Le coup de bigo fatal

Par Neila
Notes de l’auteur : Le weekend était chargé, je poste avec un peu de retard par rapport à d'habitude, pardon pardon. >.<
J'espère que ce chapitre vous plaira... C'est encore une V1 donc, comme d'habitude, je reste à l'écoute pour tout ce qui pourrait être améliorés. è.é
Bonne lecture !

— On a changé d’avis ! Finalement, on veut bien que tu nous déposes.

Son téléphone encore à la main, Théo nous a regardés lui passer sous le nez et grimper à bord de l’avion. Sacha et moi nous sommes momentanément figés en découvrant l’intérieur.

Le sol était couvert de moquette, les tables en bois laqué brillaient comme si elles venaient d’être polies et les sièges, réduits à une huitaine pour ménager de l’espace, étaient de vrais fauteuils extra-larges tout en cuir. Au fond, il y avait même un coin salon avec deux banquettes en vis-à-vis et une télé à écran plat.

On a remballé nos capes et on s’est chacun laissés tomber dans un siège. Hervé ne nous avait pas suivis.

— Eh bien, mettez-vous à l’aise, a plaisanté Théo en nous rejoignant.

S’il avait remarqué les drôles de capes que nous portions deux secondes plus tôt et leur drôle de disparition – d’autant plus spectaculaire que nous n’avions pas l’ombre d’un sac pour transporter des vêtements – il n’a fait aucun commentaire.

— On y va ou bien ? s’est impatientée Sacha.

Penchée devant le hublot, elle surveillait l’aéroport en tapant du pied. John le chauffeur a émergé du cockpit. Il s’est figé en nous découvrant là, nous a lorgnés par-dessus ses lunettes de soleil, puis il a jeté un œil à Théo qui l’a ignoré.

— Où est-ce qu’on vous dépose, alors ? a lancé ce dernier avec le plus grand naturel.

— Irkoutsk.

— John, tu veux bien transmettre notre nouvelle destination aux pilotes ?

Le concerné n’a pas tout de suite réagi. Le regard de Théo s’est fait appuyé. Finalement, John a grogné et s’en est retourné dans le cockpit.

Un agent de bord est venu fermer la porte, vérifier que tout était bon pour le départ. Théo s’est installé de l’autre côté de l’allée, a bouclé sa ceinture et nous a souri. Quelques minutes plus tard, l’avion roulait vers la piste de décollage. J’ai eu le temps d’apercevoir les petites silhouettes des policiers qui débarquaient sur le tarmac, puis les réacteurs nous ont propulsés en avant et je me suis retrouvé collé au fond de mon fauteuil. L’avion s’est arraché à la gravité. Mon estomac est descendu dans mes chaussettes tandis que nous nous élevions dans les airs.

L’appareil a tressauté en traversant les nuages, puis a émergé sous le ciel bleu. La vue était à couper le souffle. Le désert défilait au-dessous de nous, tantôt clair, tantôt sombre. D’ici, les montagnes ressemblaient à du parchemin froissé. On aurait dit une de ces cartes en relief. Je me suis laissé aller au fond de mon siège. On allait enfin pouvoir souffler un peu, loin des morts et des vivants.

Enfin, de presque tous les vivants.

— Alors, qu’est-ce que vous allez faire à Irkoutsk ? a demandé Théo.

— Euh…

— Ah, pardon, j’ai promis de ne pas poser de questions. Oublie.

Il s’est tourné vers Sacha :

— Au fait, je m’appelle Théo Reddy. Enchanté.

Sacha a baissé les yeux sur la main qu’il lui tendait, a reniflé, puis elle est partie s’asseoir tout au fond, dans le coin salon.

— Le prends pas mal, ai-je dit à un Théo un peu perplexe. C’est pas trop son truc.

— Quoi ? Les poignées de main ?

— Nan, les gens.

Ça lui a tiré un sourire.

— T’es sûr de vouloir nous déposer en Sibérie ? ai-je demandé. Ça fait un sacré détour.

— Je n’avais pas prévu de rentrer avant la fin de la semaine. Pour être franc, je n’ai aucune envie de retourner à l’école.

À sa place, j’aurais sans doute fait pareil, mais je n’étais peut-être pas un exemple en matière de décisions censées – ou je ne serais pas en route pour consulter l’esprit d’une vieille mamie démoniaque. John s’est approché, un téléphone satellite à la main. Sans un mot, il l’a tendu à Théo. Ce dernier a pincé les lèvres, puis il a sauté sur ses pieds, saisi le téléphone et s’est éloigné.

— It’s me. Yes… yes… Look, I can’t talk to you right now… I’ll explain, just… no ! Dad, listen…

Resté debout dans l’allée, John me fixait. Mal à l’aise, je me suis levé pour aller rejoindre Sacha. Je ne voulais pas avoir l’air d’espionner les conversations.

Sacha n’avait pas ce genre de considérations. Assise en travers de la banquette, bras croisés, elle tendait le cou pour surveiller Théo et John. Le second s’est installé dans un fauteuil, de façon à nous avoir pile dans sa ligne de mire.

— On les lâche dès qu’on a atterri, a marmonné Sacha. J’ai aucune confiance en ce type.

Je me suis laissé tomber tout au bout du canapé, près de ses Converses roses.

— Parce que c’est un voyant ?

— C’est pas seulement ça…

Elle a reporté son attention sur moi et m’a lorgné d’une drôle de façon.

— Quoi, alors ? l’ai-je encouragée.

— Tu sais, cette capacité qu’on a à sentir les émotions des esprits…

— Ouais ?

— Pour moi, ça se limite pas qu’aux esprits des morts.

— Tu veux dire que… tu peux ressentir les émotions des vivants ?

Sacha a fait oui de la tête, soudain prise de passion pour le bout de sa tresse qu’elle s’est mise à tripoter.

— Que je le veuille ou non…

Alors ça… Ça devait expliquer pourquoi elle était constamment sur les nerfs. Capter tout ce que les gens ressentaient autour de soi, il y avait de quoi devenir maboul. Abandonnant ses cheveux, elle s’est penchée vers moi, sourcils froncés :

— T’es pas mal à l’aise, a-t-elle constaté.

— Pourquoi je serais mal à l’aise ?

— La plupart des gens aiment pas qu’on sache ce qu’ils ressentent. Ça leur enlève la possibilité de mentir.

— J’ai pas l’intention de te mentir

— Ouais, ça, j’ai remarqué. T’es d’une honnêteté qui frise la débilité.

J’ai décidé de le prendre comme un compliment.

— Ton copain, par contre… Ce qu’il montre reflète pas du tout ce qu’il ressent.

— Qu’est-ce qu’il ressent ? ai-je demandé avant d’avoir pu m’en empêcher.

Tournant le regard vers l’avant de l’avion où Théo avait disparu, elle a froncé le nez.

— De la nervosité. De l’impatience. De l’excitation.

— C’est plutôt normal, non ? Si c’est la première fois qu’il rencontre d’autres personnes capables de voir les fantômes.

