L'attaque

Notes de l’auteur : Attention TW ! Un poil de violence !

Un an, quatre mois et six jours. J’occupe ce corps depuis un an, quatre mois et six jours… Ma subjugation aura lieu demain. 

Au sol, trois humanoïdes formés par la magie de l’ombre dansent. Ces petits êtres, à peine plus grands que ma main, indépendants, bien que d’une intelligence limitée, constitue le résultat d’une année de travail. 

 

Je les fais disparaître d’un geste et me lève d'un lit qui s'appuie sur de grosses pierres. Mon regard se pose sur l’un des coins de ma chambre, où s’entassent des restes de meubles qui prennent la poussière ici depuis presque une année complète. 

 

Je sors de cette pièce. Les domestiques, déjà éveillés, s’affairent dans les couloirs. Je demeure invisible à leurs yeux... Parce que je marche parmi les ténèbres. 

 

Pour un adepte des ombres, cela semble être une utilisation de la magie anodine… 

 

Avancer dans la pénombre, c’est pénétrer dans une eau sombre et profonde. Vos perceptions sont altérées, toutes les formes autour de vous apparaissent imprécises, vaporeuses. Tout vous compresse, cherche à vous retenir. Des sons vous parviennent, déformés, graves, exacerbés. Dans les ombres, ce sentiment de marcher au bord d’un abysse affamé, intrinsèque à la magie, vous touche avec une force inégalée.

Cachée dans l’ombre d’une femme de chambre inconsciente de ma présence, je pourrais... en finir avec elle, en claquant des doigts...

 

Est-ce donc pour cela que tout l’empire craint tant les assassins d’Umbra-Solis ? 

 

Je me dirige vers les cuisines. J’avance avec précaution : même dissimulée, je reste existante, bousculer quelqu’un pourrait me révéler. À quelques heures du petit déjeuner, les chefs et les commis s’affairent activement et évoluer ici devient un véritable ballet. Je guette l’inattention de ceux qui m’entourent, me sers dans les quelques tartes qui refroidissent là, réquisitionne une carafe de jus avant de retourner dans ma chambre.  

 

Après mon repas, viens pour moi le temps de finir les derniers préparatifs en vue du dîner de ce soir. De l’ombre d’une alcôve, je sors un vieux mannequin, trouvée dans les débarras du château. À vrai dire, en un an, des objets anodins que j’ai récupérés se sont entassés dans tous les endroits sombres de ma chambre. Je suis devenue une vraie pie ! 

 

Il est habillé d’une robe, cousue par mes soins. 

Je n’avais pas utilisé un fil et une aiguille depuis… des siècles, je pense… La dernière fois, je crois que c’était un peu après le début de la guerre, je crois. À vrai dire « cousue » reste un bien grand mot, je me suis contentée de reprendre une vieille tenue de soirée oubliée et mise au rebut. Parce que bien sûr, les Harriott n’allaient pas me fournir de nouveaux vêtements d’eux même et avec mon refus d’abandonner mes droits de subjugations, je n’allais pas leur rappeler mon existence. Je vérifie une dernière fois mon travail. C’est le jeu de quelques décisions différentes et j’aurai été une simple tailleuse dans une autre réalité. Ha ! Le destin s’amuse de moi…


 

La nuit tombe, d’une fenêtre, j’observe les carrosses qui défilent devant notre entrée. Presque tous les invités sont arrivés, mais je ne vais pas apparaître maintenant. Il est de bon ton de se faire désirer. Je vérifie une dernière fois ma tenue. La robe bustier d’un noir profond laisse voir mes cicatrices et mes muscles, héritiers de près d’un an d’entrainement intensif. Mes cheveux restent libres. 

Nerveuse… Est-ce que je suis nerveuse ? Non, mais je sais qu’après ce soir, quel que soit les résultats de demain. Je ne pourrai plus masquer mes changements. Je respire. J’essaye de me souvenir. 

 

Tiens-toi droite, ferme tes traits…

Je sens presque une main qui me soulève le menton. 

