L'arbre qui cache la forêt

Notes de l’auteur : Une jeune noble s'enfuit dans la forêt en compagnie d'une chasseresse.

— Rien n’est jamais acquis à l’homme, ni sa force ni sa faiblesse [...].

Il n’y a pas d’amour heureux, George Brassens.

 

 

La comtesse de Morlakie, Philippa de Varna, peinait à suivre la chasseresse dans le layon boueux. Elle avait renoncé à repousser la sueur de son front de revers de manches encore plus moites que ses cheveux. L’humidité du sous-bois imbibait sa robe déchirée et remontait par capillarité sournoise vers ses cuisses. Ses jambes enchaînaient les pas sans réfléchir, les muscles endoloris par des heures de marche forcée. La tête lui tournait, souvent.

Pourtant, elle ne se plaignait pas. Une dame de sa condition ne pouvait se permettre de se lamenter tel un enfant gâté devant la femme qui la menait dans cette forêt dense où nul ne se hasardait sinon quelques aventuriers audacieux – ou fous. La jeune noble éprouvait une certaine « admiration » pour cette fille des bois qui cheminait sans soucis, à peine gênée par les bosquets de ronces ou les troncs couchés au sol, malgré son paquetage et ses armes. Un vrai poisson dans l’eau.

Le courage ne suffit pas toujours hélas ! La comtesse trébucha. Elle ne réussit pas à se relever. Son corps souffrait trop. Il ne lui obéissait plus. Comment aurait-elle pu imaginer qu’elle mourrait dans la sueur et la boue d’une forêt impénétrable ? Sa garce de tante, sa propre marraine, la sœur de son père, avait dû préparer son terrible plan depuis des années. Et maintenant, elle était maitresse des terres de Morlakie. Quelle truie !

Non, jamais ! Pas tant que je suis en vie !

Mais sans armes, sans domaine et sans argent, comment la jeune comtesse pourrait-elle reconquérir ses biens ? Surtout si elle ne survivait pas. Elle se sentait si impuissante. Si faible ! Sans l’intervention de la chasseresse, sa dépouille se ferait bouffer par les sangliers dans un fossé fangeux après avoir été égorgée par des soudards. Et sa famille ? Gisait-elle aussi dans une bauge à cochon ou bien en terre consacrée ? Des larmes d’épuisement et de désespoir coulèrent sur ses joues brûlantes. Une rage profonde lui noua l’estomac. Ses doigts craquèrent sous la hargne.

            Une ombre se dressa devant elle. La comtesse découvrit une main tendue. Le visage de la guide n’exprimait rien. Ni compassion, ni aucun mépris. Juste un geste d’aide banal. De Varna touchait le fond. Le comté était perdu, sa famille massacrée. Mais dans cet épais bois, une inconnue, qui lui avait déjà sauvé la vie sans raison, lui apportait un soutien désintéressé. Un courage nouveau afflua sans ses veines.

Après plusieurs heures de marche, les deux femmes firent un arrêt au bord d’une boutasse. Le ventre affamé de la comtesse la poussa vers un petit bosquet épineux présentant des bais. Elle en prit une avec avidité, la bave aux lèvres. Une poigne puissante lui saisit la main, lui faisant lâcher le fruit. La chasseresse lui nettoya immédiatement les doigts à l’aide de sa gourde.

— Ce ne sont pas des mûres, mais des graines à poisons mortels.

La jeune noble écarquilla les yeux. La ressemblance était pourtant si frappante. N’importe qui aurait pu se tromper ! Dire qu’elle put s’empoisonner. Elle se retint de verser des larmes. La guide lui tendit une pomme pour combler le vide de son estomac.  

Après cet incident, elles reprirent leur longue marche. Ni la chasseresse ni la comtesse ne disaient mot. Les derniers rayons du soleil perçaient l’horizon quand elles parvinrent à un escarpement rocheux colonisé par les mousses.

— Là-haut.

De Varna pâlit. Un vertige la saisit face à cet obstacle.

— Jamais je ne pourrais monter !

— Je vais vous porter.

La chasseresse ligota la comtesse puis l’ascension débuta. L’estomac de De Varna se noua d’humiliation, emmaillotée comme un nourrisson. La triste vérité la frappa plus encore que cette honte : jamais ses bras n’auraient supporté d’éteindre la grimpeuse durant le temps de l’escalade. Elle se résigna donc à subir cet affront tandis que la puissante musculature de sa guide les hissait avec l’abri.