Les yeux de Sacha ont lancé des éclairs et je me suis tassé au fond du canapé.

— Il nous cache quelque chose, a-t-elle sifflé entre ses dents. Je le sais, je le sens.

— Hum…

Je la croyais sur parole. Seulement, je n’y voyais pas de raison de s’alarmer, tout le monde avait ses petits secrets.

— Comment tu peux être aussi calme ? s’est-elle agacée. Je suis en train de t’expliquer que ce type joue un jeu !

— Il a rien fait de mal jusqu’à présent, au contraire. Il n’a pas arrêté de nous aider.

— Et pour quoi ? Personne n’est aussi sympa sans raison. Il veut forcément quelque chose.

— Probablement… des amis ?

Ça l’a mouchée. Malgré sa capacité à ressentir les émotions des autres, les choses les plus évidentes semblaient lui passer sous le nez. Une moue boudeuse en travers du visage, elle s’est laissée retomber contre l’accoudoir et a fixé le ciel au-dehors.

— T’es trop gentil.

— C’est une mauvaise chose ? me suis-je étonné.

— C’est une mauvaise chose, parce que les gens, eux, ont pas d’aussi bonnes intentions, et ils hésiteront pas à en profiter.

— Alors… je devrais être moins gentil, sous prétexte que les autres ne le sont pas ?

Sacha n’a pas répondu. Elle me dévisageait, l’air de chercher quelque chose qu’elle ne trouvait pas.

— Et si c’était précisément parce que tout le monde se dit ça que personne n’est sympa ? ai-je insisté. C’est dommage, non ? Il suffirait de se faire mutuellement confiance.

— Et prendre le risque de se faire poignarder dans le dos ?

J’ai réfléchi à la question.

— Ben… à choisir, je préfère être celui qui se fait poignarder dans le dos que celui qui poignarde.

Je ne disais pas ça pour faire le malin. Seulement, je savais que je pouvais encaisser les coups. Si Théo décidait de m’en mettre un, eh bien, j’aviserais à ce moment. Pour se faire des amis, il fallait prendre le risque d’être déçu, non ? D’accord, le nombre de mes amis se comptait sur les doigts d’une main sans doigts – les seuls esprits dont j’attirais l’attention étaient morts, aussi, ça n’aidait pas – n’empêche, ce n’était pas une raison pour se décourager.

— On joue pas une partie de Monopoly, là ! a lâché Sacha, médusée. C’est une question de vie ou de mort ! Tu pourrais y rester, y rester pour de bon, tu comprends ça ?

— Je crois, oui.

Le retour de Théo a mis un terme à la conversation. Il s’est approché, mains dans les poches, un sourire poli sur le visage. Sacha l’a aussitôt fusillé du regard.

— Tout va bien ? a-t-il demandé.

— Ouais. Et toi ? ai-je renvoyé. C’était ton père ?

— Il voulait simplement s’assurer que j’avais bien pris l’avion.

— Tu lui as dit que tu faisais un détour en Sibérie ?

— Hum… a-t-il fait en s’asseyant sur le canapé d’en face. Ce sera notre secret.

Son sourire s’est fait complice et j’ai souri à mon tour. Sacha, pour sa part, semblait prête à entrer en combustion spontanée. Elle était peut-être branchée sur ses émotions, en attendant, elle ne comprenait pas l’italien de Théo.

— Au fait, si vous voulez, il y a une douche à bord.

— Sérieusement ?

Il a ouvert la porte du fond et dévoilé une salle de bain scintillante. Sur ce coup-là, Sacha n’a pas eu besoin de traduction. Elle a filé comme une flèche et nous a claqué le battant au nez.

Ce trajet promettait d’être plus sympa que tout ce qu’on avait connu jusqu’à présent. D’accord, l’Orient Express n’avait rien à envier au jet de Théo niveau confort, mais comme l’avion ne menaçait pas de nous dévorer passer une certaine heure, il gagnait haut la main. Et les boissons et la nourriture étaient comestibles, sans odeur de charogne. C’était presque trop beau.

— Tu veux manger quelque chose ? a proposé Théo, qui s’en était allé ouvrir placards et minibar tandis que Sacha prenait sa douche. Un peu de caviar ? Du homard ?

— Euh…

Il a rigolé en voyant ma tête, puis m’a lancé un bon vieux paquet de chips avant de revenir s’asseoir en me tendant un Coca.

— Je plaisante.

— Quoi, t’as pas de caviar ?

Cette fois, c’est lui qui a mis quelques secondes à comprendre que je le charriais. Finalement, il a croisé les jambes, rejeté ses cheveux en arrière et déclaré d’un ton pompeux à souhait :

— Bien sûr que si.

J’ai pouffé de bon cœur. Théo était plus marrant qu’il en avait l’air. En tout cas, il savait plaire et mettre à l’aise. Pendant plusieurs minutes, on a bavardé sur l’école, plaisanté sur les profs tout en grignotant. Les choses se sont corsées lorsqu’il a remarqué :

— Vous n’avez pas de vêtements de rechange ?

Je me suis fourré une poignée de chips dans le bec, histoire de gagner un peu de temps.

— C’est-à-dire que… on a tout perdu dans l’accident.

— Je peux t’en prêter, si tu veux.

Ni une ni deux, il s’est levé, a tiré une petite valise d’un compartiment à bagage et l’a ouverte sur le fauteuil.

— Je suis un peu plus grand que toi, a-t-il dit en fouillant parmi les chemises, il faudra peut-être retrousser les pantalons…

Quelque chose est tombé par terre. Naturellement, je me suis penché pour la ramasser. Il s’agissait d’une photo, où une fille d’une dizaine d’années, peau mate et cheveux noirs, souriait de toutes ses dents, les bras autour des épaules d’un petit garçon qui lui ressemblait comme deux gouttes d’eau. Malgré sa bouille de bébé, j’ai reconnu Théo.

Touche pas à ça !

La main de Théo a fusé pour m’arracher la photo des doigts et je me suis heurté à une expression si furieuse que j’en ai reculé. Il tremblait, poings et dents serrés. Une seconde, j’ai bien cru qu’il allait me frapper. Dans son dos, j’ai aperçu John qui avait bondi sur ses pieds, prêt à intervenir.

Théo et moi sommes restés pétrifiés, l’air aussi horrifié l’un que l’autre.

— Pa… pardon, ai-je bredouillé. Je voulais pas… c’est tombé de ta valise…

Théo a cillé, pris une profonde inspiration, puis il s’est détourné.

— Excuse-moi, a-t-il articulé en se passant une main sur le visage. Je n’aurais pas dû crier. C’est juste que… je tiens à cette photo.

Sans rire. Il a remis le cliché bien au fond de sa valise, s’est éclairci la gorge et, comme si de rien n’était, m’a tendu une chemise et un pantalon. Il souriait à nouveau, mais d’un sourire si forcé qu’il semblait s’être coincé les zygomatiques. Dieu merci, Sacha a libéré la salle de bain une minute plus tard et j’ai pu m’arracher à ce grand moment de gêne.