 

Quand je descends, tous les invités se trouvent dans l’un de nos salons en plus petit nombre que lors de la subjugation de Garance. Au moment où ils me remarquent, la surprise se dessine sur leur visage. Le calme tombe. Je n’entends que de vagues chuchotements. Bien sûr, j’ai caché au mieux mes changements physiques. Ce soir, je leur ressemble et je sens que cela les perturbe. Je garde le silence et ne leur accorde même pas un regard lorsqu’ils se lèvent à mon passage.  

 

— Roselynd ! 

 

C’est la duchesse de Sebour qui m’interpelle. Envers elle, je me permets un sourire. Son visage d’abord bouleversé par l’inquiétude se détend. 

 

— Tu t’es entrainée à ce que je vois… Tes poumons ne t-on pas…

 

Irelia refuse de terminer sa question lorsqu’elle remarque l’attention qu’elle attire. Garance elle-même ne me quitte pas du regard, mais n’ose rien dire.

Je lui réponds par un clin d’œil complice. Je lui expliquerai en privé. 

 

Lors du repas, personne ne semble vouloir lever un verre en mon honneur comme le demande la tradition. La duchesse le remarque avant moi et en paraît de plus en plus irritée. Elle porte la main à son verre, je l’arrête d’un geste. C'est à moi d'agir. Je fais sonner un calice de cristal avec ma fourchette, le Duc me lance un œil rapide, puis continue de participer à la conversation de son voisin. Les autres hésitent, mais finalement m’ignorent eux aussi. Le Duc m’observe, en biais, attend une réponse, me défie du regard. 

Bien. 

Je me lève et, ostensiblement, invoque une boule de feu. La déflagration qui suit me rend sourde pendant un petit moment. Je ne suis pas la seule, mais au moins maintenant le silence règne.

 

— Maintenant que j’ai l’attention du clan de Harriott. J’aimerais dire quelques mots. Demain, j’affronterai le Loup blanc. De cette façon je deviendrais une femme à part entière, au bout de 19 années, il était temps ! J’ai cru entendre par rapport à cela certaines... craintes ? Je tiens à vous rassurer, je ne mourais pas, je suis fille du Duc de Harriott et un double éveillé. L’issue de ce combat me semble certaine. Ainsi, je propose un toast en mon honneur. Puissé-je vaincre et subjuguer.

 

Le malaise est palpable. Personne n’ose me suivre. L'attention des invités se porte vers le Duc. Lui, s’il paraît d’abord agacé, ses traits trahissent rapidement de l’amusement.

 

— Puissiez-vous vaincre et subjuguer. Déclare-t-il.

 

Son regard reste posé trop longtemps sur moi. Il me détaille. Trop. Puis il ajoute :

 

— Puissiez-vous forger votre propre destinée. Et celle de la maison de Harriott. 

 

Je m’assois. Je voulais simplement rappeler mon double éveil, car en une année, j’ai bien peur que l’on ait oublié cette histoire et qu’on me le reproche. Après tout quoiqu’il arrive, après ma subjugation, je ne pourrais plus le cacher. Mais j’ai l’impression que mes mots ont touché quelque chose d’autre. 

 

Après le repas, je m’isole avec la duchesse. J’utilise ce moment pour tout lui raconter. Après la première surprise, elle répond avec une mise en garde inattendue. 

 

Le lendemain, je me lève tôt, la première de la maisonnée, après un déjeuner solide, je me prépare. Mon apparence sera clairement moins soignée que celle de la demi-sœur, lors de sa subjugation. J’enfile de simples bottes souples, un pantalon renforcé par des pièces de cuir, un fusil sur l’épaule, une lame et des balles magiques à la ceinture. Beaucoup de balles.

C’est là juste le sommet de l’iceberg. 

La cape noire que Garance m’a offerte est la seule coquetterie que je me permets. Et encore, uniquement car épaisse et chaude, elle reste idéale pour cet automne particulièrement froid. 


 

J’attache mes cheveux en tresse longue et me voilà prête. 

Habillée, je vais réveiller le palefrenier pour qu’il prépare notre moyen de transport. Personne ne parle sur le trajet, je sens que parfois la duchesse de Sebour qui nous accompagne, hésite à entamer la conversation, mais elle respecte le silence aussi bien que les autres. 

