L'apprenti pêcheur

Par Maud14

Cette nuit-là, Hyacinthe dormit d’un sommeil profond, peuplé d’esprit de la mer, de volcan en feu et de paysages morts, calcinés, fanés et désolants.

Lorsqu’elle se réveilla, Alexandre était parti. Sa chambre devant laquelle elle passa pour descendre dans son salon était vide. Le lit fait, intacte. On aurait dit que personne n’y avait passé la nuit. Hyacinthe se surprit même à s’interroger si elle n’avait pas rêvé de son retour. Elle descendit les escaliers en baillant aux corneilles, ébouriffant un peu plus encore sa tignasse.

Son repas fini, Hyacinthe fila sous la douche, enfila ses vêtements et s’empara de son appareil photo avant de sortir de chez elle. Un joli ciel bleu pastel venait de se lever sur la presqu’île, et la lumière était bien trop belle pour qu’elle n’en vole pas l’essence jalousement à travers sa boite à beauté.

En sortant dans son jardin, l’effluve iodée familière des algues imprégna les narines de la jeune femme. Elle repensa à ce que son amie Erin lui avait appris en arrivant ici, qu’en réalité la mer n’avait pas d’odeur, que cela n'avait rien à voir avec l’iode, totalement inodore, ni avec l’eau elle-même. En réalité le parfum marin des embrun provenait plutôt des organismes vivants que la mer contenait, eux-mêmes sources de composés odorants formant un savant mélange olfactif. L'odeur soufrée caractéristique de l'eau marine provenait ainsi du sulfure de diméthyle issu de la décomposition du phytoplancton. Beaucoup moins poétique. Mais cela n’empêcha pas Hyacinthe d’humer à plein poumons l’effluve délicieuse que le vent ramenait vers les terres de ses longs battements de cils.

C’était marée haute. Tous les rochers entourant la presqu’île avaient été engloutis sous les flots qui prenaient une jolie teinte émeraude sous le soleil fauve de septembre. Hyacinthe se promena le long de la mer, et déboucha sur le petit port. Au loin, elle repéra le vieux rafiot vert de Pierrot qu’il avait baptisé « Morvaout », d’après son second oiseau favori, le grand cormoran.

« J’lai acheté dans la rade de Brest en 98 », lui avait-il apprit lors de leur première rencontre, ici-même.

La silhouette fatiguée du Morvaout tanguait au gré des flots contre le quai. Soudain, la haute ombre d’Alexandre en émergea, une caisse dans les bras. Hyacinthe le vit sauter avec agilité sur l’asphalte et dévorer de ses grandes enjambées la distance qui le séparait du petit stand de Pierrot où le vieux loup de mer vendait son butin. Il devait être sous les alentours de 11 heures, et quelques habitants se pressaient pour acheter coquillages ou poissons frais. Mais surtout pour reluquer la nouvelle curiosité de l’île, le très grand et très fort Alexandre.

« Voyez aujourd’hui on a du bon homard! Des maquereaux! », piaillait Pierrot en caressant les écailles de ses poissons, sa casquette de marin enfoncée de travers sur sa toison blanche.

Alexandre déposa la caisse au bout de l’étalage constitué de tréteaux rouillés avec une aisance naturelle, et s’essuya le front de son avant-bras. Il portait une salopette de pêcheur imperméable bleu marine sur un tee-shirt blanc qui épousait la charpente robuste de son corps. Soudain, il tourna la tête vers Hyacinthe. Un large sourire chaleureux se dessina sur son visage et il lui fit signe de les rejoindre. Elle secoua la tête et flâna à leur rencontre.

« Mon petit!, l’accueillit Pierrot qui venait de demander à Alexandre de le remplacer à la vente. Pfiou on a pas chômé s’matin! Réveillé à 4 h, j’ai dû apprendre au gamin les rudiments d’la pêche et de la poiscaille. Ma foi il apprend vite! Même pas b’soin de me répéter, t’y crois toi? Je l’ai même présenté aux collègues de Loctudy ».

« C’est génial », s’exclama Hyacinthe, ravie d’avoir pu contribuer à décharger un peu de travail des épaules devenues trop frêles de Pierrot.

« Il est vraiment tombé du ciel c’gamin, j’vais m’remettre à prier l’bon dieu, moi j’te l’dis ». Le visage presque ému du vieil homme attendrit la jeune femme qui posa un regard bienveillant sur le grand brun. Le visage concentré sur la vente qu’il réalisait, Alexandre lui parut à nouveau inoffensif et profondément… bon. Il dégageait de ses gestes et de ses réactions une certaine candeur, naïve mais charmante, une gentillesse naturelle et une honnêteté flagrante, presque surprenante. Hyacinthe ne voyait aucune once de méchanceté ou de négativité chez lui. Certes, elle ne le connaissait pas, mais jamais elle n’avait fait la rencontre d’une personne, qui, à premier abord, lui renvoyait cette impression de pureté, et d’ingénuité de la sorte. Son passé et son identité n’étaient que zone d’ombre. Mais ce qu’elle savait, c’était que sa présence illuminait les alentours.

Pierrot et Hyacinthe l’observèrent se débrouiller, la mine satisfaite. Puis, voyant qu’il séchait sur la question d’une cliente concernant le prix de deux kilos de sèches, le vieil homme s’activa.

« On peut pas d’mander un sans faute pour l’premier jour! », plaisanta-t-il avant de donner un coup de coude à Alexandre qui rencontra plutôt son flanc, lui signifiant de déguerpir.

« J’aime beaucoup Pierrot, lui dit le brun en s’approchant d’elle. C’est un Monsieur qui a vécu beaucoup de choses. Très tristes. Mais très belles aussi »

« Il vous a raconté sa vie? », demanda Hyacinthe, surprise.

« Oui. On a eu le temps de discuter. La pêche c’est beaucoup de moments calmes pour quelques moments d’action finalement ».

«  Vous avez aimé? »

Alexandre plongea son regard dans le sien, et Hyacinthe cru faire un grand saut dans l’océan.

« Oui. Vraiment. C’est un métier où l’homme est au centre des éléments, à leur merci, mais il arrive quand même à les dompter et à ruser pour se nourrir et subvenir à ses besoins. C’est très instructif ».

« Je suis contente… que ça vous plaise »

« Je peux me permettre d’abuser encore un peu de ta gentillesse et te demander si c’est possible d’emprunter ton lit ce soir encore? Je dois commencer les travaux dans le garage de Pierrot, mais c’est plus de travail que je ne pensais »

« Bien sûr! », s’exclama-t-elle.

« Merci »

Hyacinthe resta encore un peu avec eux avant de reprendre sa balade. Le soir, son amie  d’enfance Erin lui rendait visite. Elle passa donc par l’épicerie pour acheter deux trois choses à manger et de quoi boire, puis, rentra chez elle. L’appel du travail la happa une bonne partie de l’après-midi et un coup de téléphone vers les 18 heures lui noircit soudain l’humeur. Son ami journaliste et Parisien Ali lui apprit de source sûre que l’une des plus grandes entreprise énergétique de France s’apprêtait à engager un chantier colossal en entre la Tanzanie et le Mozambique, en pleine zone protégée. Les gouvernements concernés avaient donné leur aval.

Leur objectif était de creuser une centaine de puits et d’ériger une usine GNL qui, à terme, serait la nouvelle poule aux oeufs d’or de la multinationale. Mais cela ne s’arrêtait pas là: autoroute coupant la forêt, piste d’avion et délocalisation de milliers de personnes étaient aussi au sommaire de leur plan. Révolté, Ali lui déclara qu’il prenait le premier et dernier train pour Quimper et qu’il ne fallait pas laisser passer ça. Le coeur de Hyacinthe était partagé entre la joie de retrouver ses amis, et la rancoeur nourrie par ces révélations.

Son minois ombragé ouvrit la porte à Alexandre alors que la nuit venait de tomber. Le vent des ténèbres criait dans ses boucles de jais, les faisant danser sur son front pâle. Des favoris bruns venaient se terminer sur le haut de sa mâchoire puis se dissipaient en une courte barbe naissante.

« Quelque chose ne va pas? », demanda celui-ci en refermant la porte. La jeune femme avait déjà tourné les talons pour revenir sur l’article qu’elle lisait dans le salon. Hyacinthe leva un oeil distrait sur lui. Un sac à dos pendait de son épaule gauche, grotesque à cause de sa petite taille sur un si grand corps.

« Non, rien. Des histoires de multinationales véreuses et de gouvernements corrompus »

« Ça a l’air de te surprendre », dit-il en s’asseyant sur le banc de la table du salon, en face d’elle.

« Si on arrête d’être surpris, on tombe dans un marasme qui signe la fin de tout, murmura-t-elle les yeux dans le vide. Enfin bref, changeons de sujet! Des amis doivent passer ce soir, ça ne te dérange pas? »

« Non, bien sûr. J’ai bien avancé, le garage de Pierrot pourra m’accueillir demain », tenta-t-il visiblement de la rassurer.

« Rien ne presse »

La jeune femme s’était affairée à mettre de l’ordre dans son salon et prépara de quoi manger pour quatre. Epluchant rageusement les pommes de terre pour son gratin dauphinois, Hyacinthe se râpa méchamment la peau du pouce qui se mit à saigner abondamment.

« Merde », pesta-t-elle, encore plus furieuse.

« Laisse-moi faire, intervint Alexandre qui s’empara du couteau, le déposa plus loin, et s’empara de son autre main du pouce de Hyacinthe. Ce n’est pas profond ». Puis, il baissa la nuque et approcha son visage de la coupure, avant d’y déposer ses lèvres.

« Qu’est-ce que?! », s’exclama Hyacinthe en le regardant faire, stupéfaite, incapable de faire le moindre geste.

Lorsqu’il releva la tête, l’entaille avait cessée de saigner. Puis, il délaissa sa main et se mit à éplucher les pommes de terre à sa place, indifférent à la mine déconfite de la jeune femme près de lui.

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joanna_rgnt
Posté le 03/05/2021
J'aime beaucoup ta façon d'expliquer , de décrire ! J'ai bien aimé le dernier passage genre "un bisou magique" ahah ! Je vais continuer à lire tes chapitres !
Audrey.L
Posté le 03/03/2021
J'aime beaucoup les histoires qui s'inspirent de la mythologie. Ton histoire est très intéressante et elle est bien racontée. Hâte de lire la suite !!!
Maud14
Posté le 09/03/2021
Moi aussi, je trouve ça très inspirant, la part de mystère qui en dégage :) Merci pour ces mots qui me touchent !!
olivier denevi
Posté le 03/03/2021
J'aime, à suivre... Un tout petit peut trop de dialogues (peut-être), mais moi, cela ne me dérange pas, toujours précise dans les détails, et j'adore.
Maud14
Posté le 09/03/2021
Hello! Merci beaucoup pour ce commentaire! Je prends note pour les dialogues :) Contente que l'histoire te plaise!
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