Je suis resté aussi longtemps que possible sous la douche, heureux de me débarrasser de la poussière, du sang et de la transpiration. Mes cheveux avaient ramassé assez de sable pour construire un château. Par politesse, j’ai essayé les vêtements de Théo mais, comment dire… ? Nous n’avions pas vraiment le même style. Sacha a hurlé de rire à la seconde où j’ai quitté la salle de bain. Théo a pincé les lèvres et dit :

— Il faut rentrer le haut dans le pantalon… Tu n’as jamais porté de chemise ?

J’ai jugé préférable de renfiler mes vêtements sales. Sans parler de mode, je n’avais pas fini de me rouler dans la terre, mieux valait épargner les habits à deux cents euros de Théo.

Un peu plus propre, je me suis affalé dans le fauteuil en face de Sacha. Il était plus confortable que mon lit, et je ne vous parle même pas des chaises du commissariat de Nekhel. Les nuages glissaient paresseusement derrière le hublot, les turbines de l’avion ronronnaient. Mes paupières n’ont pas tardé à se fermer. Même Sacha n’a pas pu résister bien longtemps à l’appel du sommeil. On a sombré comme des pierres.

Quand j’ai rouvert les yeux pour de bon, il faisait nuit. La cabine était plongée dans la pénombre. J’avais conscience qu’il s’était écoulé plusieurs heures. Théo s’était assoupi devant un ordinateur portable dernier cri. Face à lui, mains croisées sur les cuisses, John semblait dormir lui aussi, mais c’était difficile à dire avec les lunettes de soleil. Sacha, en revanche, n’était plus à son siège. Je me suis tordu le cou et l’ai repérée du côté des canapés.

Les genoux remontés sous le menton, elle s’était lovée au creux de l’accoudoir, sa carte de faucheur étalée devant les orteils. En approchant, j’ai eu le temps d’apercevoir le tracé des routes entre les pâtés de maisons avant que Sacha ne dézoome, réduisant la ville d’Irkoutsk un amas de points lumineux près d’une immense étendue d’eau. Je me suis laissé tomber en face d’elle.

— Qu’est-ce que tu fais ? ai-je chuchoté pour ne pas réveiller les autres.

— J’essaye de repérer Baba Yaga. La dernière fois, elle m’est apparue sur l’île d’Olkhon, dans le lac Baïkal. À peu près ici, dans la forêt.

Elle a zoomé sur la langue de terre qui s’avançait dans le lac et en a désigné le milieu. La carte n’indiquait aucun esprit errant.

— Il n’y a pas de garantie qu’elle réapparaisse au même endroit, a ajouté Sacha, mais c’est ma meilleure piste.

— Peut-être qu’elle apparaîtra en ville ?

— Nan, y a que dans les bois qu’on tombe sur elle.

J’ai acquiescé. Sacha était l’experte. Après tout, la Russie était son territoire. Plus que ça : sa maison.

— Tu viens de Sibérie, me suis-je souvenu.

— Hum…

La Sibérie, c’était vaste, mais j’ai compris à sa façon de lorgner la carte.

— D’Irkoutsk ? C’est là que tu habites ?

Cette fois, je n’ai même pas eu droit à un grognement. Elle n’avait pas refait sa tresse et ses cheveux lui faisaient comme un rideau que les veilleuses teintaient de bleu. Repliée dans son silence sur son coin de canapé, toute en ombres et lumières bleues, je n’ai pas pu m’empêcher de lui trouver l’air triste.

— Tu voudras qu’on s’arrête chez toi ? Ce serait l’occasion de donner des nouvelles à tes…

Elle a relevé les yeux et je me suis tu, brûlé par son regard.

— Mes parents veulent pas de nouvelles, et c’est plus chez moi.

J’ai hésité a poursuivre la conversation. Ça faisait maintenant trois jours que j’étais embarqué dans cette aventure avec Sacha ; on s’était battu côte à côte, on avait frôlé la mort, et je ne savais toujours rien d’elle. Jusqu’à présent, mes questions s’étaient heurtées à un mur. Mais là, isolés à dix mille mètres d’altitude, dans le silence et l’obscurité, il m’a semblé que le mur se morcelait.

— T’es partie… ?

— C’est eux qui voulaient pas de moi.

Sa voix vibrait. Pendant cinq bonnes secondes, elle n’a plus rien dit, le visage baissé, les yeux cachés sous sa frange. Puis tout est sorti :

— Je parlais des choses que je voyais. Quand j’étais toutes petites, ça les inquiétait pas, jusqu’à ce que j’ai plus l’âge d’avoir des amis imaginaires. J’aurais simplement dû me taire, je le sais, mais… c’était mes parents. Je pensais qu’eux me croiraient, tu vois ? Au final, j’ai juste réussi à les convaincre que j’étais cinglée et ils m’ont envoyée dans un de ces instituts pour gamins mabouls. C’est là que j’étais quand Andrev est venu me transmettre nos pouvoirs. Je me suis enfuie cette nuit-là.

Mon cœur s’est serré très fort – trop fort. Sacha s’est écartée en grimaçant, comme si j’avais eu l’audace de lui tapoter l’épaule.

— Arrête un peu avec ta pitié ! Ça me va très bien comme ça. Je peux me concentrer sur la chasse aux esprits, aller où je veux, faire ce que je veux, j’ai de compte à rendre à personne : la belle vie !

— Euh… d’accord.

J’avais beau ne pas la contredire, je ne pouvais pas contrôler mes émotions, et je ne pouvais pas m’empêcher de trouver toute cette situation un peu triste. Faire fuir les autres et passer pour un zinzin, je savais ce que c’était. Sauf que moi, j’avais la chance d’avoir un père qui m’avait accepté avec mes bizarreries. Sacha a remballé sa carte et s’est levée d’un bond.

— Le seul problème, c’est cet emmerdeur de Chevalier, okay ? Une fois qu’on aura retrouvé nos souvenirs et qu’on se sera débarrassé de lui, tout rentrera dans l’ordre. Chacun repart de son côté et j’aurais plus besoin de te supporter, ni toi, ni le voyant, ni l’autre andouille d’esprit !

La réplique a laissé place à un silence assourdissant. Ça m’a fait un peu mal. D’abord, pour moi ; puis, finalement, pour elle. Je crois que je commençais à comprendre…

Soufflant comme un taureau après une bagarre, Sacha s’apprêtait à faire volte-face quand une puissante sensation de froid nous est tombée dessus. C’était comme si on venait de me verser des glaçons directement dans la cervelle. Tous les poils de mon corps se sont hérissés, la tête m’a tourné. Alors, une voix s’est élevée dans mes oreilles, sous mon crâne, grave et grinçante :

Thanatos… Morena…

Aussitôt, Sacha a matérialisé sa cape, son revolver et a pivoté de tous les côtés comme une boussole déréglée. L’avion a marqué un soubresaut, les veilleuses se sont éteintes ; la voix a ri, puis soufflé « par ici ». D’un même mouvement, Sacha et moi nous sommes tournés vers la télé.

Une silhouette longiligne se découpait dans le noir, assise juste en face de nous. La lumière est revenue et l’homme a dit :

— Bien le bonjour. Ou bonsoir.

Sacha avait déjà braqué le canon de son arme sur son cœur. Le type n’a pas sourcillé. En même temps, pas sûr qu’il y voyait grand-chose. Il portait des lunettes de soleil auxquelles manquait un verre : derrière, son œil était voilé, comme atteint par la cataracte. Il avait un drôle de look, à la fois élégant et décontracté, avec un chapeau haut de forme, une veste à queue de pie violette, un pantalon de jogging et des sandales. Sa veste, ouverte sur son torse nu, laissait entrevoir des croix et d’autres symboles peints en blanc sur sa peau noire. Il dégageait une aura de mort si puissante qu’elle me piquait l’âme, m’irritait de l’intérieur.

— Vous êtes le Baron, ai-je soufflé.

Il a incliné la tête et soulevé son chapeau en guise de salut. Il paraissait vieux, très vieux – genre, deux cents ans. En tout cas, il avait largement dépassé la date de péremption. Il n’avait que la peau sur les os, ce qui lui donnait l’allure d’un grand squelette en costume. Son visage creux était figé sur une expression moqueuse. Jambes croisées, il se tenait voûté sur une canne, ses longs doigts noueux posés sur le crâne qui tenait lieu de pommeau.

— Inutile d’en venir aux armes, ma sœur, a-t-il dit. Je ne suis pas là pour déclencher une guerre. À vrai dire, je ne suis pas là du tout.

— Quoi ?

Sacha a plissé les paupières.

— Non… vous êtes dans notre tête, a-t-elle réalisé.

Elle a abaissé son revolver, mais ne l’a pas rangé pour autant. Je me suis concentré sur la présence du Baron. J’avais beau le voir assis dans le canapé, sous la télé, si je fermais les yeux, il me semblait plutôt qu’il était penché sur mon épaule et me chatouillait la cervelle. Ça n’était pas douloureux – pas comme quand le Chevalier m’avait enfoncé ses doigts dans le crâne – mais un peu étrange. J’en avais la chair de poule sur toute une moitié du corps.

— Alors, Azraël disait vrai… a susurré le Baron. Vous vous êtes tous deux réincarnés prématurément. Et vous voyagez ensemble ? Quatre millions d’années d’existence et la vie nous réserve encore des surprises…

— Azraël ? Elle est vivante ?

Il a incliné la tête de côté, comme si ma question le laissait perplexe.

— Son corps et son âme ont subi de graves blessures. Il se peut qu’elle se réincarne sous peu.

À l’entendre, ça n’était rien, comme si Azraël allait simplement devoir changer de chaussure. Mais elle avait sûrement une famille, dans cette vie, un chien ou un chat, une plante verte, quelque chose…

— Thanatos, Morena, a repris le Baron, vous outrepassez les limites de vos territoires, vous négligez vos devoirs.

— Parce qu’il se passe quelque chose de grave ! a dit Sacha.

— Il faut qu’on contacte les autres, ai-je ajouté, c’est important.

— Il n’y a rien de plus important que notre mission, a objecté le Baron. Un faucheur qui ne s’occupe pas des morts n’a pas de raison d’être.

À ces mots, son aura m’a fait l’effet d’une main qui se serait serrée autour de ma gorge. Si Azraël m’avait paru intimidante, le Baron était d’un tout autre niveau. Je n’avais aucun mal à croire qu’il réussisse à se faire entendre des faucheurs. J’ai dégluti, tandis que Sacha trouvait le courage de lancer :

— Sauf que si on fait rien, y aura bientôt plus de faucheurs pour s’occuper des morts.

— Les faucheurs sont en danger, ai-je expliqué. Il y a… cet esprit, ou quelque chose…

— Un gars sapé en chevalier. C’est à cause de lui qu’on a dû se réincarner avant l’heure. Il nous a poussés à le faire, et il en a profité pour voler les souvenirs de nos vies antérieures.

— On pense qu’il essaye de nous affaiblir pour ensuite tous nous exterminer.

— Oui, a soupiré le Baron. J’ai déjà entendu cette histoire.

— C’est pas une histoire, mais la vérité ! s’est emportée Sacha. Le Chevalier existe et il a bien l’intention de tous nous refroidir !

— La mort est invincible. Immuable.

D’accord. Je comprenais de mieux en mieux comment le Chevalier noir était parvenu à causer autant de dégâts sans que personne ne lève le petit doigt. En fait, les faucheurs vivaient sur la planète Déni, au sommet du mont Ego.

— La mort est peut-être invincible, a dit Sacha, les faucheurs, non. L’Américain et l’Indien en savent quelque chose.

— S’il vous plaît, ai-je insisté, il faut rassembler les autres.

Les doigts pianotant sur le pommeau de sa canne, le Baron a observé un silence, puis dit :

— Il faudrait un esprit d’une très grande puissance pour détruire l’âme d’un faucheur.

— Et si on avait affaire à un nécromant ?

— Un nécromant ?

— Ouais, a fait Sacha. Le Chevalier se promène avec une troupe de squelettes et invoque des esprits en claquant des doigts.

Le Baron a pris un air songeur.

— Hum… peut-être. En combinant plusieurs esprits, un nécromant pourrait créer une chimère d’une puissance jamais vue et s’approprier son pouvoir.

Sacha et moi avons échangé un regard. Si ça se trouve, l’armure et la lance du Chevalier étaient la manifestation de ce pouvoir ?

— Toutefois, a susurré le Baron, je doute que les autres adhèrent à cette hypothèse. Pour eux, l’explication sera plus simple : c’est un faucheur qui en extermine d’autres.

— Dans un cas comme dans l’autre, ai-je dit, ça vaut le coup de réunir tout le monde.

— Sauf que le plus suspect d’entre nous se tient là.

Le Baron a levé sa canne et l’a pointée sur moi. J’ai ouvert la bouche, puis l’ai refermée.

— Tu étais près de l’Indien lorsqu’il est mort, a-t-il soufflé d’un ton très calme, et soudain très sérieux. Tous, nous t’avons vu. Ce Chevalier, en revanche, personne n’en a aperçu l’ombre.

— C’est faux, a rétorqué Sacha. Azraël l’a vu, elle a dû vous raconter.

— J’ai bien peur qu’elle ait perdu connaissance trop vite pour me confier les détails de cette fascinante affaire. Tout ce que je sais, c’est que vous avez fait irruption sur son territoire sans y être invité. À présent, elle se vide de son sang sur mon sofa préféré.

— Vous insinuez quoi, là ?

— Je ne fais que constater, a dit le Baron, insensible à la colère de Sacha. Nos frères et sœurs ne se réuniront pas pour rien. Ils voudront un coupable, et les circonstances ne jouent pas en faveur de Thanatos.