 

 

            La jeune noble s’écroula, le souffle haletant. La varappeuse resta debout tout en reprenant sa respiration. La comtesse essaya de faire bonne figure face à cette paysanne à la carrure d’ours. Hélas, son corps fourbu la laissait molle. Invisible depuis le sol, ce renfoncement offrait un lieu de repos idéal, loin des animaux sauvages et protégeant des intempéries.

La comtesse admira de la dextérité de la chasseresse pour allumer le feu à l’aide d’un silex et d’une petite barre de fer. Dans son château, les domestiques s’occupaient de cette tâche. Comment aurait-elle fait si elle s’était retrouvée seule dans ces bois ? Elle serait morte de froid, la nuit, à la merci des bêtes.

Elle se rapprocha des flammes. Son corps frissonnait à cause de l’humidité de ses vêtements. La chasseresse lui posa une grosse peau tannée sur les épaules.

— Je vous remercie pour l’aide que vous m’apportez. Sans vous…

— Épargnez-vous les formules de politesse. Nous ne sommes pas encore sauves. Un groupe de six hommes nous suit depuis l’embuscade. Vous êtes lentes et vous vous déplacez plus bruyamment qu’un troupeau de sanglier et pire, vous laisser encore plus de traces qu’eux.

Une grimace d’indignation déforma le visage de De Varna. Jamais de toute sa vie une roturière ne s’était ainsi adressée à elle ! Comment osait-elle ? Malgré les circonstances, la comtesse lui restait supérieure. Elle ignore si ce fut la fatigue ou la nécessité, mais aucune parole de reproche ne franchit ses lèvres tremblantes de colère.

 La chasseresse sortie de la viande séchée du sac.

— Mangez et buvez beaucoup d’eau. La route est longue jusqu’à Vierla. Là, et seulement là, vous serez en sécurité.

— Comment vous nommez-vous ?

— Pastoura.

 

Aouuuuh !

La comtesse s’éveilla la peur au ventre. Des loups ! Les hurlements émanaient de la forêt comme si elle les poussait elle-même. Elle ne distinguait rien. Les arbres disparaissaient dans les ténèbres de la nuit.

Installée près du feu, Pastoura raclait une peau de lapin en chantonnant paisiblement une complainte : quand reverrais-je, hélas, de mon petit village fumer la cheminée, et en quelle saison[1].

— Ils ne peuvent pas monter jusqu’ici, n’est-ce pas ?

— Aucun risque. Même si nous dormions dans la forêt, nous n’aurions rien à craindre. Les loups n’approchent pas l’homme. Les gens comme vous avez une vision faussée des prédateurs. Les ours sont plus à redouter, car il est difficile de leur tenir tête et les arbres n’offrent pas un refuge sûr. Mais les bêtes les plus dangereuses, ce sont les sangliers.  

— Ce gibier ? Certes, il n’est pas doux, mais lors des chasses…

— Monter sur des chevaux avec une meute de chiens et une dizaine d’hommes, oui peut-être… mais lorsque vous vous retrouvez nez à nez avec une laie et ses marcassins ou même un vieux mâle, courir et montrer dans un arbre est la meilleure chose à faire.

Pastoura dévoila une horrible cicatrice sur son mollet.

— Vivre dans les bois comme je le fais nécessite des savoirs que vous, nobliaux, ne connaissez point, car tout vous arrive dans la bouche et les dangers sont toujours écartés. Sans moi, vous n’auriez pas vécu seule longtemps. 

De nouveau, la comtesse n’apprécia pas son ton condescendant. Elle lui devait peut-être la vie, mais en aucun cas une femme de basse extraction ne pouvait se permettre de s’adresser à elle de cette manière. Dans d’autres circonstances, elle l’aurait rabrouée voire même corrigée. Mais elle ne pouvait risquer de perdre sa meilleure alliée du moment. Elle se tut. Mais au fond, elle savait que la chasseresse avait raison. Les baies toxiques.

Le sommeil la regagna rapidement malgré sa contrariété.

 

            La comtesse s’éveilla peu avant l’aube. La fine rosée insinua dans ses vêtements. Elle grelotta. La fatigue l’écrasait autant que le froid la mordait. Ses yeux la brulaient. Pastoura dormait assis, la tête sur les genoux. La chasseresse ne semblait pas craindre l’humidité matinale pas plus que la fraîcheur. De Varna l’observa. Elle ne devait pas bien être plus âgée qu’elle. Avec son épaisse peau de bête sur le dos, elle ressemblait à un ours assoupi.

 

            Quelque chose la secoua. La comtesse s’était rendormie sans s’en rendre compte. Pastoura l’incita à se lever. Ce fut rude : ses muscles plus durs que la pierre se desserrèrent en se déchirant. La dernière fois qu’elle sentit si mal fut lors de sa première leçon d’équitation où elle avait dû être alitée deux jours entiers faute de pouvoir bouger.

Après une collation frugale, les deux femmes reprirent la route.

— Nos poursuivants sont à plus d’une demi-journée de marche. Nous devons aller vite pour éviter qu’ils ne nous retrouvent.

Philippa  resta médusée. Comment pouvait-elle savoir cela ?

Avec son corps déchiré par les courbatures, elle n’était pas sûre de suivre la cadence jusqu’à Vierla. Mais elle ne pouvait pas être rattrapée par les reîtres. Ignorant l’art des armes, elle ferait une proie facile et Pastoura ne ferait pas le poids face aux mercenaires.  

            Avancer dans ces bois denses était pénible. Les layons tracés par les animaux disparaissaient dans les fourrés. Peu d’hommes s’y aventuraient et ce coin de forêt n’était pas entretenu comme le sont habituellement les forêts seigneuriales. Les arbres couchés représentaient de véritables obstacles, les ronces des herses infranchissables. La robe de la comtesse s’émiettait au fil des heures, ainsi que ses forces. À plusieurs reprises, elle supplia Pastoura de s’arrêter. Mais sa guide refusait. Elles devaient conserver le peu d’avance dont elles disposaient. De plus, De Varna souhaitait effectuer des arrêts dans des lieux qu’elle ne jugeait qu’à l’aspect plaisant. La chasseresse les estimait toujours trop dangereux : trop ouvert ou exposé, sur un chemin de gibier ou bien une souille à sanglier.

 Le soleil avait passé son zénith quand elles firent enfin une petite pause près d’un ruisseau. De Varna rafraîchit ses pieds endoloris par la marche tandis que Pastoura remplissait sa gourde. L’admiration de la comtesse pour la guide ne cessait de croître. Aucun des efforts qu’elle produisait n’avait de pouvoir sur elle, bien que son visage affiche une expression sombre.

La reprise fut dure. Parfois, il est préférable de continuer, quitte à s’écrouler à la fin, plutôt que se reposer et être incapable de repartir. Peut-être est-ce ce que Pastoura aurait fait si elle n’avait pas la comtesse à gérer.

À la nuit tombée, la forestière s’installa dans un petit campement abandonné. Les voyageuses auraient juste la place d’y tenir.

Une fois encore, Philippa s’effondra. Son estomac cria famine. Ses jambes ne réagissaient plus, trop endolories.

Pastoura déposa son paquetage. Elle fit un feu puis se saisit de ses armes.

« Je reviens » fut ses seules paroles.

 

            La pleine lune brillait et la chasseresse ne revenait pas. De Varna serra ses genoux dans les bras près du foyer pour se rassurer. À chaque bruit anormal, elle sursautait. À chaque fois, ses yeux s’illuminaient d’espoir de voir réapparaître sa guide. Des pensées noires l’assaillirent. Et si Pastoura ne rentrait pas ? La noble ignorait où elle se trouvait ; elle ne savait pas comment s’orienter. Sans arme, elle ne pourrait se défendre contre les animaux sauvages et les rôdeurs. Elle était vulnérable, incapable de survivre par elle-même dans cet environnement hostile. Cette faiblesse la dégoûta. Dans son domaine, elle dépendait des domestiques bien qu’elle ne s’en soit jamais rendu compte de cela auparavant.

— Coucou ma jolie !

De Varna bondit. Elle percuta un homme. Deux, trois puis quatre ruffians l’encadrèrent. Les mercenaires de sa tante. La comtesse contint ses tremblements. Elle ne devait pas exposer sa peur à ces rustres bien qu’elle lui tordit les boyaux.

— Je vous ordonne de me laisser tranquille !

— C’est qu’elle donne des ordres la donzelle. Vous nous donnez quoi en échange ?

Philippa voulut répliquer « la somme que vous désirez », mais elle n’avait plus rien. Ces hommes la traquaient depuis des jours, elle ne s’en sortirait pas par une simple promesse. Elle se sentit désemparée.

            La comtesse fuit. Un reître l’attrapa avant qu’elle ait quitté la clairière. Elle hurla et se débattit comme une bougresse. Mais la poigne de fer de son agresseur et son épuisement la terrassa.

— Est-ce qu’on la tue ? Ou est-ce qu’on s’amuse un peu ? proposa l’un des maraudeurs.

— J’connais pas les cuisses des nobles dames. Faudrait peut-être tester… Hé Jacquot ! Ramène tes fesses !

Philippa serra les dents. Son visage se figea dans une expression hautaine. Elle ne voulait pas donner le plaisir à ces rustres de la voir supplier.

— Hé Jacquot qu’est-ce tu fous ?

— L’Fernand, va voir, mais je pense qu’il est allé pisser.

— T’a qu’à y aller toi-même.

— Oh la ferme ! Et va voir !

Le dénommé Fernand s’éloigna vers les fourrés.

Un bruit anormal détourna les hommes présents malgré leur envie perverse.

— Qu’est-ce c’était que ça ?

— Jacquot ? L’Fernand ? Hé ! Les gars !

Pas de réponse.

Les trois reîtres observaient les bois avec attention. Le feu de camp ne permettait pas de voir à plus de quelques mètres.

Une flèche traversa la gorge d’un mercenaire. Il s’effondra dans un gargarisme de sang.

— Bordel !

L’agresseur de la comtesse resserra sa poigne. Tandis que ses camarades restaient à couvert pour essayer de savoir d’où provenait le tir, il se plaqua contre un arbre en utilisant sa prisonnière comme bouclier humain. Le second fit de même.

— Par là ! Ça venait de par…

Il ne finit pas sa phrase.

Tout était allé très vite.

— Merde, c’est l’autre truie qui nous canarde !

— Cré vingt’dioux, trouve-la !

La comtesse, les larmes aux yeux, cherchaient désespérément sa compagne dans les ombres. En vain.

— Sort de là sale truie ! Ou j’te jure que la saigne comme un pourceau !

De Varna poussa un cri de douleur quand la lame de son agresseur lui érafla la gorge.

Encore plus discrète qu’un chat, Pastoura se dévoila, son arc bandé, prêt à tirer.

Un sentiment de soulagement envahit la prisonnière à cette apparition. Un espoir de vivre afflua ses veines et lui apporta une nouvelle force. Reprenant ses esprits, elle réfléchit à la manière d’aider sa compagne. Cette dernière ne pouvait pas abattre son agresseur sans courir le risque de la blesser – au mieux. Mais elle devait agir.

— Alors la gueuze, qu’est’ce tu vas faire ?

La chasseresse ne bougeait pas, prête à saisir la moindre opportunité.

Feignant la surprise, De Varna jeta un regard vers le sous-bois.

— À moi la garde ! hurla-t-elle en se débattant.

Par réflexe – ou idiotie —, le mercenaire se tourna pour faire face au nouveau groupe. Une flèche lui transperça la tête avant qu’il ait pu comprendre son erreur.

            La comtesse bondit en avant dès que la poigne la lâcha. Elle s’écroula devant Pastoura, incapable de soutenir son poids. De Varna fondit en larme, épuisée par trop d’émotion.

La chasseresse la prit dans ses bras et la laissa pleurer tout son soûl, avant d’installer la noble près du feu.

Après avoir évacué les cadavres, elle prépara un bouillon à partir de simples.

— Pourquoi faite-vous tout ça pour moi ?

— Parce que votre père était un homme bien. Et que j’espère que vous le soyez aussi.

 

 

            Le soleil trônait haut dans le ciel quand la comtesse s’éveilla. Sa tête lui faisait un mal de chien tout comme ses muscles qui se déchiraient à chacun de ses mouvements.

Près du foyer, Pastoura préparait un ragot[2]. N’ayant plus à fuir, elles pouvaient apprécier un vrai repas. La journée s’écoula avec lenteur. De Varna enchaînait les phases de sommeil et les moments d’échange avec Pastoura. Cette dernière parla beaucoup de son petit village, à mi-chemin entre deux royaumes. Elle évoqua en terme élogieux du défunt comte qui avait permis à son lieu de naissance de prospérer ces dernières années. De Varna sentit la passion contenue dans les dires la chasseresse. Elle fut étonnée d’entendre la poésie que sa sauveuse déclamait. Mais dans toutes ses paroles, la noble percevait aussi les inquiétudes et les angoisses du futur, surtout maintenant que son père était mort.

            En fin de journée, Pastoura lui tendit un couteau.

— Je vais vous apprendre à vous défendre.

— Je ne suis pas une combattante.

— Je n’ai pas dit combattre. J’ai dit défendre. Combattre c’est aller à l’encontre de l’autre en espérant le tuer et ne pas être tué. Se défendre c’est sauver sa vie en cas d’attaque. Ce que je vais vous enseigner ne vous permettra pas d’occire un agresseur, mais de le blesser pour fuir. Dans votre cas, je pense que c’est la meilleure des choses à faire.

La comtesse grinça des dents. Se sauver sonnait comme une honte à ses oreilles et cette dernière pesait déjà sur ses épaules.

— Quand on n’a pas la possibilité d’affronter de face un adversaire, on trouve d’autres moyens. Il faut savoir se mettre en sécurité quand cela est nécessaire. Si je me retrouve face à une harde de sangliers, je cours. Maintenant, si vous voulez bien que l’on commence ?

            Dans l’heure qui suivit, Pastoura enseigna quelques tours à la comtesse pour se défaire d’une emprise ou bien pour poignarder un homme. Des gestes simples et rapides.

— Et toujours ma Dame, toujours, gardez ce couteau avec vous.

 

*

 

            Le scandale éclata à la cour quand Phillipa de Varna réapparu. Les éloges funèbres de sa famille, dont les siennes, résonnaient encore dans les oreilles de la noblesse. Les rumeurs coururent bon train sur sa réapparition miraculeuse. Dans ce nid de vipères, la comtesse savait que des jeux d’alliance se nouaient déjà pour récupérer son bien. Surtout qu’elle apprit que sa tante, l’organisatrice de l’attaque, était morte elle aussi. Ses terres devenaient donc la propriété de son beau-frère, le duc de Ligarche. Il était de notoriété publique que cet homme cherchait depuis des années à acquérir le territoire des Varna où se trouvait la vallée natale de Pastoura.

L’annonce du décès de sa marraine fit rager De Varna. Elle détruisit un meuble de sa chambre au grand désarroi des domestiques. D’un côté, la comtesse était ravie que cette truie soit morte. Elle regretta juste de ne pas l’avoir envoyée au bourreau elle-même. De plus, maintenant que son domaine avait atterri dans les mains d’une autre maison que la sienne, il allait falloir batailler encore plus pour obtenir réparation.    

 

            Loin des affaires seigneuriales qu’elle ne comprenait pas, Pastoura passait beaucoup de temps à parcourir le château. Les nobles l’observaient d’un œil mauvais ou curieux. Bien qu’elle ait sauvé la comtesse, elle restait une manante. Mais comme elle se trouvait sous la protection de Philippa de Varna, personne n’osait trop ouvertement lui manifester leur mépris. Au contraire, elle suscita l’intérêt de certains, dont Guy de Reiz, un intrigant opportuniste.

 Mal à l’aise au sein de ce monde responsable des nombreux drames qui touchèrent jadis son village, Pastoura n’appréciait pas de s’attarder en leur compagnie. Quand la comtesse ne la désirait pas à ses côtés pour des rencontres et repas aussi longs qu’ennuyeux, la chasseresse passait une grande partie de ses journées dans les vergers du château.

— Vous aimez ce lieu n’est-ce pas ?

Elle jeta un regard contrarié à Guy de Reiz. Elle n’appréciait pas son comportement mielleux. Sa fausse gentillesse puait à des kilomètres à la ronde. Elle se contenta d’un silence.

— Il se dit que vous venez du petit village de l’Alpinaz ? J’y ai fait plusieurs arrêts par le passé, lorsque je me rendais au royaume de Mastrigg. Un endroit charmant. Quand il n’est pas ravagé par les mercenaires. Comme il y a quelques jours.

Pastoura pâlit bien qu’elle tenta de ne pas paraitre touchée. La paix qui régnait sous la gérance de la famille de Varna avait disparu avec son maître. Ces seigneurs de guerres pourris se fichaient du sort de leur peuple. Combien de villageois avaient été tués pendant ce raid ? Des amis à elle ?

— Ce que je vous dis vous émeut n’est-ce pas ? Comme je le comprends. Mais que voulez-vous, ce petit bourg se trouve sur un passage convoité. Les habitants sont forts riches grâce aux échanges entre les deux royaumes. Il est normal que les seigneurs…

— Taisez-vous !

Les doigts de la forestière blanchirent. Elle pesta contre cet homme qui prenait un certain plaisir à lui raconter ces choses-là. Elle rageait de l’avoir écouté. Cette faiblesse la rendait encore plus folle que la triste nouvelle.

Guy de Reiz vint s’installer près d’elle.

— Je vous prie de m’excuser. Je ne souhaitai nullement vous peiner.

Pastoura se leva sans rien ajouter et gagna les appartements qu’elle partageait avec la comtesse. Sa mauvaise humeur ne passa pas inaperçue. Elle en parla en espérant qu’une fois ses terres recouvrées, De Varna ferait cesser ces attaques.

La jeune noble fut navrée de la nouvelle, mais se trouva incapable de faire quoi que ce soit dans l’immédiat. Son domaine ayant circulé de mains en mains, plusieurs mois risquaient d’être nécessaires pour réussir à prouver qu’il lui reviendrait de droit.

 

            Un soir, la chasseresse, faisant fi des règles de bienséances, pénétra en premier dans un boudoir de la comtesse. Un assassin lui tomba dessus. Elle le maîtrisa sans peine.

À la cour, l’affaire fit grand bruit. Pourquoi aurait-on voulu tuer cette vilaine ? Ridicule. Mais la véritable cible ne faisait aucun doute. Quelqu’un ne souhaitait pas que De Varna retrouve les droits de ses domaines. Et cette personne désirait à la mettre à mort. Les premiers soupçons allèrent vers le duc de Ligarche. Il nia les faits. Philippa aussi ne le pensait pas coupable. Bien qu’il ait pu comploter avec sa tante et ordonné le massacre la famille, il n’était pas stupide pour envoyer un tueur à Vierla.

Pastoura, à l’esprit moins alambiqué, ne comprenait pas que la comtesse ne croit pas en cette théorie. L’affaire était très simple. Seul Guy de Reiz la soutenait dans son idée.

— J’ai les oreilles un peu partout, vous savez. D’ailleurs le duc vient ici pour défendre sa cause auprès du roi. Tous les avantages sont de son côté à l’heure actuelle. Votre maîtresse – sans terre et sans fortune – aura du mal à reprendre ce qu’elle estime être sien. Si Ligarche n’était plus là, elle pourrait récupérer son bien.

L’intrigant était habile et Pastoura le savait. La graine qu’il avait déposée en elle faisait son chemin. Le responsable des soucis de son village était le duc et ses volontés belliqueuses. S’il disparaissait, Philippa serait de nouveau maîtresse chez elle. Le calme reviendrait. Tuer cet homme pouvait servir sa cause et celle de la comtesse. Mais était-ce juste ? Qu’encourrait-elle si les gardes la découvraient ? La voie sur laquelle De Varna souhaitait s’engager s’avérait hasardeuse. Tout le monde le disait. Même elle en doutait. Et si elle échouait ? Peut-être obtiendrait-elle une compensation, mais en aucun cas elle ne pourrait protéger son village. Alors que si elle le tuait…

            L’idée était désormais bien enracinée dans son esprit. Pour simplifier les choses, les rendre plus rapides, Pastoura devait se débarrasser du duc. Guy de Reiz, à diverses occasions, lui glissait nonchalamment des indications sur sa future victime : il aimait bien les jeunes femmes fortes, il prenait toujours un bain après son souper… Ces informations de notoriété publique s’échangeaient avec une banalité effrayante. La chasseresse connaissait les habitudes de certaines personnes qu’elle n’avait jamais rencontrées.

 

            Le premier soir de l’arrivée du duc de Ligarche, Pastoura l’observa comme un fauve guette sa proie. Sous ses airs précieux, elle découvrit un homme sûr de lui. La manière dont il maniait son couteau à table démontrait une habileté avec les armes. Elle remarqua ses mains calleuses. Les vêtements lui donnaient une épaisseur trompeuse. Cependant, son maintien et sa souplesse de pas indiquaient à une très bonne condition physique. Ligarche ne correspondait pas à l’image que lui avait dépeinte Guy de Reiz. Elle devrait se montrer plus prudente, car il serait en mesure de lui résister.

 

            Le lendemain, Pastoura ne se présenta pas au dîner prétextant une indisposition. Elle se rendit dans les appartements du duc dans une tenue de servante volée. Personne ne la remarqua malgré le couteau à sa ceinture. La chasseresse comprit comment un assassin avait pu circuler sans soucis dans les couloirs du château pour saigner la comtesse.

            Pastoura s’agaça de ses mains moites. Tuer ne la gênait pas. Pour survivre dans les bois, elle l’avait fait de nombreuses fois. Et pas que des animaux, souvent bien moins dangereux que les hommes. Mais ce soir, elle égorgerait un noble. Sa vie serait menacée. Elle croyait peu aux allusions de Guy de Reiz de la soutenir en cas de problème.

            Au détour d’un couloir, à quelques pas de la chambre de Ligarche, elle croisa la comtesse.

— Mais que faites-vous là ? Et dans cette tenue ?

De Varna remarqua le couteau que la chasseresse tenta de dissimuler.

— Bon sang !

Avec une poigne qu’elle ne lui connaissait pas, Pastoura fut entraînée dans une pièce.

— Mais qu’aviez-vous l’intention d’accomplir avec cette arme ? Tuer le duc ?

— Ne vous mêlez pas de ça. Je vais régler les problèmes à ma manière. Tout le monde y gagnera.

La comtesse l’empêcha de sortir en se plaçant devant la porte.

— Et moi qui croyais que le venin de Guy de Reiz ne t’empoisonnerait pas, je me suis bien trompée ! Tuer le duc n’arrangera aucunement nos soucis ! Cela ne fera que les empirer.

— Vous récupérez votre domaine et moi je sauve mon village, je ne vois pas en quoi cela aggravera les choses.

Pastoura se contenait.

— Tu n’es pas familière des intrigues de cours ! Tu n’as aucune idée des conséquences de tes actes ! Si le duc meurt, ses biens, même ceux qu’il a spoliés, reviendront à ses fils ou à certains de sa parentèle. Je te passe les détails, mais son aîné est faible. Dès que son père décède, c’est une vraie guerre de succession qui éclatera. S’il est assassiné, ses alliés vont désigner un coupable, peu importe qui, pour provoquer un conflit. Ton village ne pourra qu’être une victime ! Certaines personnes n’attendent que ça ! Guy de Reiz est maître en ce domaine ! Je t’en prie ! Renonce !

La chasseresse sentit sa détermination faillir. La comtesse jouait sur son terrain. Elle devait savoir ce qu’elle faisait. Ici, Pastoura ne possédait pas les connaissances nécessaires pour appréhender les conséquences de ses actions. Elle pouvait peut-être vivre dans les bois parmi les serpents, mais pas dans le nid de vipères que pouvait être une cour.

— Je vois bien que c’est dur pour toi. Le sort de ton village te préoccupe beaucoup. Mais procéder comme tu le fais n’arrangera pas les choses. Je t’en prie. Laisse-moi agir comme toi tu as agi dans la forêt pour moi. Je t’apprendrai à évoluer dans ce monde hostile : de qui se méfier, à qui offrir sa loyauté, quels sont les intérêts des uns et des autres.

Pastoura ne dit rien, mais elle se plia aux arguments de la comtesse. Elle se rendait compte qu’elle avait été manipulée pour des desseins qu’elle ne maîtrisait pas. Pour elle tout était simple. Mais cela n’était que des apparences.

Philippa lui mit une main sur l’épaule en guise de soutien, heureuse que la chasseresse lui fasse confiance.

— Après le repas, je vais jouer une carte que mes adversaires n’ont pas vue venir. Tu m’accompagneras.

           

            Les deux femmes se rendirent dans les appartements d’un vieux sir, Armand de Courtchamps, un ancien ami du père de la comtesse. Pastoura ignorait ce qu’elle voulait négocier avec cet homme. Présent depuis leur arrivée, ce dernier ne s’était pas révélé comme un allié ni comme un ennemi.

— Entrez.

Le corps inanimé de Courtchamps gisait au sol. Un assassin caché derrière la porte se saisit de Philippa et lui posa un couteau sous la gorge. Pastoura sortit son arme.

— Fais un pas et je la saigne.

— T’es pas venu pour ça crétin ! répliqua avec courage la jeune noble.

De Varna planta une lame dans le flanc de son agresseur. L’homme hurla. D’une clé de bras, elle se dégagea.

La chasseresse bondit. Elle plaqua l’assassin au sol et l’immobilisa.

— Qui t’envoie, sale rat ?

Il ne répondit pas. Dans les couloirs, les appels à l’aide de la comtesse résonnèrent. Les gardes débarquèrent et saisirent le tueur. De son côté, De Varna aida de Courchamps à se relever. Ce dernier n’avait rien.

— Par toutes les entrailles des morts ! Je me suis fait avoir comme un jouvenceau !

— N’ayez pas honte de vous sir. Cela aurait pu arriver à tout le monde.

— J’ignore qui vous en veut, comtesse, mais il est obstiné. En tout cas, je ne puis que vous féliciter pour votre acte. Vous avez fait preuve d’un grand sang-froid.

— Je vous remercie. Je dois cet exploit à Pastoura qui m’a enseigné comment me défendre.

— Jeune fille, je ne puis qu’être admiratif.

            Après plusieurs ronds de jambe et autres flatteries de circonstances, De Varna en vint au fait : une demande en mariage. Le vieux sir manqua de s’étouffer tout comme Pastoura.

— Je suis sans terre et sans fortune. Je sais que vous n’appréciez pas le duc de Ligarche et qu’un conflit avec Mastrigg ne vous serait pas bénéfique. Vous n’avez pas non plus d’héritiers directs. De plus, vous détestez ceux qui capteront vos propriétés. Je connais votre goût pour les pieds de nez. En m’épousant, vous mettez votre domaine en dehors des griffes des rats qui la convoitent. Moi, j’y gagne une sécurité dans la lutte pour récupérer ce qui me revient de droit.

Avant que Courtchamps puisse dire un mot, elle ajouta :

— Je m’engage également à vous donner un héritier. 

Le vieil homme éclata de rire.

— Vous ne manquez pas d’audace jeune fille. Vous tenez bien de votre père. Mais j’ignorais que vous l’étiez à ce point. Cela ne m’étonne guère en fait. On laisse rarement aux femmes la chance de prouver qu’elles possèdent les mêmes qualités que les meilleurs de nos fils. J’avoue que j’ai peu à gagner dans votre proposition. Attendez avant de protester. L’idée d’avoir un héritier m’enchanterait. Mais l’âge aidant, la chose est incertaine. Je ne considère donc pas cet argument valable. Surtout que, j’en suis persuadé, une demoiselle de votre trempe n’aspire pas particulièrement à pratiquer le coït avec un homme comme moi. Ceci dit, vous avez raison. Je ne tiens pas à ce que mes terres tombent entre de mauvaises mains. Et pour cette seule raison, je suis prêt à accepter votre proposition.

            Un sourire ravi illumina le visage de De Varna. Dans son combat pour retrouver ses biens, elle venait de marquer un point. Elle se tourna vers Pastoura restée muette. Elle ignorait à quel jeu la comtesse jouait.

Parce que leur partie était risquée, les deux futurs époux firent appeler un notaire pour réaliser un contrat de mariage. De Varna s’engageait à laisser le domaine de Courtchamps à l’héritier qui naîtrait de cette union.

L’affaire conclut. Pastoura ne put s’empêcher de questionner la jeune noble.

— Les subtilités de mon monde t’échappent encore. Je te les enseignerai. J’ai besoin de quelqu’un comme toi à mes côtés. Si je réussis à reprendre mes propriétés, sache que ton village sera en sécurité, autant que quand mon père régnait. Mais pour cela, je dois me reconstruire. Actuellement, sans terre, je suis vulnérable ! Je ne peux me reposer sur rien : ni biens ni armées ! En épousant sir de Courtchamps, je gagne un endroit où m’établir. Un lieu sûr. Et tu verras, ce n’est qu’un pas vers la reconquête. Il est hors de question que nous restions des cibles ! Toi dans l’angoisse de l’avenir de ton village et moi proie des tous les complots

            Les deux femmes s’empoignèrent, ravis l’une de l’autre. La reconquête s’annonçait.

 

[1] Extrait de Ulysse, in Les Regrets, de Joachim du Bellay, 1558.

[2] Jeune sanglier

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SalynaCushing-P
Posté le 11/01/2020
J'aime aussi ce texte qui montre que chacun à ses forces et ses faibles, qu'un environnement correspond à certains et pas à d'autres ! C'est pas si fréquent d'avoir des retournements "de situations" comme ça. En général c'est assez clichés mais ici ça passe bien !
Xendor
Posté le 11/01/2020
Coucou :) je viens de tomber sur ton recueil de nouvelles et je suis curieux : est-ce que ces nouvelles concerneront toutes le même thème, à savoir ici la reconquête du trône, ou bien c'était juste un chapitre isolé ? En tous cas j'ai bien aimé l'histoire de Pastoura et de Philipa. Il me tarde de savoir la suite :)
Xian_Moriarty
Posté le 11/01/2020
Hy, hélas, c'est une nouvelle one-shot :p Je n'ai pas particulièrement prévue de donner ue suite à ce texte. Les autres nouvelles n'auront rien à voir. J'espère que tu n'es pas trop déçu.
Xendor
Posté le 11/01/2020
Si, beaucoup beaucoup. Mais je comprends :) Je te laisserai juste avec l'idée que cela ne pourraît être qu'un début ;)
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