotis. Il chérissait les matinées à pêcher aux côté de ses frères, concourant pour qui remonterait le plus gros filet, ou encore qui plongerait le plus bas pour trouver des coquillages. Il n’avait rien à envier, rien à refuser de qui que ce soit. Les repas étaient l’occasion de vénérer et remercier les dieux pour leur bonté. La tribu du Vent agissait comme une grande famille. Le Vent était l’aiguille de leur vie. Tous agissaient de même quand le Vent ordonnait, régissant leur vie sur des coutumes ancestrales. Ainsi, la tribu n’avait jamais quitté l’Archipel : il était interdit de franchir la barrière de corail, malgré tous les appels de la mer. Mais Phànru n’en tirait aucune frustration, son regard ne dérivant jamais vers l’horizon qui engloutissait lentement l’Arbre-Soleil chaque soir. Loin au-delà, se dressait le continent d’Hatleinh, territoire de trois autres tribus : celle du Feu, celle de la Terre et celle de l’Eau. Seuls les anciens narraient les péripéties de ces tribus que les ancêtres avaient côtoyé avant que Phéléna, la déesse du Vent et Ötyr, le dieu de la Pluie, n’offrent l’Archipel, fruit de leur union à la tribu du Vent.

         Ce matin-là, le Vent offrait la promesse d’un orage venu du Nord et chacun s’activait à sa tâche. Les paniers étaient emplis de poissons frétillants et aidé de sa magie, Phànru les hissait sur la berge où ses frères et sœurs s’empressaient de les porter au village. Ici, nombreux étaient ceux qui avaient les faveurs du Vent et manipulaient sa magie sans grande difficulté. Il n’était pas le plus doué, sans être incompétent. Il n’en tirait aucune gloire mal placée, ni le moindre désarroi.

—      Allez Phànru, accélère la cadence ! s’écria Ponhm, son père.

Vigoureux pêcheur depuis sa tendre enfance, Ponhm était l’un des hommes les plus influents sur l’Archipel, distribuant volontiers du poisson aux familles dans le besoin, riant de ses malheurs, dissipant celui des autres et refusant toute compensation. Il était un modèle pour Phànru et ses frères. Ceux-ci débarquèrent les derniers paniers et attachèrent la fragile embarcation au ponton de bois où étaient déjà reliées d’autres barques agitées par la houle. Les habitants de l’Archipel étaient des champions de l’équilibre : rien ne leur plaisait plus que de tenir droit sur un esquif ou à califourchon sur un Ektü, les montures favorites de la tribu du Vent. Ils ne faisaient cependant pas l’élevage de ces oiseaux à six pattes, se contentant de les dresser et de les domestiquer. Il y avait souvent des concours pour dresser les mâles les plus sauvages de l’Archipel, alors que les femelles douces et dociles pouvaient facilement être conduites par les enfants. Ainsi, tout un chacun pouvait chevaucher les volatiles pour voyager plus vite d’une île à une autre ou leur faire transporter des charges lourdes. Friands de poissons, ils n’hésitaient pas à quémander près des maisons peu avant midi, quand les pêcheurs répartissaient leurs gains du jour.

         Phànru quitta le bateau le dernier, en vérifiant l’attache. Son père lui passerait un sacré sermon s’il perdait une des yoles à cause de la tempête. Depuis quelques minutes, celle-ci avançait à toute vitesse vers les îles dans de formidables grondements. Il ne faudra que peu de temps avant qu’elle ne présente son courroux à l’Archipel. Il avait néanmoins le temps d’inspecter les autres embarcations. Il se fit surprendre par la pluie sur le chemin du retour mais peu importait. Il prit même volontairement son temps, laissant ses amples frusques et ses cheveux délavés par le soleil se faire malmener par la brise. Celle-ci lui apportait les roulements réguliers du tonnerre et la mélodie de la pluie sur le bambou. C’est là qu’il prêta l’oreille à un son incongru. Celui d’une voix faible, emportée par les flots. Il n’eut qu’à se hisser sur les branches d’un arbre proche pour observer la mer agitée. Il était rare qu’un habitant des îles tombe à l’eau et se noie. Les bambins apprenaient très tôt à nager et à plonger. Seuls les anciens, fatigués de leurs vies bien remplies, se laissaient happer par la mer pour ne plus jamais être revu.