— Vous venez de le dire : Azraël se vide de son sang ! C’est pas le genre de blessure qu’Enzo aurait pu lui infliger avec sa faux.

Le Baron s’est redressé, surpris et intéressé pour la première fois.

— Une faux… ? Ton arme a pris la forme d’une faux ?

— Euh… ouais.

— Puis-je la voir ?

Hésitant, je me suis levé et j’ai tendu le bras : la faux s’est matérialisée sous mes doigts. L’avion a tremblé. Le Baron a fermé les paupières, penché la tête d’un côté, puis de l’autre, comme s’il écoutait une chanson.

— Intéressant… Tu ne l’as pas encore nommée ?

— Euh…

— L’arme est la manifestation de notre pouvoir. Si tu ne reconnais pas ton propre pouvoir, alors tu n’es pas Thanatos.

La déclaration a jeté un méga froid. J’ai ramené la faux contre moi et l’ai serré des deux mains. Mes yeux sont tombés sur l’espace vide d’inscriptions, à la base de la lame. Lui donner un nom… je voulais bien, moi, mais personne ne m’expliquait comment faire. Si ça continuait, j’allais l’appeler Florencia ou Falce.

— Ce n’est pas l’arme qui a blessé Azraël, a reconnu le Baron en retrouvant ses manières blasées.

— Super, a fait Sacha. Vous pourrez raconter ça aux autres si elle est pas là pour le faire. Et moi, je serai là pour témoigner : le Chevalier existe, et c’est pas Enzo.

— Hum… je ne sais pas si ce genre de détail et la parole d’une prématurée sans mémoire suffiront à convaincre les autres. Êtes-vous certains de vouloir appeler à un rassemblement ?

Mon regard a croisé celui de Sacha, qui a haussé les épaules. Elle n’insisterait pas si je me dégonflais. Pour elle, la solution se trouvait dans nos souvenirs volés. Moi, j’étais convaincu qu'il fallait que les faucheurs unissent leurs forces. C’était parce que tout le monde restait dans son coin, refusait de demander de l’aide aux autres ou d’en apporter, que le Chevalier s’en tirait à si bon compte. À ce rythme, il n’y aurait plus personne pour s’occuper des esprits errants et ce serait les vivants, comme Giulia, qui en paieraient le prix.

— Il faut qu’on se réunisse, ai-je déclaré, conscient de creuser ma propre tombe.

Le Baron a salué ma décision d’une courbette ironique.

— Si tel est ta volonté. Dans neuf jours, ce sera l’équinoxe, une date propice. Je ne peux pas garantir que les autres répondront à l’appel, mais je les inviterai à se réunir.

— Merci.

— Il nous faut de toute façon remplacer l’Américain et l’Indien. Qu’en est-il de cette voyante que tu avais sous la main ?

— De… quoi ?

Il a soupiré.

— Il serait bon que vous retrouviez vos souvenirs. Il n’y a rien de plus ennuyeux qu’un prématuré sans mémoire.

— On y travaille, a répliqué Sacha.

Le Baron nous a adressé un dernier de ses sourires à faire froid dans le dos puis, le temps d’un battement de cil et il avait disparu. Je me suis senti respirer – et penser – un peu plus librement.

— On dirait bien que tu vas l’avoir, ta réunion, a lancé Sacha.

— J’espère qu’Azraël sera sur pied.

Je ne disais pas ça seulement pour sauver ma peau. Apprendre qu’elle était vivante et avait trouvé refuge chez le Baron était un vrai soulagement. Le Chevalier n’oserait sûrement pas se montrer devant lui.

— Moi, j’espère surtout qu’on arrivera à retrouver nos souvenirs à temps, a marmonné Sacha. Je sens que cette petite réunion va mal finir… Pas question que je me pointe au milieu des requins sans être en pleine possession de mes pouvoirs.

— Hum…

Il valait mieux qu’on retrouve nos souvenirs, oui… J’avais beau le comprendre, ça ne m’emballait pas vraiment, pas plus que la perspective de faire face à tous les autres faucheurs. Je ne me sentais pas à la hauteur. Le Baron l’avait dit lui-même : j’étais Enzo, pas Thanatos. Je n’avais pas envie d’être Thanatos. Ça semblait trop de responsabilités, un passé trop lourd… Toutes ces vies qu’il aurait vécues, toutes ces choses qu’il avait faites, je n’arrivais même pas à me les figurer. Pour la première fois depuis que Sam était venu me trouver, j’ai regretté qu’il n’ait pas refilé cette faux à quelqu’un d’autre.

— Alors, c’est vrai, a lâché une voix.

C’est là que Sacha et moi nous sommes souvenus que nous n’étions pas seuls. Debout au milieu de l’allée, Théo nous dévisageait, l’air à la fois halluciné et avide.

— Est-ce que c’est une… scythe ?

Seconde réalisation : nous étions encore tous deux vêtus de nos capes, arme à la main. Je me suis empressé de tout faire disparaître.

— Euh, c’est, euh, ai-je bégayé, c’est pas ce que tu crois. Enfin, je sais pas ce que tu crois, mais c’est sûrement pas ça.

L’émotion a dû lui faire perdre son italien, car Théo a continué dans sa langue natale – je n’ai toutefois eu aucun mal à le comprendre :

— Vous êtes des faucheurs.

J’en ai cessé de bégayer. Il savait… ?

Il savait.

Sacha a réagi au quart de tour. Se ruant en avant, elle a agrippé Théo par le col et l’a renversé sur la table. Aussitôt, John a surgi et l’a ceinturée, la soulevant du sol. J’en suis resté comme deux ronds de flan. Sacha portait toujours sa cape, il ne devait pas la voir… à moins d’être lui aussi voyant ?

— Arrête ! a crié Théo.

— Bas les pattes ! a rugi Sacha.

Elle lui a mis un coup de boule et s’est arrachée à ses bras d’une pirouette. Déséquilibré, John s’est rattrapé a un siège, puis il a fait volte-face, couteau à la main. Il a reculé tout en poussant Théo derrière lui, entre les fauteuils. À la façon dont il tenait son arme et dont il se tenait, j’ai compris que ses compétences ne s’arrêtaient pas à conduire des voitures et porter les valises. Ses lunettes avaient glissé de son nez et ses yeux balayaient le sol, les fauteuils ; toutes les surfaces de l’avion. Ça se confirmait : il ne voyait pas Sacha, qui le braquait de son revolver au bout de l’allée.

— Où est-elle ?

— Ça suffit ! s’est exclamé Théo. Range ça !

Il a tiré sur le coude de John, mais ce dernier l’a repoussé au fond des sièges.

— Euh… et si on se calmait tous ? ai-je suggéré, mains levées en signe de paix.

— Et si toi, tu t’énervais un peu pour changer ? m’a lancé Sacha. Ce type sait qui on est ! Comment tu sais ? a-t-elle rugi à l’adresse de Théo.

