L'ange de la mort

Par Neila
Notes de l’auteur : Et voici la suite ! Avec un peu de retard, pardon pardon. ^^' Je me suis laissée distraire par les examens qui approchent, toussa...
Sans plus tarder... bonne lecture !

— Réveille-toi…

Je n’en avais aucune envie. Quelle heure était-il ? Tard, sûrement. La lumière était forte derrière mes paupières. J’aurais voulu m’enfouir sous les couvertures pour lui échapper, mais il faisait chaud… tellement chaud…

— Eh ! La sieste est finie, maintenant ! Bouge-toi le cul ou je te laisse ici !

Mon cœur a bondi si fort que j’ai bien cru qu’il venait d’exploser. Je me suis redressé d’un coup et la lumière m’a crevé les yeux. Il m’a fallu quelques secondes pour retrouver la vue.

Je n’étais pas dans ma chambre, mais à l’extérieur, assis au milieu d’un bosquet d’acacias ponctué de palmiers. J’ai compris, avant même de m’en souvenir, que je n’étais plus à Florence. Le soleil que j’apercevais entre les branches épineuses était trop haut dans le ciel, l’atmosphère sèche et poussiéreuse, sans oublier la végétation… La fille accroupie à mes côtés avait l’air rescapée d’une randonnée qui aurait mal tourné. Ses vêtements, troués par endroit, étaient couverts de terre et ses bras écorchés. Le bandana sur sa tête était de travers et ses cheveux châtains aux pointes noires s’échappaient en masse de sa tresse piquée de brindilles.

Tout m’est revenu en un éclair : les faucheurs, le Chevalier noir, notre départ à bord de l’Orient Express et l’attaque du Cavalier sans tête. Ma cape et ma faux avaient dû disparaître quand j’avais perdu connaissance, car je ne portais plus que mon tee-shirt et le poids d’une écrasante fatigue sur les épaules. J’ai grimacé. Mes muscles étaient perclus de courbatures et mes bras avaient pris une inquiétante teinte bleue là où le fouet du Cavalier avait fait pression.

— C’est pas trop tôt, a grommelé Sacha.

— Quelle heure il est ?

— Treize heures dix. Enfin, ma montre est encore à l’heure de l’Italie. Ce qui est sûr, c’est qu’on a dormi un bon moment…

— Où est Hervé ?

Vacillant sur mes jambes, je me suis levé pour jeter un regard alentour, mais c’était inutile. Je ne percevais pas sa présence.

— Tu crois qu’il a eu le temps de s’échapper du train ?

— Comment tu veux que je le sache ? s’est énervée Sacha.

Toujours à genoux, elle a soupiré puis levé la main : sa carte s’y est matérialisée dans un nuage de fumée. Elle l’a posée sur les touffes d’herbe jaunie et l’a ouverte en grand. Le planisphère est apparu à la surface du papier comme un écran qui sort de veille, centré sur le nord de l’Afrique. Je me suis penché pour observer par-dessus son épaule.

— Où est-ce qu’on est ?

— En Égypte.

Sacha a tapoté sur la carte pour zoomer, jusqu’à mieux discerner les petits points qui représentaient les esprits et le nom des villes qui nous entouraient.

— À… Manqabad, a-t-elle lu. C’est à côté du Nil, a-t-elle remarqué en indiquant la ligne bleue qui serpentait au nord-est de notre position, et ma tête s’est aussitôt remplie d’images de crocodiles, d’hippopotames et d’Égyptiens naviguant sur des pirogues.

— On peut aller voir ? ai-je fait, plein d’enthousiasme.

— On est pas là pour faire du tourisme ! Il faut qu’on atteigne le territoire du vieux croûton avant la tombée de la nuit, ou les mauvais esprits vont encore nous tomber dessus.

— Et on en est loin ?

— Plutôt.

Plusieurs icônes étaient alignées en haut de la carte. Sacha a tapoté l’une d’entre elles – un logo simplifié de tête de mort – et les continents se sont divisés en zones de différentes couleurs. Le nord de l’Afrique était devenu vert tandis que le sud avait viré au marron.

— L’Éthiopie fait partie de son territoire, a dit Sacha. Tout ce qu’on a à faire, c’est traverser le Soudan et on y sera.

— D’accord, mais avec quel moyen de transport ? Un autre train fantôme… ?

— Pas possible. Les transports fantômes sont des esprits trop denses : le genre d’esprit incapable de se matérialiser en plein jour. L’avantage, c’est qu’on ne risque pas non plus de se faire attaquer par un esprit puissant, alors on peut utiliser nos pouvoirs sans restriction.