         Mais ayant enfin aperçu l’infortuné au milieu de la tempête, Phànru n’hésita pas une seconde et sauta. Il était jeune et vigoureux et en quelques battements de jambes il fut prêt de l’homme qui se laissa alors couler comme une pierre. Rejoindre la terre ferme fut compliqué et lui demanda plus de temps et il fut véritablement soulagé de déposer son poids mort d’un coup d’épaule. Epuisé, haletant, ses mains parcoururent le corps à la recherche d’un souffle, trouva les restes d’une respiration erratique et il soupira de soulagement. Il était intervenu à temps. Tout à son besoin de secourir l’homme, il n’avait pas pris le temps de le détailler, mais il devenait clair qu’il n’était pas de l’Archipel. Le port de la barbe, sa mâchoire carrée et les cheveux soigneusement coupés au plus courts indiquaient son statut d’étranger, tout autant que les lourds vêtements de laine sombre détrempés par le bain forcé qu’il avait pris. Tout cela, Phànru le comprit vite. Mais tout aurait été différent s’il n’avait pas agi ainsi. Il aurait pu ne rien percevoir. Il aurait pu ne pas se jeter à son secours. Mais Phànru n’était pas du genre à laisser quiconque dans le besoin ou le danger. Aussi, lorsqu’il entendit les lourds pas étouffés par l’eau qui continuait de ruisseler du ciel, il ne bougea pas du chevet de l’inconnu. Il se contenta de relever les yeux vers son père qui, étonné de ne pas le voir revenir à temps, était ressorti braver les éléments.

___

Maïsis aimait danser. Elle aimait la sensation de laisser sa voix prendre le contrôle de son corps, ne plus réfléchir aux tracas de la vie. Son pied nu glissa lentement dans le sable blond, son corps suivit le mouvement avec grâce. Son bras s’ouvrit dans une caresse au Vent qui faisait jouer ses longs cheveux mordorés et son corps s’arqua vers le ciel comme une offrande. Maïsis était talentueuse et travaillait dur chaque jour. C’était sa manière de se rendre utile à son clan, sa manière de perfectionner sa magie. Une fois encore le sable sembla s’évaporer tandis qu’elle esquissait d’autres pas. Il faisait chaud et les gouttelettes s’élevant du sol apportaient une fraicheur bienvenue. Maïsis tournoya, effleurant les perles liquides qui accompagnèrent paresseusement le mouvement, et dans un ultime geste elle intima à l’Eau de se verser dans la cruche de terre cuite posée à ses pieds. Légèrement essoufflée elle s’autorisa une courte pause, se laissant tomber sur le sable tout en ramenant le pot à elle.

—     Ah, Maïsis, tu as récupéré de l’eau ?

Elle releva la tête. Sa mère venait à elle, un broc d’eau sur son épaule. Elle portait la traditionnelle tenue de la tribu de l’Eau, une grande toge blanche qui couvrait son corps et sa tête. Le tissu était uniquement décoré d’une ceinture orange où était brodé le symbole du clan. La jeune fille observa un instant le cercle frappé du poisson-sable. Un jour, elle aura son propre clan et son propre symbole : après tout, elle était fille de chef. Mais elle n’était pas pressée. Elle sourit à sa mère, se redressant.

—     Oui. J’espère que ça suffira !

—     Je pense que oui. Néanmoins, dès demain nous devrons nous en aller, il n’y a pas beaucoup d’eau ici.

Maïsis hocha la tête. La tribu de l’Eau était nomade, vivant de toiles de tentes plantées dans le désert. Leur affinité à l’Eau leur permettait de survivre dans le climat aride du désert de Manopka et de ne pas mourir de soif. Il ne pleuvait jamais ici et il fallait régulièrement éloigner les poissons-sables qui enfouis dans le sol, cherchaient à voler le précieux liquide. Ou les Trohbn, félins hématophages salivant à l’idée de planter leurs crocs dans la chair des Yumaz, les énormes équidés qui servaient de transports à la tribu. 

Les deux femmes s’en retournèrent vers le campement, une demi-dizaine de tentes disposés en cercle, abritant chacune une famille. Le clan du poisson-sable n’était pas très grand et la mère de Maïsis en était la cheffe. Elle préférait pouvoir s’occuper dignement d’un petit nombre, plutôt que de compter sur la prospérité de sa coterie. En cette heure de la journée il n’était pas très animé, la plupart des femmes ayant puisé l’eau pour leur foyer. Les hommes et les enfants étaient occupés à coudre ou bien à trier la nourriture à l’abri de l’Arbre-Soleil qui éclairait jour et nuit le désert de Manopka. La tribu se nourrissait principalement de graines et de fruits secs provenant d’échanges commerciaux avec la tribu du Feu. Parfois on abattait un Yumaz pour les festivités, et l’on avait de la viande à profusion pendant une semaine.

Elles s’engouffrèrent dans la plus grande tente, déposant les pots d’eau dans un coin en hauteur. Le père de Maïsis était occupé à compter la monnaie, marmonnant tout bas des calculs. Le clan était chargé d’une cargaison de tissus fins acheté à la frontière quelques jours plus tôt et comptait le vendre aux clans avoisinants. Ils avaient la veille, vendus une dizaine de rouleaux de tissus au clan du faucon et il fallait donc tenir l’inventaire et les comptes. Seuls les plus hauts placés dans les clans savaient lire, écrire et compter. Maïsis avait appris très jeune, tout comme son père et sa mère, ainsi qu’un ou deux autres adultes. Elle rendit son sourire à celui qui lui avait donné ses beaux cheveux noirs aux reflets dorés, s’installant en tailleur à ses côtés.

—     Veux-tu de l’aide ? proposa-t-elle en avisant la large bourse ouverte sur les genoux de son père.

—     Avec plaisir.

Elle attrapa la bourse, déversant quelques pièces devant elle et entreprit elle aussi de calculer la monnaie. Sur le continent, il n’existait que deux monnaies : celle de la tribu du Feu, et celle de la tribu de l’Eau. Or, ces deux monnaies n’avaient pas les mêmes valeurs et il fallait avoir des connaissances marchandes pour évaluer correctement les produits selon telle ou telle monnaie. La tribu de la Terre opérait principalement par le troc et la tribu du Vent était totalement fermée à tout échange commercial. Maïsis avait toujours trouvé ça dommage, le poisson pouvant se vendre à très bons prix dans les terres reculées du continent, et la tribu du Feu n’était pas une experte de la pêche. Voyant le sérieux qu’elle mit à la tâche, son père eut un fier sourire.

—     Plus je t’observe, plus je sais que tu deviendras une grande cheffe.

Maïsis se figea avant de jurer intérieurement, ayant perdu le fil de son calcul. Dans un mouvement d’humeur, elle rejeta les pièces un peu plus loin avant de reprendre le compte. Son père s’était également stoppé, la fixant de son regard doux. La brune préféra se murer dans un mutisme boudeur. Elle sentait également les coups d’œil inquisiteurs de sa mère, de l’autre côté de la tente qui n’offrait aucune intimité à leur « discussion ».

—     Qu’est-ce qui te contrarie ?

—     Rien du tout, répondit-elle sèchement.

—     Pourquoi te mets-tu en colère ? insista-t-il, bien trop calmement.

—     Je ne suis pas en colère ! s’écria-t-elle.

Elle se releva d’un bond, voulant quitter la tente à grands pas.

—     Reste ici s’il te plait.

Maïsis serra les dents mais obtempéra. Elle se tourna lentement vers sa mère qui déposa le panier de fruits qu’elle comptait faire sécher.

—     Mère… Cette conversation a déjà eu lieu…

—     Et ma décision n’a pas changé. Tu te trouveras un mari et tu fonderas ton propre clan.

La jeune danseuse sentait son sang bouillonner. De quel droit sa mère décidait-elle de son avenir de la sorte ? Cette dernière lui sourit.

—     J’étais moi-même fille de cheffe, tu sais. Et quand j’ai rencontré ton père, on est parti tous les deux du clan du scorpion.

Cette discussion ne menait à rien, Maïsis le savait. Elle préféra couper court, quittant la tente familiale pour trouver un coin à l’ombre, non loin des yumaz. Leurs grands yeux doux ne jugeaient pas les choix de la jeune femme. L’un d’eux pencha son immense cou, effleurant ses cheveux bruns. Elle sourit, caressant les naseaux du cheval.

—     Désolée, je n’ai rien à te donner… s’excusa-t-elle tout haut à l’animal qui souffla comme pour signaler son mécontentement.

Elle pourrait partir. En volant un yumaz, elle traverserait le désert en quelques jours. Mais que ferait-elle de la pauvre bête une fois la frontière franchie ? Elle ne tenait pas à ce qu’elle dépérisse, loin des siens. Elle soupira, et le yumaz souffla à nouveau doucement, comme pour lui faire reprendre courage. De toute manière, où irait-elle ? Parcourir le monde sans but était tentant, mais l’affronter seule était effrayant. Elle ferma les yeux. Personne de la tribu n’accepterait une telle folie, encore moins de l’accompagner. Si seulement quelqu’un pouvait surgir de l’horizon, un voyageur dont elle pourrait rejoindre la quête. Elle rouvrit les yeux. Mais il n’y avait nulle silhouette s’avançant vers le campement.

Ses parents n’eurent aucune remarque lorsqu’elle revint finalement dans la tente familiale. La plupart des tâches avaient été effectuées et il fallait maintenant plier les toiles et charger les yumaz. Les clans voyageaient de nuit, lorsque la chaleur était moins écrasante. Ils se repéraient à l’aide de l’Arbre-Soleil qui demeurait à l’Est et grâce aux étoiles. Il était inutile de tracer des cartes du désert : ce dernier était trop changeant. Les Vents déplaçaient les dunes de sable, étouffant les oasis et les rares arbres qui prodiguaient une ombre bienfaitrice. Maïsis aimait le désert. Mais elle avait le sentiment de tourner en rond.

___

—     As-tu complètement perdu l’esprit ?!

Phànru demeura dans un silence buté. L’orage était passé depuis longtemps, laissant place à un grand ciel bleu que faisait briller l’Arbre-Soleil. Pourtant, l’ambiance dans la cabane était morose. Ses frères refusaient même de le regarder, tressant des paniers d’algue pour aider leur mère qui sanglotait doucement, les petites agrippées à ses jupes sans un mot. Son père était assis sur sa paillasse, les bras croisés, fixant sévèrement son fils qui était resté debout au milieu de la pièce, scrutant les interstices des murs de bambou comme si ces derniers avaient pu le sortir de cette situation.

—     J’ai cru qu’il s’agissait de l’un des nôtres.

—     Ne sois pas idiot. Les membres de la tribu du Vent ne se noient pas.

—     Etais-je censé le regarder mourir sans rien faire ?! s’écria le jeune homme, serrant les poings.

—     Tu connais les règles de la tribu ! Peu importe l’excuse, tu ne dois pas avoir de contact avec des inconnus, répliqua son père sur le même ton.

Phànru serra les dents. Tout dans cette discussion était stupide et il connaissait la sanction.

—     Nous allons te fournir une pyrogue et des vivres pour trois jours. Tu dois partir, Phànru.

Il entendit sa mère pousser une exclamation étouffée. Il espéra un instant qu’elle défende sa cause mais elle était trop douce et trop sage pour s’opposer à son époux.

—     Ne pleure pas, mère. Phànru saura se débrouiller tout seul, dit doucement une de ses sœurs en posant une main compatissante sur son épaule.

Son cœur lui faisait mal. Il ne voulait pas partir. Il aimait l’Archipel et il n’avait rien fait de mal. Il sentait les larmes lui monter aux yeux mais il les ravala bravement, redressant le menton.

—     Que va-t-il advenir de l’homme que j’ai sauvé ?

—     Il ne s’est pas réveillé.

Le sang du jeune homme ne fit qu’un tour. Ses yeux s’écarquillèrent, refusant de comprendre le sous-entendu.

—     Quoi ?

—     Nous ne pouvions pas le soigner. Ses poumons devaient être trop remplis d’eau. Son corps a  été rendu à la mer.