Nous arrivons bien en avance, mais beaucoup de nobles ont déjà installé leurs tentes. Plus que lors de la subjugation de la peste, après tout l’apparition du Loup blanc reste un événement rare.

 

Le camp placé en haut d’une falaise qui surplombe la forêt qui cache Kadara, se trouve à cinq ou dix kilomètres de l’endroit où nichait Créa. 

Arrivées, Irelia et moi nous dirigeons immédiatement vers la tente immaculée. C’est elle qui m’assistera pendant le rite. 

La choisir plutôt que l’autre pimbêche apparaît comme une décision étrange, pour ceux extérieurs à notre famille. Pas question de la laisser approcher de moi. Je ne souffre plus de la même illusion de grandeur qu’elle, je sais que je ne suis pas intouchable. 

 

Aussi, reste-t-elle sous étroite surveillance, comme ce cher Augustin, Clarisse et toute personne de mon entourage. Pour l’instant, je n’ai détecté aucune tentative de sabotage, mais elle s’est donnée à cœur joie en matière de rumeurs. Ma préférée demeure celle qui dit que j’ai obtenu ma subjugation en offrant mon entre-jambes au commandeur du lys. Cette rumeur me laisse mitigée. D’un côté, on juge plus probable qu’un individu connu pour son respect littéral des règles ait abandonné toute forme de droiture plutôt que j’eusse eu l’habileté nécessaire pour arriver là où j’en suis. De l’autre, on m’imagine assez bonne au lit pour détourner ce genre d’homme. Je suis perturbé, vraiment. J’ignore si je dois être flattée ou vexée. 

 

Vexée ? 


 

Soyons flattées. La séduction reste un talent ? Non ? 

Malgré tout, je m’interroge. La croit-on sérieusement ? Me donner une mauvaise réputation... Pourquoi pas ? Impliquer le Commandeur d’un ordre, c’est autre chose. De plus… C’est à peine agaçant… Ne sera-t-elle pas plus vindicative ? 

 

Oh ! Tu réfléchis trop, la peste est juste une peste !

 

 

Devant le temple mobile, Lord Glenn nous attend dans son uniforme impeccable. Comme la dernière fois, il salue chaleureusement celle qui m’accompagne, avant de se tourner vers moi.

 

— Qui vous assistera ? 

 

— La duchesse de Sebour, je lui réponds avec un demi-sourire. 

 

— Bien.

 

Lady Lise approche visiblement pressée. Elle chuchote quelque chose à l’oreille du Commandeur qui réplique d’un grognement agacé.

 

— Je vous laisse vous charger de Lady Roselynd, lance-t-il à la petite femme avant de disparaître… Littéralement. 

 

Le mage du lys me toise de longues secondes après le départ de Lord Glenn. Elle me scanne de haut en bas, me jugeant... négativement, manifestement, puisque sans un mot, mais un claquement de langue, elle écarte les pans de la tente pour me permettre le passage. 

 

Le rite se déroule sans incident. 

 

Une rangée de sourire hypocrite m’accueille à la sortie du campement, soulignée par des applaudissements tout aussi sincères. Puisqu’ils me regardent, autant leur en donner pour leur argent. 

Je me dirige vers les abords de la falaise, je m’y arrête. Je capte derrière moi des chuchotements perplexes. Je me concentre, sautille… Au troisième bond, j’invoque une magie explosive sous mes pieds, assez puissant pour me propulser en avant. 

Légèrement assourdie, je n’entends pas leurs cris de surprise, mais les imagine assez facilement. Ce n’est que dans le ciel, à plusieurs mètres du sol, que je me rends compte à quel point j’ai été téméraire. Mon cœur bat si fort qu’il menace d’ouvrir ma poitrine, seule la pression de l’air l’empêche d’éclater. 

 

Lorsque je tends les bras devant moi, il tremble si fort que j’ai du mal à les maintenir à la verticale. Je n’ai pas droit à l’erreur…

Sous moi, une forêt s’étend à perte de vue. J’attire les ombres au-dessous de moi, pour qu’elle m’enveloppe. Je coule comme dans les ténèbres, comme si je m’enfonçais dans une eau profonde. J’expérimente des sensations inédites, je sombre, mais respire. Ma chute est ralentie, pas assez cependant, je percute le sol, roule et heurte un arbre. Mon épaule gauche a le plus souffert. Elle ne semble pas cassée, mais j’aurai un hématome. 