Sacha a replié sa carte, qui s’est aussitôt volatilisée, et a conclu :

— On a qu’à se rend invisible et trouver un bus, un camion, un train… là où il y a de la place. Mais avant ça, il faut qu’on reprenne des forces. Je meurs de faim et de soif !

J’en étais au même point. Grimper le talus qui nous séparait de la voie ferrée m’a demandé un effort considérable. Mes genoux tremblaient sous mon poids, j’avais l’impression que mes os s’étaient changés en plomb et mes muscles en éponges. À découvert sur les rails qu’on avait décidé de suivre, le soleil cognait avec la force d’un marteau. Après seulement cinq minutes de marche, je pouvais déjà sentir mon épiderme roussir et l’eau qui me restait s’échapper de mon corps par tous les pores. La tentation d’aller se jeter dans le canal qui bordait la voie est devenue grande. Heureusement, les premiers immeubles sont très vite apparus et on a quitté les rails pour s’enfoncer dans le dédale des rues.

En dehors de cette fois où mon oncle m’avait emmené en vacances en Grèce, quand j’avais cinq ans, et des quelques incursions que j’avais pu faire dans le sud de la France avec mon père, je n’avais jamais quitté l’Italie. J’aurais aimé pouvoir dire que Manqabad était à la hauteur de cette première fois, mais la ville ne vendait pas du rêve. Les bâtiments, de gros blocs de béton et de briques ternies par la poussière, semblaient assez mal entretenus – ou jamais finis. Aux derniers étages, les ferraillages saillaient des murs porteurs, donnant aux habitations des airs de chantier. Les routes, quand elles étaient goudronnées, se confondaient avec le bas-côté tant elles étaient couvertes de terre et les voitures garées aux pieds des immeubles avaient été emballées dans des housses de matelas pour ne pas subir le même sort.

Dans la rue, les locaux nous regardaient d’un drôle d’œil. Sacha n’avait pas l’air de s’en préoccuper. Le souffle court, le front couvert de sueur et les pommettes rougies par le soleil, elle avançait d’un pas décidé à la recherche d’un commerce.

— Là !

Sous un auvent en tissu, derrière un rideau de serviettes, l’épicerie qu’elle pointait du doigt ne payait pas de mine, mais la vue des snacks et des packs de boisson a suffi à me remplir de bonheur. Il y avait également une boutique de vêtements et, un peu plus loin dans la rue, quelque chose qui ressemblait à une boulangerie. Au lieu de se diriger vers les magasins, Sacha m’a entraîné à l’ombre d’une venelle qui sentait comme les toilettes du collège. Sa cape de faucheur s’est alors matérialisée sur ses épaules.

— Attends-moi là, je reviens.

— Euh…

Elle est retournée sur l’artère principale, a traversé la route sans plus attirer aucun regard et a disparu dans l’épicerie. Je me suis adossé au mur, les pieds dans les détritus. J’étais si épuisé que je n’ai même pas senti le temps passer. Deux secondes ou une éternité plus tard, Sacha a refait son apparition. Elle m’a fait signe puis, sans attendre, a bondi vers les toits. J’ai jeté un œil du côté de la rue, inquiet de voir les propriétaires sortir de leur boutique en criant au voleur – ou au fantôme – mais rien. À mon tour, je suis repassé en mode faucheur. D’un coup, la chaleur m’a paru moins écrasante et un regain d’énergie m’a parcouru comme un courant électrique. Si mon corps me semblait plus léger et mon esprit plus alerte, le creux dans mon ventre était toujours aussi poignant et la sensation de force que distillait ma faux moins intense que dans mes souvenirs. Ni une ni deux, j’ai bondi entre les façades des immeubles jusqu’à émerger sur les toits.

Sacha s’était réfugiée sous des cordes à linge, à l’ombre d’un drap, et elle extrayait son butin de la poche intérieure de sa cape. Les yeux écarquillés, je l’ai regardée en tirer des canettes de soda, une bouteille d’eau, plusieurs paquets de chips et de biscuits et deux grosses miches d’un drôle de pain brioché. Ma bouche, jusque là sèche comme du papier, s’est mise à saliver.

— Quand même… c’est pas sympa de voler ces gens.

Elle m’a lancé un regard hautain.

— Sans nous, le monde pourrait pas tourner. C’est pas du vol, c’est de l’auto-rémunération. Les vivants nous le doivent bien !