Il l’avait donc sauvé pour rien ? La stupéfaction se mêlait à la colère. Il aimait son île, sa famille. Mais c’était comme un désenchantement soudain et il se détourna avant d’affronter davantage le mépris dans les yeux de son père. Pas envers lui, mais envers cet étranger qu’il avait échoué à sauver malgré les risques. Il inspira une dernière fois l’air si pur de l’Archipel, les innocents souvenirs de sa vie d’enfant ignorant l’absurdité de cette vie retranché sur la mer.

Désormais il était un adulte. Avec un dernier regard pour sa mère et ses sœurs, il quitta la cabane, ayant rassemblé dans un panier ses quelques affaires : quelques habits, du poisson, des fruits. Personne ne l’accompagna jusqu’au ponton. Le village était comme endormi, en cet après-midi d’ordinaire si vivant. Chacun s’était enfermé chez soi, comme pour éviter de se faire contaminer. Il détacha la corde qui retenait la barque et sauta dedans.

—     Phànru.

Il se retourna. Sa plus jeune sœur l’avait suivi, tenant entre ses mains un collier de coquillages.

—     Où vas-tu, Phànru ? demanda-t-elle avec curiosité.

Il ne put s’empêcher de sourire.

—     Je pars en voyage. Je reviendrai bientôt, c’est promis.

—     Alors je te donne ce collier, pour que tu penses à nous !

La petite se pencha autant que possible, glissant le bijou autour du cou de son ainé. Elle recula d’un pas, admirant le résultat en hochant la tête, satisfaite.

—     C’est moi qui l’ai fait !

—     J’en prendrai soin, promit encore Phànru en déposant un baiser sur le front de l’enfant.

Sa main se décrocha du ponton de bois et la barque s’éloigna sous la poussée des vagues. Il resta un long moment sans mener l’esquif, se laissant emporter par le courant loin de de l’Archipel. Puis, à l’aide de sa magie, il prit la direction d’Hatlhein.

___

Ils s’éloignèrent vers l’Ouest, s’enfonçant davantage dans le territoire de la tribu de l’Eau. Perchée sur sa monture, la brune observait la frontière de la tribu du Feu qui délimitait encore l’horizon, comme un dernier appel. Elle devait saisir cette chance. Qui sait quand le clan repassera près des plaines ? Quelques jours, pire, quelques années ? Elle n’en pouvait plus d’attendre. Mais le yumaz, insensible au cri du cœur de la jeune fille, poursuivait son doux balancement, guidé par la cheffe de clan, et elle s’endormit sans même s’en rendre compte.

Elle se réveilla au petit matin sous les rayons matinaux que l’Arbre-Soleil dardait fièrement dans le ciel. Le tangage des yumaz s’était arrêté mais rien ne présageait qu’on allait établir le campement ici. Alors Maïsis attrapa le sac de toile qu’elle avait préparé la veille. Elle y avait glissé des fruits et des graines pour quelques jours et quelques pièces de monnaie, ainsi qu’une toge de rechange. Ses parents discutaient à l’avant de la caravane, elle pourrait s’éloigner sans mal et se dissimuler derrière une dune ou un rocher… Tout ce qu’elle laissait derrière elle était la ceinture, frappée de l’armoirie du clan. Elle se laissa glisser à bas du yumaz qui s’agita, soufflant bruyamment. La danseuse grimaça, mais personne ne sembla faire attention à elle et elle s’éloigna doucement, le plus naturellement possible. Dès qu’elle aurait passé cette dune…

—     Maïsis.

Elle se figea. Etait-elle déjà découverte ? Elle composa néanmoins bonne figure et se retourna pour offrir un sourire innocent à son père.

—     Je vais juste marcher pour me réveiller un peu, mentit-elle.

L’homme soupira et elle sentit un pincement au cœur. Son père était celui qui allait le plus lui manquer après son départ. Son sourire… Tout ce qu’il lui avait appris, la fois où il avait triomphé d’un Trohbn pour la protéger… Il s’approcha, glissant sa main calleuse contre la joue hâlée de la jeune fille.

—     Tu pars, n’est-ce pas ?