— Ah, alors tu parles anglais, en fin de compte ?

— Qu’est-ce que tu nous veux ?

— John, laisse-moi passer, a ordonné Théo. Tu es gênant.

John a croisé le regard menaçant de son protégé. Le bras de fer a duré quelques secondes, puis John a fait disparaître son couteau et s’est écarté pour se poster de côté, mains dans le dos, le visage inexpressif. Rajustant sa chemise, Théo s’est avancé dans l’allée d’un pas assuré, comme s’il s’apprêtait à donner une présentation PowerPoint.

— Je ne vous veux aucun mal. Ce sont les esprits qui m’ont parlé de vous. Vous êtes des psychopompes.

— Hein ? ai-je fait.

— Des passeurs d’âme, ont lâché Sacha et Théo en chœur.

— Ooh.

— J’ai entendu beaucoup d’histoires sur vous, a repris Théo avec une émotion qu’il avait du mal à contenir. Lu tout ce que j’ai pu trouver. Pour être honnête, j’avais des doutes sur votre existence…

— Super, a fait Sacha en roulant des yeux. C’est bien ce que je craignais : c’est un de ces vivants accros au paranormal qui se prend pour un chasseur de fantôme.

Elle avait dû s’exprimer en russe, car Théo n’a pas relevé.

— Vous avez des soucis ? a-t-il demandé. C’est quoi, cet esprit qui veut vous exterminer ?

— Pas tes affaires.

— Je peux peut-être vous aider ? J’en connais un rayon sur les esprits.

Sacha a éclaté de rire.

— Alors ça ! C’est la meilleure ! Un vivant qui veut nous faire la leçon sur les esprits… ! Tu manques pas de…

Soudain, elle s’est tue et a tourné la tête, se dressant comme un chat qui tend l’oreille. J’ai compris avant même que le froid ne vienne me lécher le dos en me hérissant le poil : il y avait du mauvais esprit dans l’air.

— Ils nous ont repérés, a dit Sacha d’une voix blanche. C’est la faute du vieux débris, ça ! À nous contacter avec la discrétion d’une fanfare !

— Je croyais que les esprits se promenaient pas à cette altitude ? ai-je dit.

— J’ai dit « avec de la chance » !

— Les esprits peuvent hanter les avions, a dit Théo. Le vol 401, les avions d’Eastern Airlines, tout ça… ça ne vous dit rien ?

Sacha a grogné :

— Est-ce que je peux le tuer ?

Là-dessus, l’avion a brièvement chuté, nous envoyant tous tituber entre les sièges et les tables.

— Attachez-vous ! ai-je lancé pour Théo et John, avant de repasser en mode faucheur.

Les esprits ont déferlé dans la cabine.

Ils avaient l’apparence d’une nuée de corbeaux enragés ; un tourbillon d’ailes claquantes et de pattes griffues. Sacha a plongé sous la petite table entre les fauteuils et a commencé à tirer. Tête dans les épaules, pris au nez par une horrible odeur de viande pourrie, j’ai fait de mon mieux pour repousser les assauts des esprits, mais c’était comme essayer de se battre contre un essaim d’abeilles. J’arrivais tout juste à protéger mon visage, ballotté à droite à gauche. Les griffes me lacéraient le dos, les bras, les jambes… Autour de nous, les lumières clignotaient, l’avion tremblait, tressautait, tanguait.

Cher passager, nous traversons une zone de turbulence

Sans blague.

— … veuillez regagner vos places et attacher vos ceintures.

Je ne demandais pas mieux.

— Qu’est-ce qui se passe ? s’est exclamée la voix de John.

— Des esprits ! a crié Théo par-dessus les piaillements démoniaques.

— Où ?

— Partout !

Ça résumait assez bien la situation. Un nouvel élancement m’a déchiré le dos. Dents serrées, j’ai envoyé ma faux vers l’arrière, puis à droite, fendant le tas dans l’espoir d’en faucher quelques-uns. J’ai découpé la télé, dont une moitié s’est fracassée sur la moquette. Oups.

Nos armes pouvaient traverser les objets, mais ça demandait un peu de concentration. Ce qui était difficile quand un nuage d’oiseaux s’appliquait à vous réduire en charpie. J’étais presque sûr que certains de leurs coups blessaient plus que mon âme, sauf que je n’avais pas la place de manœuvrer correctement ma faux pour leur rendre la pareille. Et si j’éventrais l’avion ? Si je fauchais quelqu’un ? Avec ces esprits qui volaient dans tous les sens, j’entrapercevais à peine les autres.

Comme je n’osais plus frapper, les corbeaux se sont refermés sur moi, s’agrippant à mes bras, mes jambes, ma nuque…

— Théo, qu’est-ce que tu fais ? s’est écrié John. Reviens !

J’ai tenté de me dégager à coups d’épaule ou de pieds, mais les serres qui me tenaillaient étaient trop nombreuses. La tête commençait à me tourner, mon corps s’engourdissait… Soudain, la pression de l’esprit s’est relâchée.

La nuée s’est dispersée, laissant apparaître Théo. Il brandissait une grosse télécommande munie d’une antenne que les oiseaux fuyaient à tire-d’aile. À son approche, un sifflement désagréable s’est invité dans mes tympans.

— Qu’est-ce que… ?

Plus loin, Sacha a poussé un cri de douleur. Je l’ai aperçue, recroquevillée sur le sol, la tête dans les bras.

— Faut l’aider !

Théo s’est élancé à sa rescousse. J’allais suivre le mouvement quand quelque chose m’a empoigné la cheville : j’ai basculé à plat ventre. L’esprit m’a traîné vers la salle de bain. Par réflexe, j’ai crocheté ma faux au canapé et envoyé un bon vieux coup de pied dans le nuage-corbeaux. La prise s’est relâchée.

— Les appareils sont défaillants ! s’est exclamé John au milieu du chaos. L’avion perd de l’altitude ! Quoi que vous fassiez, arrêtez !

Roulant sur le dos, j’ai ramené ma faux devant mon visage pour me protéger d’un nouveau coup de griffes. Les serres ont claqué à un centimètre de ma joue en se refermant sur le manche de mon arme. Les oiseaux se sont agglutinés, formant une masse compacte d’ailes battantes qui pesait sur moi avec une force grandissante. L’air me manquait.

J’ai poussé sur mes bras. Un instant, j’ai cru réussir à les éloigner. Avant de me rendre compte que c’était moi qui m’éloignais. Je m’enfonçais dans la moquette.

Une fois le processus entamé, je n’ai pas osé l’arrêter. Les esprits continuaient de pousser et j’ai coulé dans le sol. Tout est devenu noir, assourdi ; j’ai senti un tas de choses me traverser. D’un coup, la pression de la matière s’est relâchée, les sifflements du vent ont explosé dans mes oreilles et j’ai eu l’impression d’être emporté dans un tambour de machine à laver.