Sur quoi elle a ouvert une canette de soda et l’a vidée presque d’un trait, puis elle s’est assise en tailleur et a soupiré de contentement.

— Si tu préfères crever, je t’en prie. Ça en fera plus pour moi.

Vaincu, je me suis assis à ses côtés et j’ai échangé ma faux contre une canette de soda à l’orange. Le liquide était à température ambiante, mais ça m’était bien égal. Le sucre m’a fait un bien fou et j’ai bu à grandes lampées malgré les bulles qui me piquaient le nez. Quand j’ai enfin éloigné la canette de mes lèvres, un rot est remonté dans ma gorge et j’ai oublié de fermer la bouche pour l’étouffer.

— Pardon.

Sacha a répondu par un rot à faire trembler les murs. J’ai haussé les sourcils, puis éclaté de rire. Elle a allongé les jambes et souri à son tour, contente d’elle.

Pendant quelques minutes, on n’a rien fait d’autre que boire et manger, seulement préoccupés par le vide dans nos estomacs. J’avais fini un paquet de chips et la moitié de ma miche de pain quand mon cerveau a enfin trouvé l’énergie de se remettre à travailler.

— Comment le Cavalier a fait pour savoir qu’on se trouvait à bord du train ? ai-je demandé, les joues pleines de mie. Je croyais qu’on était censés passer inaperçus au milieu des esprits.

Les petits yeux gris de Sacha ont à nouveau tourné à l’orage.

— C’est cette crapule de majordome qui nous a vendus. Je savais bien qu’il y avait quelque chose… il sentait la culpabilité à plein nez !

— Pourquoi est-ce qu’il nous aurait vendus ?

Sacha a haussé les épaules, croqué dans un biscuit et dit :

— C’est un mauvais esprit et on est des faucheurs. En gros, c’est un criminel en liberté conditionnelle et nous, la police.

Et le Chevalier noir était l’insaisissable baron d’une puissante mafia qui débarquait avec l’intention de rayer la police du paysage. Une promesse qui avait de quoi en séduire plus d’un.

— Mais te laisse pas avoir, a poursuivi Sacha, y a pas que les mauvais esprits qui risquent de se retourner contre nous.

— Tu crois ?

— Personne aime la police. La plupart des gens lui crachent pas dessus quand elle passe parce qu’ils veulent pas se retrouver en taule, mais c’est plus de la crainte que du respect. On est pas là pour faire ami-ami avec les esprits.

— Pourquoi pas ?

Elle m’a regardé de travers. J’ai insisté :

— Où est le mal ?

— C’est pas évident ? Si tu t’attaches à un esprit, tu voudras jamais l’envoyer dans l’au-delà. Sauf que si on envoie pas les esprits dans l’au-delà, ben ils deviennent mauvais, ils agressent des vivants : ça fait d’autres esprits, qui deviennent mauvais, et blabla la fin du monde, comme disait Alfred.

— Hervé.

— Les esprits sont pas fiables, de toute façon. Un jour ils sont tes meilleurs amis, le lendemain ils te poussent malencontreusement du centième étage.

— Ils sont peut-être pas tous comme ça. Hervé m’a sauvé la vie, sur le toit du train. Et encore avant ça, à Florence.

— Hum… Il doit être lié à toi. Mais méfie-toi. Un jour ou l’autre, les esprits errants finissent tous par devenir mauvais.

J’ai reposé ma miche de pain. Je n’avais plus très faim.

— Moi, celui qui m’a vraiment foutu la rage, c’est l’autre face de bryndza !

— Le Cavalier sans tête ?

— Ouais ! On l’a troué comme une passoire, et pourtant pas moyen de faucher son âme !

— L’âme… c’est quoi au juste ?

Sacha a haussé les épaules :

— J’en sais trop rien, mais c’est ce qu’il faut faucher pour se débarrasser définitivement d’un esprit. Elle est normalement située au centre de la poitrine. Là.

Elle m’a donné un coup de poing sur le sternum alors que je buvais une gorgée de soda et j’ai failli m’étouffer.

— Mais les mauvais esprits, ils ont tendance à changer de forme et à cacher leur âme dans une autre partie de leur corps. C’est dur de la détecter, au milieu de toutes leurs émanations, mais avec un peu de temps et de concentration, je finis toujours par la sentir… Là, rien !

Tout en me massant la poitrine, je me suis repassé le film de notre combat contre le Cavalier. On avait eu les bras, la tête, le buste et tout l’avant du cheval… il ne restait qu’une seule option.