—     Oh, papa… 

Elle ne put contenir les larmes qui envahirent traitreusement ses yeux et son père la serra longuement contre elle. Oui, les longues nuits d’errance à travers le désert étaient sa maison mais sa raison de vivre était ailleurs. C’était un indescriptible mélange de joie et de tristesse qui l’envahissait à cet instant, mais elle se força à couper au plus court. Elle s’écarta et son père lui offrit une dernière caresse sur les cheveux, comme lorsqu’elle était petite.

—     File. J’expliquerai la situation à ta mère.

Maïsis essuya bravement ses larmes, offrant un sourire à l’homme de sa vie, celui qui l’avait bercée, nourrie, éduquée. Il était évident qu’il avait très vite compris. Elle avait été idiote de vouloir le cacher.

—     Je reviendrai, c’est promis.

Et sans davantage regarder en arrière, elle s’éloigna à grands pas, comme si hésiter plus longtemps allait anéantir sa détermination.

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PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 20/03/2020
Hello !

Depuis le temps que ton récit est dans ma PàL, il aura fallu la semaine de lecture PA et un confinement pour que je te lise enfin (emoji singe qui se cache les yeux)

Tu as une très belle écriture. Et on voit immédiatement que ton univers est déjà bien construit. Il se met en place et se dessine très facilement dans l'esprit du lecteur.

J'ai juste une question, par curiosité : Pourquoi avoir alterné les points de vue dans un seul et même chapitre ? Pourquoi ne pas avoir scindé en 4 chapitres ? C'est juste pour savoir, rien de négatif dans mon intérrogation.
Célia
Posté le 21/03/2020
Merci pour ton commentaire et ta lecture ! <3
Je trouvais mon chapitre trop court... Et comme le chapitre concernait le départ de mes deux personnages, je trouvais que ça pouvait fusionner dans un seul chapitre. A la base effectivement, j'avais tout scindé en plusieurs chapitres. ^^ Si pour des raisons de lecture, c'est trop long au goût des lecteurs, je reviendrai à des chapitres plus courts !
itchane
Posté le 21/02/2020
Hello Célia !

Nous découvrons donc enfin les premiers éléments de ton univers ainsi que les premiers personnages !
J'ai beaucoup aimé les inversions entre décors et pouvoir. En général lorsqu'un auteur utilise les pouvoirs des éléments, le milieu de vie est celui dans le quel on retrouve beaucoup cet élément (peuple de l'eau sur des îles, peuple de la terre dans les montagne, etc...) mais chez toi c'est l'inverse, le pouvoir correspond aux besoin des clan, l'idée que le peuple de l'eau vive dans le désert et le peuple du vent sur la mer, c'est hyper intéressant et très bien vu !

J'aime toujours autant ta plume, très élégante et poétique, les descriptions sont belles et très agréables à lire.

Le double départ est bien vu aussi, l'un par punition et l'autre par choix, c'est très touchant.

• Dans le détail du corps du texte, j'ai aussi repéré la répétition de "dresser" à propos des Ektü.
• Il y a par ailleurs une phrase avec double "et" qui pourrait être reformulée je pense : "Rejoindre la terre ferme fut compliqué et lui demanda plus de temps et il fut véritablement soulagé de déposer son poids mort d’un coup d’épaule."

Pour le reste, c'est très agréable à lire, vivement la suite ! : D
CorinneChoup
Posté le 28/01/2020
J'avais hâte de lire cet épisode ! J'ai une petite préférence pour la tribu de l'eau. Je crois que c'est les poissons sable qui m'ont séduite !
Et pauvre Phànru... Un geste courageux qui le banni...
Alice_Lath
Posté le 22/01/2020
Ptite répét de "dresser" et tu as mis "prêt" au lieu de "près" ;) "la brune" sonne un peu trop "fort" je trouve huhu Si jamais ça peut t'aider
Sinon, j'adore, surtout les passages de la tribu de l'Eau, elle est originale, riche et exotique! Je ne m'attendais pas à ça pour ce clan et j'ai été agréablement surprise. Pareil aussi pour le vent tu me diras. Et puis, cette tradition du départ pour Maïsis, accepté et compris, il y a un côté vraiment magique à pouvoir partir à l'aventure comme ça. Je me sens désolée pour Phànru par contre, quitter sa famille comme ça pour un gars qu'il a même pas réussi à sauver, tu m'étonnes qu'il l'ait mauvaise huhu
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