Je tourbillonnais dans le ciel étoilé, en chute libre. Le choc – ou le manque d’oxygène – a dû me faire perdre connaissance, car je n’ai pas tout de suite réalisé que la nuée de corbeaux démoniaques m’avait saisi au vol. Ma faux a glissé au bout de mes doigts et je me suis réveillé juste à temps pour la rattraper.

J’étais suspendu la tête en bas, prisonnier de l’esprit dont la poigne me broyait la cheville. Je savais déjà où – ou plutôt vers qui – il m’emmenait. L’idée de me libérer sans tarder a été plus forte que tout le reste. Je n’ai pas réfléchi. J’ai balancé ma faux vers le haut, droit sur l’âme de l’esprit.

Mon arme m’a échappé des doigts, fauchant la nuée d’oiseaux qui a éclaté et je suis tombé.

Je tombais comme une pierre.

Une seconde, le sol était encore à des kilomètres ; puis l’univers s’est resserré autour de moi et j’ai eu la sensation d’être projeté en avant par une force plus grande que la gravité. La seconde d’après, j’ai ralenti, l’univers s’est desserré et, soudain, le sol était là, qui me fonçait dessus. J’ai pivoté, pieds vers le bas.

La douleur a éclaté dans mes jambes, ma colonne vertébrale, mon crâne et…

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MichaelLambert
Posté le 16/11/2022
Salut Neila !
Décidément je l'adore Enzo et sa gentillesse ! Et cette hyper empathie de Sacha c'est une super trouvaille pour explorer les interactions entre ces deux personnalités si contradictoires et si attachantes. Je suis bluffé par tous ces moments de pause dans l'action qui sont aussi passionnants et addictifs que tes sauts sans parachute !
Extra la rencontre avec le Baron (j'ai juste mis quelques minutes à comprendre qui tu désignais derrière ce nom qui m'était un peu sorti de la tête), ça a l'air sympa les visios entre esprits ;-)
Ah, ce Théo, je le savais ! Un chasseur de fantômes ? Un chercheur de faucheur ? Vivement en apprendre plus sur qui il est et ce qu'il veut !
Et en passant (ou en tombant) une petite coquille : "sauf que je n’avais pas la place de manœuvrer correctement ma faux pour leur rendre l’appareil" -> "la pareille".
Vivement la chute... la suite !
Neila
Posté le 16/11/2022
Roh, je suis vraiment très contente si ces moments de pause sont aussi appréciables que l'action. Ce serait mauvais si on s'ennuyait quand les personnages ouvrent leur cœur et tissent des liens.
On dirait pas mais, oui, Sacha est la reine de l'empathie. :p Elle le cache bien. Elle assume pas.
Je rajouterais une petite phrase pour rappeler qui est le Baron alors. è.é
Théo, chasseur de fantôme, chercheur de faucheur (je valide l'expression !)... seule la suite le dira.
J'étais persuadée d'avoir vérifié, en plus, pour l'orthographe de rendre la pareille. x'D Fail. Heureusement que tu es là !
Merci beaucoup ! <3
LionneBlanche
Posté le 20/09/2022
Coucou Neila ! Enfin un petit créno de libre pour un voyage en avion !!!! Purée je n’y croyais plus, mais… Sérieux ?! Pourquoi il n’y a pas la suite ???? C’est horrible de faire ça ! C’est déloyal ! Il va falloir attendre toute une semaine ? :’( Il va survivre d’aussi haut ? Si c’est le Chevalier qui le sauve il est quand même fichu. Et il va être encore tout seul ! Et au milieu de nulle part, surement dans le froid, cette fois !

Théo… Super gentil de faire un si grand détour sans poser de questions… Même avant les explications de Sacha, je savais bien que c’était louche. Puis le Baron a parlé d’une voyante et Sacha avait dit que c’était très rare. Je me suis demandé si Théo n’avait pas rencontré Thanatos en mode Merlin. S’il ne lui aurait pas appris des choses sur les Faucheurs, sur le fait qu’il risquait de se réincarner. Il pourrait devenir un Faucheur lui aussi vu qu’il est voyant ? Pour remplacer l’un des autres ? Avec ces infos de Thanatos, Théo aurait pu deviner que Zozo serait le prochain, il l’avait déjà repéré… Hm… Franchement, ça pourrait coller. Bon, qu’il se soit renseigné aussi, étant donné qu’il voit les esprits. Ça tient debout… Mais vraiment il ne pose pas beaucoup de questions, pourtant il a vu la cape, Enzo dans un commissariat à l’étranger, pleins de choses ! … . Je ne sais pas, je sens qu’il y a plus.
Je crois que je suis team Sacha, du moins pour la méfiance. J’aime beaucoup la confiance de Zozo, sa gentillesse, son besoin de prendre des risques pour l’amitié ; et c’est compréhensible vu qu’il a longtemps été seul. Mais j’ai beau trouver ça beau, noble… Méfiance ! ^^
Je note bien la scène de la photo, sinon : elle m’intrigue et je me demande qui était la femme…

C’est chouette d’en apprendre un peu plus sur Sacha. La pauvre. Mais bon, je dois dire qu’on sentait bien que ce n’était pas tout rose avec ses parents. Enzo a de la chance en comparaison, mais il en a aussi moins dit à son père. J’aime bien la capacité à deviner les émotions, mais ça doit être éprouvant, la fatiguer. Ça explique qu’elle n’aime pas trop les gens, et surement encore moins les rassemblements : plus il y a de monde, plus elle se prend de choses et ce ne doit pas être facile à gérer.

En tout cas, bien joué le Baron ! Il a attiré tous les esprits, et en plein ciel ! Même si tout le monde s’en sort, je redoute aussi la réunion. J’étais pour qu’elle ait lieu, c’est chouette qu’ils puissent mener les deux plans de front, mais Sacha a raison, même si je comprends à 100% qu’Enzo soit frileux à l’idée de récupérer ses souvenirs, ce serait bien plus prudent.

Ahhhh !!! Une semaine à attendre !!! ^^

À Bientôt, Neila !
Neila
Posté le 21/09/2022
Coucou Lionne !

Désolée pour la fin. ^^’ J’adore comme tu penses au fait que Enzo va se retrouver dans le froid, c’est chou. <3 Mais très vrai. C’est que, vraiment, rien ne t’échappe !
Tes théories sur Théo sont très intéressantes. :O À voir si ça se confirme. Moi je ne sais pas. Je ne sais rien.
Personnellement, je crois que je n’aimerais pas avoir le don de Sacha. Si tu ne peux pas décider de mettre le truc en pause, ça doit être vraiment fatigant. Ce qui m’a fait rire c’est qu’en commençant à lire, mon copain a fait la réflexion que Sacha était « vraiment pas empathique ». Mdrr... Après, on confond souvent empathie et compassion, et si Sacha a de l’empathie, elle fait pas nécessairement preuve de compassion. J’espère qu’on finira par bien cerner les personnages (si c’est pas déjà le cas ?)
Vilain Baron. ^^ En effet, la réunion risque d’être à double tranchant. C’est quand même plus intéressant si ça risque de se retourner contre eux, non ? :p J’ai tellement hâte d’en arriver là !
En tout cas je suis ravie que tu aies apprécié le chapitre. ^w^ La semaine passe vite, je préparer la suite pour ce weekend, sans faute !