— Les fesses.

— T’es grave.

Mais son expression s’est faite songeuse tandis qu’elle finissait le paquet de gâteaux.

Une fois rassasiée, Sacha a plongé le bras dans la poche sans fond de sa cape et en a sorti un tube de crème solaire, un keffieh et une paire de lunettes de soleil.

— T’as pensé à tout, ai-je remarqué.

— Hum… a-t-elle grommelé tout en se tartinant les bras de crème. Nos capes nous protègent des coups de soleil, mais on pourra pas toujours rester en faucheur et j’ai la peau fragile.

— Vraiment ?

Elle s’est enroulé la tête dans le keffieh façon ninja, a perché les lunettes sur son nez en trompette et répondu :

— Ouais. Je viens de Sibérie, moi.

J’ai pouffé de rire, autant à cause du look que de la réponse, délibérément à côté de la plaque. Ce qu’elle disait confirmait néanmoins l’impression que j’avais eue en repassant en mode faucheur : la morsure du soleil était moins forte. La lumière, en revanche, était toujours aussi aveuglante.

— T’en aurais pas aussi pour moi ?

— Oh oui, du sur mesure.

Un sourire carnassier aux lèvres, elle m’a tendu une paire de lunettes roses en forme d’étoiles et un foulard aux couleurs criardes. J’ai rigolé, enfilé les accessoires et pris la pose.

— De quoi j’ai l’air ?

— D’une grosse andouille.

Les restes de notre pique-nique remballés, Sacha s’est avancée au bord du toit et a balayé la ville du regard, un pied posé sur le garde-fou. Je suis venu me planter à ses côtés, faux en travers de l’épaule. Je me sentais à nouveau d’attaque et, si on mettait de côté mon inquiétude pour Hervé, étrangement de bonne humeur. J’étais dans un pays étranger, très loin de chez moi, et j’ignorais de quoi seraient faites les prochaines heures, pourtant j’étais serein. Cette vie, aussi bizarre soit-elle, avait le goût des bonnes vieilles habitudes.

— Allons à la gare, a dit Sacha, c’est ce qu’il y a de mieux si on veut trouver un moyen de transport dans ce taudis.

— Ça me va.

Elle a sauté sur le bâtiment voisin et j’ai suivi le mouvement.

D’immeuble en immeuble, on a retrouvé la voie ferrée qu’on a longée jusqu’à voir apparaître la gare. Impossible de lire les panneaux en arabe, heureusement la station ne comptait que deux quais et, avec eux, seulement deux directions possibles : nord ou sud. La grande majorité des villes étant regroupées le long du Nil, il y avait peu de chance que le train s’en écarte. Le trajet semblait tout tracé jusqu’au Soudan. Sauf qu’aucun train n’a montré le bout de sa locomotive. Pas de bus non plus. Manqabad ne devait pas être une destination très prisée.

Couchés à l’ombre des arbres qui débordaient sur les toits de la petite gare, on a attendu plus d’une heure. Puis Sacha a perdu patience.

— Laisse tomber, on va prendre la route. On a perdu assez de temps comme ça !

La nationale – ou ce qui y ressemblait – se trouvait de l’autre côté du canal. Bondissant d’un lampadaire à un autre, on a traversé le pont et on s’est perchés au bord de la route, à l’affût d’un véhicule qui fasse l’affaire. Le trafic était plutôt dense et cette fois, l’attente a été de courte durée. Un car s’est profilé, presque trop vite à mon goût. Je me demandais encore à quel point sauter sur un véhicule en marche allait être difficile que Sacha s’élançait déjà. Je l’ai imitée en catastrophe. À ma grande surprise, l’atterrissage n’a pas été tumultueux. Après l’Orient Express et sa vitesse de tous les diables, le car me semblait extraordinairement lent. J’avais la nette impression que les forces du monde physique – l’inertie et les frottements, tous ces trucs-là – avaient moins d’emprise sur nous en mode faucheur.

Comme le car était plein, on n’a pas eu d’autre choix que de rester sur le capot. Ce qui n’aurait pas été désagréable sans la chaleur, si étouffante que même le vent ne suffisait pas à nous rafraîchir. La carrosserie était brûlante. Moi, j’aurais pu rester debout un moment, à profiter de la vue panoramique sur les champs verdoyants bordant les berges du Nil, mais Sacha était pressée de trouver un autre véhicule.