 

J’analyse la situation. Le départ fut parfait. L’atterrissage, un peu moins... Mais mon contexte actuel ? Me voilà perdue au milieu d’un bois inconnu, sans aucun repère spatial. J’invoque un petit être d’ombre et lui ordonne d’explorer les alentours. Je ne pourrai qu’entendre à travers elle et je ne suis pas encore capable d’utiliser la magie du feu tant qu’il est présent, mais j’espère que la modeste créature pourra m’avertir de certains dangers. J’escalade un arbre, en hauteur, j’essaye de déterminer ma position. Les montages à l’est m’indiquent la direction que je dois suivre, puisqu’elles sont ma destination. 

Bien, qu’attendons-nous ? Allons-y ! 

Les herbes gelées craquent sous mes pieds. Le temps clair malgré le froid, pourrait être parfait pour une promenade en forêt... Si je n’avais pas à chasser un…

 

Une douleur soudaine, si puissante qu’elle me fait chavirer m’aiguillonne la clavicule gauche. 

 

Je… une flèche

 

Une flèche s’est fichée dans mon épaule… 

 

C’est impossible ! 

 

Le lys doit sécuriser le lieu du rite et interdire l’accès de toute personne extérieure… 

 

Mais je n’ai pas le temps d’y penser qu’un autre trait s’abat dans ma direction, en direction de mes jambes, qu’elle frôle.  Je disparais immédiatement dans l’ombre d’un arbre. 

 

Reprends-toi ! Tu dois d’abord t’occuper de tes blessures avant de…

 

Une pluie de boules de feu volent vers moi. Je ne peux pas rester ici, impossible de trouver l’occasion de me soigner. 

Et mon ennemi est un adepte des flammes.  

 

« Comment » ? « Pourquoi » ? Ce sont des questions que je me poserai plus tard, même si j’ai un début de réponse pour la deuxième. 

 

Tandis que je fuis, une seule m’occupe l’esprit. 

 

« Quand » ? 

 

Quand l’ordre se décidera-t-il à agir ? Lors d’une attaque contre un mage subjugateur, le lys n’a pas le droit, mais le devoir d’intervenir. Même cachés, les flèches et le feu me poursuivent simultanément, avec précision mortelle, sans me laisser aucune ouverture. 

 

Deux, ils sont au moins deux. 

 

La situation empire. J’entends qu’un simple claquement avant d’être projeté dans les airs. Ce n’est que stabilisé que je comprends. Un piège. Je suis tombée dans un stupide traquenard ! Une corde me suspend par la jambe. 

 

Depuis combien de temps étais-je attendue ? 

 

Qu’importe. 

 

Je réglerai cette question lors de l’enterrement de ces types. J’invoque le feu, je sais que ma petite créature d’ombre va disparaître, mais tant pis, je dois brûler les liens qui m’enserrent. 

 

Un geste vain. 

 

Bien sûr ! Qui serait assez bête pour attacher un utilisateur des flammes avec une corde consumable ? Je dégaine de mon bras valide la lame accrochée à ma taille. Mes agresseurs sont bien décidés à ne rien laisser passer. Je le comprends quand une flèche de fiche frappe la dague, manquant mes doigts de quelques centimètres, me la faisant lâcher. 

À ma grande surprise, aucun trait ne se plante dans ma gorge…

À la place, l’archer dévoile sa présence, avance, me menaçant de son arme. 

 

— Mets tes mains bien en évidence, l’aristo ! Un geste et je t’abats comme un chien ! 

 

Je m’exécute. L’archère, je détermine à sa voix, car son visage caché sous une capuche d’un noir usée et un masque en tissu m’est invisible, hoche la tête. Deux nouvelles personnes apparaissent, tout aussi voilées que la première. L’un s’occupe de me faire descendre. L'autre, un homme à la forte carrure me réceptionne. Il me maintient au sol et entreprend de me fouiller sans ménagement pour me dépouiller de tout ce qui pourrait ressembler à une arme avant de m’attacher les mains dans le dos avec tout autant de délicates. Ses gestes, bien que précis, restent rapides et nerveux. 