Merci. <3
Isapass
Posté le 19/09/2022
RHAAAAAAAAA MAIS QU'EST-CE QUE C'EST QUE CETTE FIN DE CHAPITRE ?!!!!
Bon, je me regroupe, hem, hem...

Il se passe encore teeeeellement de choses ! Au début, j'ai naïvement cru que c'était un chapitre un peu plus cool, où on allait tranquillement découvrir des trucs sur Theo en mode "conversation civilisée", mais c'était compter sans Sacha, le Baron, les esprits envoyés par le Chevalier...

Décidément, il est pas net ce Theo. C'est quoi cette histoire de photo ? Et son espèce de télécommande ? Ca a l'air pratique, remarque.
John n'est manifestement pas voyant, mais il a l'air au courant de beaucoup de choses. En tout cas, je sens que Theo est un expert des phénomènes paranormaux et j'espère que ça va les aider. Mais ça va pas être facile de lui faire confiance (surtout pour Sacha, mais de son propre aveu, elle fait confiance à personne). J'ai pas d'hypothèse sur le mystère de la photo (ou plutôt, j'en ai trop, mais pas du tout argumentées), mais je ne vais pas le quitter des yeux...

Je ne me souvenais plus trop des infos à propos du Baron, mais je pense que j'ai pu raccrocher les wagons. C'est le "boss" des faucheurs, c'est ça ? Le seul qui soit capable de convaincre les autres de se rassembler. J'ai bien noté qu'il a tilté sur la faux d'Enzo. C'est peut-être même ce qui l'a convaincu. Encore que je ne sois pas complètement sûre qu'il soit convaincu de l'innocence de Thanatos. J'espère que si parce que s'il monte tous les faucheurs contre Enzo et Sacha, ça va poser un gros problème !

Il y a aussi les aveux de Sacha sur son passé et sa famille... Je sentais bien qu'elle en avait bavé, mais pas forcément à ce point ! Tu l'as pas épargnée, la pauvre XD #teamauteuresadique

Bon, et puis la fin... évidemment je ne crois pas une seconde à une possible mort d'Enzo (à ce niveau de l'histoire, tu te tirerais une grosse balle dans le pied, quand même), mais vu ce que tu décris, il va quand même morfler, le pauvre chou ! Je ne suis pas sûre d'avoir compris ce qui s'était passé. Je veux dire : le fait d'avoir traversé la carlingue de l'avion, c'est dû à un pouvoir d'Enzo qui s'est activé au mauvais moment, ou c'est l'esprit qui a fait ça ? Et si j'ai bien compris, Enzo a perdu sa faux ? Merdouille, comment il va la récupérer ?

Bon, j'ai encore kiffé de ouf, je vais trépigner en attendant le prochain chapitre ! J'aime même les petites préoccupations matérielles qui font irruption au milieu de l'histoire, comme la douche ou les vêtements de rechange. Ca rend tes persos très humains et attachants.
C'est fou, plus je lis ton histoire, et plus je l'aime. C'est presque frustrant de n'avoir jamais de remarques à te faire : je trouve que tout est tellement bien géré !
A bientôt !
Neila
Posté le 20/09/2022
Ta frustration fait mon bonheur. ^o^ J’aime autant que tu n’aies rien à redire ! Bon, ça va peut-être venir hein… La fin approche à grands pas, et les fins, c’est dur. TvT Ça m’étonnerait que ce soit parfait du premier coup.
En tout cas, je suis très contente que ce chapitre t’ait plu !! Les moments de tranquillité ne durent jamais bien longtemps dans cette histoire, tu sais bien.
Je serais curieuse de connaître tes hypothèses sur Théo, qu’il y ait des arguments ou pas, ça m’intéresse. ^^
Le Baron, c’est pas vraiment le boss, seulement l’aîné. C’est le premier faucheur quoi, et ce qui est pratique c’est qu’il peut tous les contacter facilement par télépathie. Du coup, c’est généralement lui qui appel aux rassemblements. Mais je t’en veux pas d’avoir oublié, j’ai mis tellement de temps à poster la suite. x’D Les explications datent. En tout cas, c’est vrai qu’il a beaucoup d’influence et de pouvoir, vaut mieux pas le contrarier.
Sacha a eu moins de chance qu’Enzo, c’est sûr. Mais j’espère qu’on la comprend un peu mieux du coup. é.è Et qu’on lui pardonne sa méfiance maladive.
Mais si si, Enzo est mort. Dans la suite, il se réincarne et il reprend tout ça quinze ans plus tard.
En vrai je suis pas assez audacieuse pour faire ça. x’D Sois sans crainte, je ne suis pas de ce genre d’auteurs qui bouleversent les conventions. Mais oui, c’est les pouvoirs d’Enzo qui l’ont fait passer à travers l’avion (un mauvais réflexe). C’était pas clair ? è.é Comment qui va récupérer sa faux, c’est toute la question…
En tout cas je suis vraiment heureuse que l’histoire te plaise de plus en plus. <3 C’est bon signe. J’espère que ça va continuer comme ça !
Encore merci. <3 Et à bientôt pour la suite.
Isapass
Posté le 20/09/2022
Alors mes hypothèses pour Theo : déjà, avec la photo et le féminin employé par le Baron, je dirais que Theo est en fait une fille. A partir de là : elle suit Enzo parce qu'elle est amoureuse de lui et comme c'est une stalkeuse avec de gros moyens, elle le suit partout. Ca peut aussi être sa solitude (son père a pas l'air hyper présent) qui le/la pousse à prendre des décisions un peu extrême, genre risquer sa vie et devenir super pote avec des faucheurs (qui le/la fascine). Ou encore, vu sa réaction pour la photo, il a tué sa sœur voyante et lui a piqué ses pouvoirs... Ou bien, la société de son père à une filiale secrète spécialisée dans les recherches sur le paranormal et il/elle bosse pour son père, et veut kidnapper Sacha et Enzo pour les étudier comme des rats de laboratoire... J'arrête là, mais tu vois, quand je te disais que c'était pas très argumenté XD
Et là-dessus je viens de lire l'hypothèse de LionneBlanche qui me paraît très bien aussi !

J'en profite pour te dire que j'ai adoré certaines perles du chapitres, genre "En fait, les faucheurs vivaient sur la planète Déni, au sommet du mont Ego." ou "À l’entendre, ça n’était rien, comme si Azraël allait simplement devoir changer de chaussure." ou encore toute la description du Baron et de son look de fou.
Neila
Posté le 21/09/2022
Eh ben t’en a des idées ! Merci de les partager, c’est vraiment intéressant. ^o^ Y a des choses… j’y aurait pas pensée moi-même ! XD Quelle imagination.
À voir si certaines hypothèses se confirment ou pas… :p
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