La prochaine ville sur notre route était Assiout, d’une taille nettement plus conséquente. Les premiers bâtiments, ceux d’une université, sont apparus après seulement quinze minutes de route.

Arrivé à une intersection, le car a tourné à gauche et s’est engagé sur le pont qui enjambait le canal, vers le nord, où se trouvait la gare.

— Ah ! s’est exclamé Sacha, en relevant les yeux de sa carte.

Un train filait sur le pont voisin, direction le sud. Exactement ce qu’il nous fallait. Sauf qu’il allait nous passer sous le nez, et qui savait combien de temps il faudrait encore attendre pour le prochain ? Sacha a remballé sa carte, s’est précipitée à l’arrière du car et a bondi sur la voiture qui nous suivait. Sous le choc, le conducteur a pilé et jeté des regards inquiets à ses rétros, s’attirant plusieurs coups de klaxon.

— Quand faut y aller…

J’ai couru au bord du car et sauté aussi loin que possible. Le pont et sa file de véhicules ont défilé sous mes pieds. J’ai rebondi sur la route, glissé sur le capot d’une Fiat et me suis propulsé vers les lampadaires. De son côté, Sacha avait déjà regagné les hauteurs des immeubles, à la poursuite du train, de ses toilettes et de sa climatisation. Elle n’allait pas ralentir pour mes beaux yeux.

Pas le choix : je me suis élancé vers les toits et j’ai couru de toute la force de mes jambes – ou plutôt, de toute celle de mon âme. Mes lunettes de star n’ont pas tardé à glisser au bout de mon nez. Je les ai rattrapées in extremis et fourrées dans ma poche. Devant moi, Sacha progressait avec une vitesse et une agilité démentes. Elle avait déjà rattrapé la queue du train, qu’elle s’efforçait de dépasser.

L’étau des immeubles s’est resserré sur la voie ferrée. Sacha a saisi l’occasion et, d’un bond, s’est propulsée sur le dos des wagons. J’ai allongé la foulée, poussé, sauté plus loin que jamais, jusqu’à me retrouver au coude-à-coude avec le train. C’était le moment ou jamais. Changeant brutalement de trajectoire, je me suis élancé.

J’ai atterri dans un roulé-boulé qui a bien failli m’envoyer par-dessus bord.

— Quelle grâce, a raillé Sacha en se penchant au-dessus de moi.

Elle aussi avait enlevé ses lunettes et son keffieh était retombé sur ses épaules, dévoilant son sourire sardonique. J’ai pris appui sur ma faux pour me redresser, me suis épousseté, puis j’ai remis mes étoiles roses sur le nez.

— Je vais bien.

Sacha a roulé des yeux et s’est détournée pour zieuter la file des wagons.

— J’espère qu’il y a une première classe sur ce tas de ferraille. Et des chiottes propres. Je suis à deux doigts de…

Alors qu’elle faisait mine de se diriger vers l’avant du train, son visage a blêmi et elle a fait volte-face, une lueur de panique dans l’œil. J’ai suivi son regard.

— Qu’est-ce que… ?

Mon estomac m’est remonté dans la gorge, comme sur un grand huit, une aura glacée m’a enveloppé et tous les poils de mon corps se sont hérissés. J’ai d’abord pensé à un mauvais esprit, mais la sensation était légèrement différente : ça crépitait à la surface de ma peau comme de l’électricité statique et bourdonnait dans mon âme, jusque dans ma faux. Le Chevalier… ?

Je l’ai senti arriver sur nous, comme une bourrasque annonciatrice de l’orage. Un nuage de fumée noire a émergé du néant et une lame en a jailli, droit vers moi. J’ai aussitôt brandi ma faux. La force de l’impact m’a fait tituber sur au moins trois mètres. Après ça, c’est la surprise qui a failli me faire flancher.

La fumée avait pris forme humaine. Celle d’une jeune femme vêtue d’une cape identique aux nôtres et armée d’un étrange glaive noir à la lame courbée : un khépesh – comment est-ce que je connaissais le nom de ce truc là ? aucune idée. Probablement de la même façon que je connaissais la mécanique.

Pas de doute : cette femme était une faucheuse. La faucheuse d’Afrique du Nord, ai-je deviné. Ça n’a pas empêché Sacha de tirer.

Vive comme l’éclair, la femme s’était déjà baissée et lui a envoyé son pied dans les côtes. Sacha a été éjectée du train alors qu’on quittait la ville et a disparu derrière une rangée d’arbres. J’ai sauté à mon tour, droit dans les champs de coton qui s’étiraient au pied des immeubles.

— Sacha !

Je l’ai aperçue qui se relevait, à une dizaine de mètres, et j’ai couru dans sa direction. L’air s’est alors mis à crépiter sur ma gauche, chargé de danger. Dans un réflexe, j’ai pivoté et levé ma faux en rempart ; le khépesh a frappé le manche et le coup a vibré jusque dans mes os. J’ai à nouveau reculé.

Derrière son épée, la faucheuse d’Afrique du Nord me lorgnait d’un œil assassin. La tête drapée d’un voile couleur sable qu’elle avait épinglé à ses cheveux bruns, elle était vêtue simplement sous sa cape : sarouel, tennis et blouse à imprimé fleuri. Elle aurait pu être très belle, avec ses lèvres pleines, son nez fin et ses sourcils qu’on aurait crus tracés au fusain, si elle n’avait pas eu la mine si maladive. Son teint était plus cireux que mat, ses yeux noirs soulignés de profonds cernes et son long visage aux pommettes hautes creusé comme celui d’une tête de mort.

Une tête de mort furieuse.

— C’est une déclaration de guerre ? a-t-elle craché.

— Quoi ?

Plusieurs détonations ont éclaté ; la faucheuse a fait basculer son khépesh contre son flanc et les balles de Sacha ont percuté la lame.

— Et le Slave est de mèche avec toi, maintenant ? a ajouté la jeune femme en lançant un regard mauvais à Sacha, qui la braquait toujours à dix mètres de là. Vous ne serez pas assez de deux pour me tuer !

Ce disant, elle a foncé vers Sacha. Un genou à terre, cette dernière a tiré, mais le sabre de l’Africaine interceptait les balles façon jedi, si rapide que la lame n’était plus qu’une traînée noire. Je me suis élancé à sa poursuite. Voyant le khépesh arriver sur elle, Sacha a roulé sur le côté pour l’éviter. Elle a voulu relever son arme dans la foulée, mais son adversaire était trop près. La lame a failli lui faucher les bras, l’obligeant à abaisser son revolver et à basculer en arrière. Je les ai rattrapées à ce moment.

L’Africaine me tournait le dos. Je n’avais pas du tout envie de la blesser, encore moins de la tuer, mais si je ne faisais rien, c’était Sacha qui allait y passer. Hervé m’avait assuré que nos armes ne pouvaient pas entailler la chair… tant que j’évitais son âme, les dégâts ne devraient pas être trop graves ? J’ai abattu la pointe de ma faux, droit vers son épaule. Elle a reculé sans même tourner la tête, sécurisant le tranchant de ma faucille contre son glaive avant de me bousculer avec la force d’un rugbyman.

Arraché à mon arme, je me suis écrasé sur le dos. Sacha a cru y voir l’ouverture qu’elle attendait. C’était sous-estimer les réflexes de notre nouvelle meilleure amie. Sacha avait à peine tendu les bras que le khépesh a fendu l’air. La lame lui a traversé les poignets. J’ai eu le temps de voir l’horreur déformer ses traits, sa bouche s’ouvrir sur un cri de douleur, avant que l’autre ne l’envoie mordre la poussière d’un bon coup de pied dans les dents. Puis elle s’est tournée vers moi.

J’ai levé les mains en signe de paix, conscient d’être extrêmement vulnérable sans mon arme.

— Pourquoi on voudrait te tuer ? ai-je lancé avant qu’elle reparte à l’assaut. On est tous des faucheurs, non… ? On est dans la même équipe ?

— Tu te fiches de moi ? Tu essayes de me faire baisser ma garde en jouant les idiots ?

Elle a froncé les sourcils et ajouté :

— Et puis, qu’est-ce que c’est que ces lunettes ridicules ?

— Oh, pardon !

J’avais complètement oublié les étoiles roses qui me servaient d’yeux. Je les ai enlevées de mon nez et perchées sur ma tête. Si j’avais espéré qu’elle lise l’innocence dans mon regard, c’était raté. Je n’avais pas plus tôt fini mon geste qu’elle s’élançait pour me faucher la tête. Je n’ai pas hésité une seconde : il fallait que je récupère mon arme. J’ai plongé sous sa lame, au risque de me faire scalper le crâne, roulé dans son dos et empoigné ma faux.

Nous nous sommes retournés dans un même élan. J’ai balancé ma faux, elle a abattu son sabre. Les deux armes se sont rencontrées dans un grondement de tonnerre. Une bourrasque a balayé le champ, soufflant la vie des plants de coton. L’air, tantôt glacé, tantôt brûlant, s’enroulait autour de nous, montait en spirales furieuses jusqu’au ciel où s’agglutinaient de gros nuages. Une terrible impression de déjà vu m’a soudain saisi et mes entrailles se sont nouées. Le choc des armes, la tempête, la colère… j’avais déjà vécu ça.

La faucheuse africaine a repoussé mon arme et fendu l’air. Le temps que je revienne à l’instant présent, il était trop tard. Sa lame m’a traversé d’une épaule à l’autre.

C’était comme être brûlé à l’azote, mais de l’intérieur. Mes muscles, mes os, ma chair se sont enflammés de douleur là où la lame m’avait touché, puis la sensation a fait place à l’engourdissement. La tête m’a tourné, mes sens se sont troublés et mes forces ont quitté le navire. J’ai titubé et basculé à la renverse. Il n’y avait pas une goutte de sang, pourtant j’avais bel et bien l’impression d’une déchirure béante par laquelle se serait enfuie ma vie. Je ne sentais plus mon cœur et mes poumons que par à-coup : des coups de poignard qui me coupaient le souffle.

Une main crispée sur les clavicules, l’autre toujours serrée sur le manche de ma faux, j’ai rampé en arrière pour m’écarter de l’Africaine qui avançait vers moi avec une froide détermination.

— Je t’avais prévenu, l’Européen… je t’avais dit que si tu mettais encore les pieds sur mon territoire, je n’hésiterais pas à te faucher !

À mon grand soulagement, les sensations me revenaient doucement. C’était comme après s’être coupé la circulation dans un membre. J’ai grimacé, fait de mon mieux pour remplir mes poumons à présent chargés d’épines et articulé :

— Je veux bien le croire. Mais faut que vous sachiez… j’ai pas de souvenirs de mes vies antérieures.

— Tch ! C’est ça, ta tactique ? Revenir en prématuré et jouer les innocents amnésiques ?

— Il dit la vérité, pauv’ gourde !

À quelques mètres de là, Sacha s’était relevée. Son nez saignait et ses mains avaient pris une inquiétante couleur bleu-violet. Elles tremblaient autour de la crosse de son arme, qu’elle semblait avoir toutes les peines du monde à tenir.

— Un cinglé déguisé en chevalier nous a volé nos souvenirs, et on n’est pas les seuls ! Ce type en a après tous les faucheurs !

— On n’est pas venu pour se battre, ai-je renchéri. On veut seulement trouver le faucheur d’Afrique du Sud pour qu’il passe le message à tout le monde.

— Encore cette histoire ridicule ! Pour marcher là-dedans, tu dois bel et bien être amnésique, la Slave !

Les yeux de l’Africaine se sont baissés sur moi et un air d’extrême révulsion s’est peint sur son visage.

— Arrête de jouer les innocents. On a tous vu, on sait que tu as tué l’Indien.

— Quoi ?

— Tu as oublié ? Quand l’âme de l’un d’entre nous est détruite, nous partageons tous ses derniers instants... Et celui que nous avons vu, quand il a rendu son dernier souffle, c’est toi, Thanatos !

J’ai ouvert la bouche comme un poisson qu’on sort de l’eau. Quand elle disait qu’ils m’avaient vu, elle devait parler de Sam. D’après Hervé, Sam était bel et bien allé trouver le faucheur indien, mais pour le rallier à sa cause, par pour l’exterminer.

— Il y a un mal entendu…

— Vraiment ? Ce ne serait pourtant pas la première fois que tu prends sur toi de détruire l’un d’entre nous. Après tout, c’était déjà toi qui avais exterminé l’Américain au quatorzième siècle.

Mon cœur a raté trois battements. De quoi est-ce qu’elle parlait ?

— La seule menace que je vois, ici, c’est toi, a-t-elle craché. Et personne ne m’en voudra d’y mettre un terme !

Irradiant de cette force froide chargée d’électricité, elle s’est ruée vers moi. Cette fois, elle venait pour mon âme.

J’ai essayé de me relever, de brandir ma faux, mais mes muscles étaient encore engourdis, mes gestes trop lents. Sacha a crié, probablement incapable de tirer. L’air s’est déchiré en crépitant et le glaive a percuté le manche d’une arme, juste au-dessus de mon front. Ma faux, pourtant, avait à peine décollé du sol.

J’ai cillé, louché sur l’arme qui faisait barrage. Une lance.

Au bout de cette lance se tenait le Chevalier noir.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Isapass
Posté le 25/01/2021
Bon ben non, j'ai beau chercher, je vois rien à redire ! C'est bien simple, j'aime tout ! Jusqu'aux titres des chapitres (je ne l'avais pas mentionné dans mon comm précédent, mais "L'attaque de la ricotta" m'a bien fait marrer, et celui-ci promet une lecture haletante).
Dans la première partie, on sent un semblant de début de rapprochement entre Enzo et Sacha, et ça fait bien plaisir. Bon ok, ils se rapprochent en se rotant à la figure, mais ça aussi, ça m'a bien fait rire (oui, j'avoue humblement que j'aime l'humour pipi-caca, j'assume). Sacha ne ménage pas Enzo, c'est une formation en accéléré, mais comme elle, elle a dû se former toute seule (sans esprit lié équivalent à Hervé, en plus, si j'ai bien compris), c'est déjà mieux que rien.
Pour avoir été en Egypte, les descriptions m'ont rappelé les décors de là-bas ou alors mes souvenirs ont comblé les vides. En tout cas, aucun problème. On sent bien la poussière, la chaleur, la soif... D'ailleurs, la course folle pour attraper le train m'a donné soif pour eux !
Quant à la dernière partie, j'ai été particulièrement attentive à d'éventuelles longueurs dans les descriptions du combat, des mouvements et tout, mais j'ai tout avalé d'un trait avec beaucoup de plaisir, comme d'habitude. C'est vrai que la scène est peut-être plus "propre" que la précédente. On visualise mieux ce qui se passe, mais il faut dire que c'est en terrain plat, alors que les aller-retours entre le toit du train et l'intérieur du wagon dans le combat contre le cavalier sans tête sont super difficiles à gérer. Avec le cheval en plus, tu t'es mis la barre très haute ! Là, pas de problème, d'autant que les introspections parfois ironiques d'Enzo changent le rythme et surprennent, donc pas de risque de trop-plein dans la scène d'action.
Ah au fait, j'avais bien senti qu'il était louche, le majordome de l'orient-express !
Les révélations sont très intéressantes, dans ce chapitre-ci : Sam est donc soupçonné d'avoir dézingué deux faucheurs ! Franchement, j'y crois pas une seconde (ou alors ils avaient mal tourné), mais ça va pas faciliter le rapprochement avec les autres faucheurs. Ca serait vraiment bien qu'Hervé réapparaisse pour donner des explications, là.
Et enfin, ce cliffhanger... dire qu'il va falloir attendre une semaine pour avoir la suite ! C'est insupportable.
Je commence à penser que le chevalier noir est un faucheur qui a mal tourné. Je sais très bien que tu ne me diras rien, mais c'est pas grave, j'amuse avec mes hypothèses.
Non, sérieux, pour moi, c'est encore un sans faute ;)
Neila
Posté le 26/01/2021
Honnêtement je vais pas me plaindre si t’as rien à redire. ^^
Merci pour les titres ! J’ai un peu galéré pour celui-ci avant de trouver l’illumination.
Moi je trouve que le rot est un bon moyen de se connecter avec les gens. (tu parles à la reine du pipi-caca-prout tu sais) Ah, Sacha c’est une main de fer dans un gant de fer. :p Mais comme tu l’as bien compris, elle a dû apprendre à la dure.
Eh ben merci google earth, parce que je dois t’avouer que je n’ai jamais mis les pieds en Egytpe. J’ai passé beaucoup de temps à zieuter des photos sur internet, en espérant ne pas dire trop de bêtises.
Lol. Je retiens que le cheval dans le train, c’est compliqué. Mais je suis très contente si tu n’as pas trouvé de longueurs ! J’ai déjà alléger quelques passages que super BL m’a pointés. è.é C’étaient peut-être bien les phrases en trop. Mais c’est surtout le chapitre suivant où elle m’a pointé le plus de longueurs, alors je continue à serrer les fesses.
Mais oui, tu avais bien senti ! Le majordome était pas net. :p
Ah, seule la suite (et peut-être Hervé) nous le dira pour Sam. Désoulé pour le cliffhanger. Je vais essayer de pas en faire une habitude, promis.
Intéressante théorie ! C’est toujours bien de savoir ce que s’imaginent les lecteurs.
Encore une fois, merci beaucoup pour ta lecture et pour ton commentaire Isa !
Vous lisez