 

— Qu’est ce qu’on fait maintenant ? Demande une voix juvénile, sûrement celui qui m’a détaché. On n’a pas de quoi bloquer sa deuxième magie ! 

 

— Tu sais ce qu’on ferait, si ça ne tenait qu’à moi ! 

 

La cruauté et le dégoût audible dans son ton exposent assez clairement son idée. Je dirais... quelque chose comme une mort longue et douloureuse ? 

 

— Ce ne sont pas nos ordres, fait remarquer le troisième homme.

 

— Mais la Dame… commence l’archère

 

— Taisez-vous ! Grogne celui qui me maintient, qui se rend compte des informations qu’ils me donnent.

 

La plus importante ? Je ne périrais pas tant que je ne provoque pas celle avec l’arc.


 

Il porte la main à la flèche toujours fermement plantée dans mon épaule. Mais il arrête son geste et je sens une goutte de sueur me mouiller la nuque. Comment réagir autrement ?

 

Quelque chose arrive. Quelque chose en colère. Quelque chose qui suinte d’une magie agressive. 

 

— J’espère pour vous que...

 

Une douleur vive coupe mes mots et les remplace par un cri de souffrance. Mon kidnappeur a retiré le trait sans délicatesse aucune, se retourne avant de me soulever et me placer devant lui en bouclier humain. La pointe de la munition se tourne vers ma gorge. 

 

— Qu’est-ce qui se passe ? 

 

Le timbre de l’archère m’apprend qu’elle apparaît immunisée par l’ambiance délétère, contrairement au juvénile dont les gémissements m’indiquent la détresse qu’il ressent, face à la puissance qui nous compresse tous. 

 

— Un pas de plus et je la tue ! Grogne la voix dans mon dos. 

 

Pourtant, Lord Glenn, puisque c’est lui, fait quelques enjambées de plus, observe la situation d’un œil froid. 

 

— Contrevenir à la subjugation d’un mage est passible de peine de mort. Mais si vous nous rendez immédiatement Lady Roselynd, la justice d’Êlo sera clémente avec vous. 

 

Quelque chose de grave a eu lieu. Son uniforme porte des déchirures, ici et là. Des taches par endroit.  

 

— On l’emmerde la loi d’Êlo ! s’écrie l’archère derrière moi.

 

Les événements s’enchaînent ensuite très vite. Une flèche fuse vers le commandeur, qui dévie de sa trajectoire et se plante à terre. Mon ravisseur panique, le dard vole vers ma gorge. Mais au lieu de mourir, j’entends un simple bruit sourd et de l’eau qui s’écoule. Puis un cri. 

 

Roselynd aurait peut-être hurlé en voyant un bras, au sol, agrippant encore fermement le carreau.

 

Je... n’ai rien…

 

Le juvénile, à quelques pas de moi, dégaine une paire de dague et court vers moi. Là, j’ai le temps d’apercevoir l’attaque. Une hache d’une taille monumentale l’intercepte. L’arme, lancée avec une telle puissance, dévie à peine de sa trajectoire lorsqu’elle croise le visage du jeune homme, avant de l’arracher totalement. 

 

Je ne peux que lui souhaiter d’avoir connu une mort immédiate et sans souffrance. 

 

Malgré la douleur qu’il doit ressentir, le grand ravisseur semble déterminé à mener sa tâche jusqu’au bout. De son membre valide, il m’enserre l’épaule, sans force. Je me retourne vivement et jette mes bras vers lui. Mais au lieu de rencontrer son torse, c’est sa tête qui atterrit dans mes mains, dans une gerbe de sang aussi silencieuse que dérangeante. 

 

L’archère, dépassée par cette violence unilatérale, hésite. Mais quand son regard croise le mien, qu’il se porte ensuite sur le crâne de son camarade entre mes poings liés, son animosité lui fait regagner ses esprits. Elle encoche une flèche, la pointe vers moi, ses yeux, visibles, n’exprime que de la rage. 

 

Ma réaction… manque d’élégances… 

Peut-être devrais-je blâmer mon instinct de survie ? Je me jette au sol, pousse le cadavre décapité, juste assez pour pouvoir me cacher sous sa masse. Je n’entends qu’un cri en réponse… Puis plus rien.

 

— Vous pouvez sortir. Déclare la voix du Commandeur.

 

Lord Glenn n’a pas bougé. 

 

— Suis-la. Dit-il simplement avant de porter son regard sur moi ? Êtes-vous blessée ? 

 

— Légèrement. Mais si vous pouviez avoir l’obligeance de me détacher… 

 

Un coup d’épée plus tard, me voilà libre. Je soupire. Je n’ai pas encore affronté le loup blanc que je me retrouve mal en point. J’inspecte d’ailleurs ma plaie. Si l’épaisseur de la cape a empêché la flèche d’entrer trop profondément dans mes chairs, son extraction, elle, a causé plus de dégâts. Je vais devoir suturer rapidement. 

 

Je prends une inspiration, me place afin que mon ombre me fasse face ; je fais appel à la magie des ténèbres, plonge ma main parmi elles. J’en sors une trousse de soins. On peut cacher beaucoup de choses dans les recoins sombres de son environnement. Leurs poids ne disparaît pas, ils deviennent inaccessibles en pleine lumière, mais ont au moins le mérite de ne pas m’encombrer. D’une seule main, panser une plaie reste ardu, aussi je brode des points imparfaits, mais qui feront l’affaire. 

 

Lorsque je lève les yeux, je croise ceux du Commandeur qui ne me quittent pas. 

 

— Il est autorisé d’apporter du matériel lors d’une subjugation. Fais-je remarquer.

 

Il me répond d’un demi-sourire, avant de porter son regard sur les dépouilles autour de nous. Oui bien sûr. N’importe qui aurait fléchi face à ce genre de carnage... à moins d’en être totalement désensibilisé. De même qu’utiliser un mort…

 

N’y pensons plus. C’est trop tard.

 

— Je vais envoyer un message de ce pas au camp. Nous reportons la subjugation à un autre jour.

 

— Pas question. Je réponds, après avoir avalé un cocktail d’antibiotique et d’antidouleur. 

 

Si ma réaction l’étonne, il n’en laisse rien paraître. Il se contente de sortir une vasque de sous sa veste et de boire une gorgée du liquide qu’elle contient. 

 

Je me relève, récupère mon arme.

 

— Pourquoi ? M’interroge-t-il.

 

— Qui étaient-ils ? 

 

Son explication ne vient pas tout de suite. 

 

— Ils aiment se faire appeler « braconniers », ils interviennent lors de subjugations peu défendues pour enlever de jeunes mages expérimentés, puis ils demandnet une rançon.

 

— Comme c’est commode ! 

 

— Seriez-vous en train d’accuser le Commandeur du Lys de mentir ? demande-t-il, visiblement amusé. 

 

Est-ce là l’estime qu’il a pour moi ? Me pense-t-il donc incapable d’additionner deux et deux ? 

 

— Vous le faites. Et éhontément ! « Subjugation peu défendue » si votre présence entre dans cette définition, vous vous êtes trompé de profession ! Répondez-moi maintenant, pourquoi être intervenu si tard. 



 

Pour toute réponse, il affiche un sourire moqueur. Peste, je n’ai pas de temps à perdre avec ce genre de gaminerie ! 

J’avance. La forêt devient ici de plus en plus dense. Peut-être devrais-je prendre un détour plus accessible ? 

À vrai dire, je n’ai pas besoin de ses explications, je mettrais ma main à couper qu’un incident l’a retenue ailleurs. Et que des combats ont eu lieu. Une diversion en somme. Ce qui implique une attaque organisée… Quelqu’un souhaite vraiment que j’échoue. Mais de là à employer tant de ressources… Même quelqu’un comme Garance n’utiliserait pas de moyens aussi blasphémant. 

 Mais le fait que l’on m’a abandonné sans surveillance effective laisse présager deux possibilités assez inquiétantes. La première, une incompétence crasse, la seconde...

 

— Beaucoup de ces... braconniers sont postés dans les environs.  Cessez votre subjugation le temps que nous nous en chargions.

 

Je ne me retourne pas, mais j’entends qu’il me suit. 

 

— Ceci est votre problème, vous me protégez de ces « braconniers », je me concentre sur ma subjugation. 

 

Aucune réponse. Je m’arrête, pivote vers lui. 

 

— Lord Glenn, à quel point avez-vous confiance en vos hommes ? 

 

Il me répond d’une grimace. Comme il semble refuser de me donner un éclaircissement, j’enfonce le clou.

 

— Pensez-vous qu’un traître ait pu ouvrir la voie à ces braconniers ? 

 

— Vous n’avez peur de rien. 

 

Sa réplique, amplifiée par une colère contenue, sonne comme une menace. Bien sûr, mon accusation, sérieuse, pourrait jouer en ma défaveur si elle s’avérait sans fondement. 

 

— J’ai une confiance absolue en mes hommes. 

 

J’hésite encore à lui exposer ma seconde théorie lorsqu’une montée anormale de la température dans mon dos me met en alerte. Les feuillages autour de nous entrent dans une combustion si intense qu’ils tombent en cendre en quelques secondes. La chaleur devient dangereuse, même pour un mage de feu. Lord Glenn semble avoir le souffle coupé par le choc thermique. 


 

Je me retourne, lentement. La zone, maintenant défrichée, nous permet de voir l’épicentre de l’incendie. 

 

FUIS

 

Le loup blanc, Kadara se trouve là, a quelques mètres de nous. Dans sa gueule, il tient une forme enflammée, une torche d’un jaune laiteux qui ne tombe pas au sol, non. Mais les cendres, elles, s’envolent au vent. Deux figures noires, des braconniers, lui font vaillamment face. Mais la bête n’a besoin que d’un mouvement de tête, pour qu’elles partent en fumée. 

 

FUIS

 

Puis le regard de Kadara tombe sur moi. 

FUIS

 

Je ne comprends pas. Comme toutes créatures magiques, le loup demeure un prédateur pour l’homme… Mais pas de ceux qui provoquent des affrontements aussi agressifs ou injustifiés. Roselynd en reste la preuve. Bien qu’elle l’ait attaqué, il n’a pas utilisé ses flammes contre elle, juste ses crocs et griffes. Kadara est mesuré. Prudent. Il tolère les humains, les aime parfois comme ses propres enfants. C’est ce que le Livre dit, ce que tout le monde pense.  

 

FUIS

 

— Si vous voulez bien m’excuser Lady Roselynd, quelques braconniers réclament mon attention ! Lance Lord Glenn. Si vous souhaitez abandonner la subjugation, criez.

 

Lorsque je me tourne vers lui, il a disparu. 

 

Je n’ai pas le temps de me préoccuper d’un détail aussi trivial. Le loup ne me quitte pas des yeux, avance vers moi.

 

FUISFUISFUISFUISFUISFUIS

 

Je prends mes jambes à mon cou.

 

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Alice_Lath
Posté le 24/03/2021
"Je me lève et, ostensiblement, invoque une boule de feu. La déflagration qui suit me rend sourde pendant un petit moment. Je ne suis pas la seule, mais au moins maintenant le silence règne." => J'ai trouvé ce passage un peu too much je dois dire, j'ai trouvé ça bizarre, enfin, chuis pas fan
Sinon, pour le passage avec Glenn et les braconniers qui agressent Rose, pareil, j'ai trouvé ça un peu confus
Pour le passage aussi de la rumeur de Garance au sujet de Rose et Glenn, j'ai trouvé aussi qu'on s'étalait un peu dessus, alors que c'est pas tellement important
En dehors de ça, le chapitre est vraiment très cool, on s'attache toujours autant à l'héroïne et on a hâte de la voir réussir envers et contre tous haha et surtout venger l'ancienne propriétaire du corps. Je croise les doigts pour Kadara, même si je pense bien qu'elle va y arriver, après tout, elle n'a pas tellement le choix
Pandasama
Posté le 24/03/2021
Bonjour,

Merci pour ton retour, comme d’habitude ! Je ne te cache pas que ce chapitre (et le suivant) ont été particulièrement difficiles à écrire, donc il doit rester beaucoup de maladresse !
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