Le Cambriolage du Beau bazar

Par Gaji

Le cambrioleur entra dans la boutique de l’antiquaire. Il passa par la porte dont la poussait actionna une clochette qui retentit dans tout le petit commerce. Le marchand assis derrière son comptoir leva les yeux de son livre de comptes et salua aimablement le voleur.

― Bonjour monsieur, puis-je vous guidez au sein de ce beau bazar ?

Le Beau bazar était le nom de l’enseigne qui, en plus de permettre un trait d’humour au marchand, présentait assez justement l’intérieur de la boutique. C’était en effet une salle quelque peu chaotique dans laquelle rentraient les clients ainsi que, dans ce cas précis, les cambrioleurs. Tout un système d’étagères en bois, dont l’aspect les faisait paraître plus vieux encore que les produits qu’elles exposaient, s’entassaient les unes contre les autres en ne laissant qu’un étroit passage pour se déplacer. Il serait trop long d’énumérer ici chaque bizarrerie étiquetée de prix aux montants variés, mais imaginez tout de même les rangées de bocaux au contenu peu ragoûtant, les tas de friperies allant de la chemise trouée à la robe colorée qui n’aurait pas fait rougir ces dames de la cour. C’était des statuettes exotiques, des chapeaux fantasques, des services de table ayant vu plusieurs générations de convives, le tout posé sur des meubles eux-mêmes en vente ; enfin, c’était surtout des livres, des dizaines de vieux bouquins, manuscrits, tomes et grimoires rédigés dans différentes langues. Un beau bazar donc, mais rien de vraiment alléchant au premier abord pour un cambrioleur aguerri. Pourtant, celui qui nous intéresse entra le sourire aux lèvres et l’air comme il faut dans sa redingote. Il enleva son chapeau en répondant poliment qu’il était simplement curieux. Il alla ensuite inspecter les rayons croulant de babioles, il s’attarda surtout devant les livres, étudiant attentivement leurs raretés à la façon d’un orfèvre cherchant la gemme d’exception. Remarquant finalement un grimoire en vélin protégé par une épaisse reliure en cuir, il s’éloigna, l’air satisfait, remercia l’antiquaire et jeta un dernier regard à l’ensemble de la pièce étroite avant de sortir hâtivement.

Le cambrioleur entra à nouveau chez l’antiquaire, mais cette fois-ci la clochette resta silencieuse. La redingote avait été remplacée par un solide gilet en cuir sans manche et le chapeau par un capuchon bleu dissimulant le haut de son visage, mais pas son sourire resté inchangé. D’un pas agile, le voleur évita tous les obstacles fragiles en dédaignant les amas d’articles sans intérêt pour foncer directement jusqu’au grimoire repéré quelques heures plus tôt. Il s’en empara lestement, le geste fut si rapide que l’antiquaire et les deux mercenaires embauchés pour l’occasion n’eurent que le temps de sortir de leur cachette avant que le vol ne soit effectué.

― Au vol ! hurla le marchand.

Les gros bras s’élancèrent en grognant comme des bêtes. Leurs gestes étaient si lourds et brutaux que le marchand s’écria derrière eux :

― Cré nom de dieu ! Attention aux étagères !

Le cambrioleur ouvrit le volume sans paraître ennuyé par la soudaine agitation. D’un air amusé, il parcourut quelques lignes éclairées seulement par l’éclat pâle de la lune. Les deux hommes de main s’approchèrent en exhibant de méchants couteaux aux lames usées, quelques bibelots tombèrent à leur passage suivit par autant de jurons de la part du marchand. Soudainement, les pages du livre se mirent à luire d’une étrange lumière bleutée qui éclaira bientôt la boutique entière. Les assaillants eurent une seconde d’hésitation qui suffit au voleur pour se retourner et commencer à marcher vers le rayon encombré d’objets en verre qui faisait face à celui des livres. Imaginant déjà le désagréable vacarme du verre brisé, l’antiquaire eut un gémissement de désespoir avant de s’étouffer de surprise. Le cambrioleur passa au travers des étagères chancelantes sans même paraître y faire attention, le nez toujours plongé dans le livre lumineux. Visiblement, les étagères en question ne firent eux-mêmes pas grand cas de son passage, car elles restèrent intactes et nul objet ne se cassa. Il finit de traverser la pièce comme si cette dernière était absolument vide, puis, il ouvrit la porte, ce qui déclencha le tintement de la clochette, et quitta comme si de rien n’était le Beau bazar.

Il fit quelques pas dans la ruelle sombre, un quartier louche que les honnêtes gens avec un peu de bon sens évitaient aux heures tardives. Complètement ahuris, les trois hommes le poursuivirent, l’antiquaire continuant toujours de crier au vol. Le voleur de grimoire se retournant, leur adressa son sourire le plus ironique et, comme pour répondre aux vociférations du marchand, s’envola soudainement au milieu des bâtiments grisâtres. Des centaines de pages provenant du livre magique virevoltaient autour de lui, l’illuminant de leur lumière bleue vive et formant dans son dos une gigantesque paire d’ailes dont l’éclat était presque aveuglant. Il fit un léger signe de la main aux silhouettes effarées avant de disparaître parmi les étoiles de la nuit.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez