L'affrontement

Par Pouiny

Svär tourna la tête vers la louveteau noyée. Tendrement, il la frictionna à coup de langue. Berin tourna la tête ; Mirga et Mäeyst s'approchaient de l'étang.

«  Mäeyst vous avait entendu vous éloigner près du cours d'eau, mais impossible de vous retrouver près du refuge. Nous commencions à vous chercher plus loin, un groupe en amont, l'autre en aval, jusqu'à ce qu'on entende tes cris. Tu semblais en danger mais pas menacé directement. Nous avons pensé à un accident... »

Un hurlement de Svär la coupa dans son récit. Il lui était obligatoire de prévenir la meute qu'il n'y avait plus de danger. Volven ouvrit des yeux dont les vaisseaux sanguin avait pour beaucoup éclatés. Sans un mouvement de recul, imperturbable, Svär s'informa :

« Tu peux me voir ? »

Un jappement inquiet fut sa seule réponse. Un loup aveugle était voué à devenir un loup sans nom, incapable de se débrouiller seul, une dépendance ambulante ; un poids mort pour le clan. La mort était la seule chose qui pouvait l'attendre.

« C'est peut-être temporaire, temporisa Mirga. »

Les yeux glacés de rouge sang rendait Svär beaucoup moins optimiste.

« Il serait peut-être mieux de la tuer tant qu'elle n'est pas encore complètement consciente, grogna l’Ancien. »

Le gros cœur de Berin rata un battement. Il s'interposa vivement entre son dominant et son compagnon. Il s'écrasa au sol, prêt à manger la neige fondue s'il le fallait.

« Je t'en prie, Notre Loup, ne fais pas ça ! C'est moi le responsable, tue-moi à sa place s’il le faut, mais laisse-lui une chance, je t'en supplie.

– Berin, déclara calmement Svär. Si elle ne voit plus, elle ne pourra plus être utile au clan. Elle ne pourra plus chasser. Elle…

– Prends-moi ! Prends-moi à sa place ! Je chasserais pour deux. Tu sais que j'en suis capable ! Mais par pitié, laisse lui la vie sauve. Je lui apprendrais à compenser avec ses autres sens. Je lui apprendrais à chasser, même si ça prend du temps. Elle pourra être utile au clan même sans la vue, je te le jure sur mon nom !

– Et si elle ne l'est pas ?

– Alors tu pourras la tuer. Mais laisse-lui du temps. Svär... »

Les yeux noirs rivés au sol, ne voulant pas prendre le risque de le blesser, il n'avait jamais paru aussi minuscule. D'un son ferme, Svär ordonna.

« Relève-toi. »

Berin obéit.

« Soit. A partir de cette nuit tu feras partie des chasseurs. Prépare-toi à ne plus dormir de sitôt. Nous verrons bien si tu seras capable de valoir deux fois le guerrier dont tu m'as privé. »

Berin baissa la tête en signe de reconnaissance. Volven commença à gémir. Mirga et l’Ancien s'approchèrent d'elle et commencèrent doucement à la guider. Sans un regard, le loup noir fit volte-face. La louve grise incita Berin à passer devant et le suivre. Manifestement, le dominant avait besoin de marcher seul à seul.

« Tu m'as désobéi, Berin.

– C'était un accident.

– Peu importe la raison ou les circonstances, les faits sont là. Tu as désobéi aux règles de la meute, et c'est un louveteau qui en paye le prix.

– Je ne souhaitais pas ce qui est arrivé.

– Puis-je te faire confiance ? »

Le loup noir se stoppa dans sa marche. Ses yeux d'or fixèrent ceux de l'ours. Celui ci n'eut pas besoin de produire un son pour être compris.

– Oui. La meute est ma famille à défaut d'être mon sang. »

Le loup noir reprit sa marche. Il ne se dirigeait plus dans la même direction. Perplexe, Berin demanda :

« Nous n'allons donc pas au refuge ?

– Non. Suis moi. »

En silence, il marchèrent dans la neige qui s'estompait peu à peu. Le soleil, par manque d'habitude, lui brulait la peau. Ils s'enfonçaient dans des chemins sinueux dont il n'était pas sûr de pouvoir s'en sortir seul. Comme si le but de Svär était de le perdre. Berin se rappela des paroles du corbeau, et commença à prendre peur. Puis, d'un seul coup, le loup noir l'attaqua.

En un bond, il l'écrasait de tout son poids, laissant la gorge de l'ours parfaitement accessible. Pour autant, il ne fit qu'à peine mine de le tuer.

« C'est tout ce dont tu es capable ? Tu me déçois, Berin. »

L'ours tenta un coup de patte, mais le loup l'avait déjà esquivé avant même qu'il ait esquissé le geste. Il tenta de se redresser qu'il se prenait déjà un violent coup dans les cotes. Berin ne put étouffer un grognement de douleur. Le loup le surplombait de toute sa taille.

« Comment as-tu pu réussir à attraper ne serait-ce qu'un seul poisson avec une vitesse si lente ? S'étonnait Svär. »

La même colère qu'il avait ressenti plus tôt dans ses entrailles se représenta. Ce sentiment de rage l'anima d'une énergie soudaine. Il attaqua.

L’entraînement dura sans interruption jusqu'au crépuscule. Il se menait sans dialogue ni cri, silencieux dans les montagnes. Svär ne donnait aucun conseil, aucune indication au jeune ours, faisant confiance à ses capacités d'adaptation. En quelques échanges de coups, ils apprenaient l'un comme l'autre plus que ce qu'ils auraient pu imaginer. De ses yeux noirs, le jeune ours fixait Svär en essayant de ne jamais le quitter : il lui sembla alors mieux le comprendre, lui et son pouvoir, lui et sa maîtrise. 

Cet affrontement amical duel ne fut ni gagné, ni perdu. Il s'arrêta à l'épuisement pur et simple des deux adversaires. Loup comme ours, se laissèrent tomber comme un seul être dans le peu de neige qu'il restait au sol et la poussière de la terre. Reprenant leur souffle, l'un comme l'autre, après cette lutte silencieuse et sans fin, Svär finit par annoncer :

« Pas mal, pour un début. »

Il n'eut aucune réponse. Le jeune ours semblait épuisé. Il lui faudrait sans doute beaucoup plus de viande qu'il ne pouvait l'imaginer, ne put s'empêcher de craindre le loup. Il se redressa lentement.

« Ce n'est pas la seule raison pour laquelle je t'ai emmené à cet endroit. Viens voir ici ».

L'ours peina à se remettre sur ses quatre pattes. Arrivé au niveau du loup il put voir en contrebas la fin de la forêt.

« Ici s'arrête notre territoire. Désormais il est possible de voir notre ennemi d'ici. »

Même avec sa vue moins exacerbée que celle des loups, Berin constata effectivement des points de lumière étrange au loin.

« Qu'est-ce que c'est ?

– Du feu. »

Comme d'instinct, Berin eut un tressaillement de terreur rien qu'à l'évocation de l'idée. Svär le remarqua.

« Tu as vu du feu avant ce jour ?

– Je ne crois pas, pourtant… Je crois comprendre ce que c'est. »

Ne souhaitant pas raviver des souvenirs dont il valait mieux que le jeune ours oubliât l'existence, le loup noir n'insista pas.

– Cet hiver encore, il fallait sortir de la forêt avant de pouvoir observer des traces d'approche de l'ennemi. Aujourd'hui, il prend du terrain. Bientôt, il viendra jusqu'ici, et a ce moment là, il n'y aura plus que deux choix, fuir ou se battre.

– Pourquoi ne pas essayer plutôt de vivre notre vie sans ce soucier de ses agissements ? »

Le jeune ours reçut un regard sévère pour toute réponse.

« Nous ne pouvons pas rester invisible face au grignotage de notre territoire, Berin. »

Svär ne sut comment interpréter le visage inexpressif de son interlocuteur.

« L'ennemi est puissant ? Demanda-t-il enfin, placide.

– Peut-être plus que ce que nous l'imaginons.

– Pourquoi me montres-tu tout ça ?

– Pour que tu comprennes que plus que jamais, la meute a besoin de toi. »

Ils gardèrent silence. Le loup noir hésitait sur ce qu'il pouvait lui dire.

« Je comprends désormais qu'il vaut mieux directement te préparer à l'éventuel affrontement. Tu as une force inespérée dont la meute pourra tirer profit si tu arrives à bien l'utiliser. Désormais, tu devras être en éveil nuit et jour. La nuit, tu partiras à la chasse avec le reste de la meute. Tu n'auras qu'un léger temps de repos si tu arrives à écourter le temps de chasse, car à l'aube, je veux que tu me retrouve près de la tanière. Je t'y rejoindrais et je te montrerais tout notre territoire. Il faut que tu le connaisse rapidement, mieux que moi-même si possible. Je t'entrainerais à utiliser ta force, la mesurer tout comme la réveiller. Tu ne pourras pas retourner au refuge avant le crépuscule. Est-ce bien clair ?

– Et Volven ? Fit remarquer Berin après un temps d'arrêt.

– Cette jeune louve ne doit pas t'handicaper. D'autres membres de la meute veilleront sur elle. Mäeyst connaît des plantes capables de soigner et d’apaiser les douleurs. Elle ne sera pas abandonnée.

– Aura-t-elle un nom un jour ? »

Svär reflechit.

– Sans doute pas. Tout dépendra de ses capacités. Mais je ne veux pas te donner de faux espoirs. Un loup aveugle ne vit jamais bien longtemps. »

Svär sentit le jeune ours attristé par ces nouvelles.

« J'espère que tu comprendras désormais en quoi il est capital que chacun suive les règles de la meute. Que ce qu’il s'est passé te serve de leçon. »

Le loup noir fit volte-face, repartant vers le refuge. D'un pas lourd, celui ci le suivit.

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Nora Malorie
Posté le 13/04/2021
Encore un très bon chapitre, avec une superbe mise en scène de l'initiation au combat ! J'ai hâte d'en savoir plus sur cet ennemi qui maîtrise le feu. Les enjeux de ton histoire sont très intéressants :) .
Pouiny
Posté le 13/04/2021
Merci beaucoup <3
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