La veille

Par Maud14

Ali approuva la vidéo d'Alexandre mais fit part de ses doutes à chaque fois que Hyacinthe l'avait au téléphone. Ce n'était pas suffisant. Il n'avait pas assez de preuves de sa solidité, de sa responsabilité et de sa motivation. Pourquoi voulait-il déjà les suivre? Lui demandait-il encore et encore. Il ne comprenait pas. Même si elle-même ne comprenait pas tout, elle avait fini par accepter. Etrangement, elle avait confiance en Alexandre, et elle ne pouvait pas l'expliquer. Une sorte de confiance aveugle. Ah, et il lui avait sauvé la vie, aussi. Peut-être que cela penchait dans la balance.

Ses apprentissages du swahili et de l'anglais n'eurent pas l'impression d'étonner Ali outre mesure, ce qui prouva une nouvelle foi son manque d'engouement. Mais Hyacinthe ne pouvait pas lui en vouloir, elle savait à quel point il lui était difficile de se sentir en sécurité avec quelqu'un. Ce qu'il avait vécu et vu sur le terrain, sur les champs de guerre, les no man's land, dans les gravats de pierres et de poussières, dans les immeubles éventrées... Les armes, les sons, les odeurs, les hommes, les corps, les charniers, les tombeaux à ciel ouverts... L'homme était un loup pour l'homme, Ali en était certain. L'homme n'était pas bon. Il était dangereux. Sournois, violent. Capable des pires atrocités, capable de rendre réel les pires des cauchemars. Du haut de ses 35 ans, ses yeux avaient assistés aux plus belles choses comme aux pires. La méfiance était devenue son apanage, ce qui lui servait dans le cadre de son métier. Ne pas se fier à ce que l'on vous dit. 

Hyacinthe n'avait pas l'expérience de ce terrain-là. Elle n'avait pas vu la guerre de ses propres yeux. Son approche n'était pas la même, sûrement moins tachetée de sang. Pour son bien-être physique comme mental, Ali avait raccrocher les gilets par-balle de la presse et s'était réorienté vers des reportages moins risqués. C'est comme ça qu'elle l'avait rencontré, à Paris. Il y a quatre ans auparavant, alors qu'elle venait de revenir de son année passée au Canada, il avait croisé sa route et leur chemin avait pris la même direction... jusqu'à ce que la capitale ne l'engloutisse dans un tourbillon destructeur et qu'elle décide de s'enfuir. 

Ali et elle s'étaient retrouvés sur les sujets qui les avaient rapprochés. Le réchauffement climatique, l'effondrement de la biodiversité et les pandémies de plus en plus fréquentes. Ali était le plus révoltés des deux. En arrivant dans leur journal à Paris, il avait vu les réfugiés climatiques remplacer les réfugiés de la guerre. Il avait vu les feux monstrueux et gargantuesques des forets, remplacer ceux des bombes. Il avait vu les corps sans vie des éléphants et autres animaux, remplacer ceux des hommes. La guerre, pour lui, avait changé de visage. S'était déplacé de front. Mais perdurait, d'une autre façon. Elle était l'essence de l'homme. Le suivait à la trace, lui collait à la peau. Les deux semblaient indissociables. Ali lui avait longuement fait part de son point de vue. Elle n'était pas contre sa vision des choses, mais elle ne pouvait s'empêcher d'éprouver un soupçon d'espoir, de le voir partout, ou de l'imaginer, du moins. Elle était une pessimiste optimiste, puisqu'elle ne pouvait pas nier la situation catastrophique de la terre, tout en essayant de voir le verre à moitié rempli.

Les trois dernières semaines précédant le voyage, Alexandre continuait de s'entraîner à filmer puis montrait ses réalisations à Hyacinthe. Pendant leurs entrevues, elle se rendit compte que non seulement il avait étudié la façon de filmer et monter, mais il s'était également renseigné sur les grands reporters et leurs façons de procéder sur le terrain. Il lui sortait des références qu'elle même parfois ne possédait pas, ce qui ne manqua pas d'ajouter une pierre de plus au monticule de choses impressionnantes chez cet homme. 

Ils avaient pris l'habitude de se retrouver à 17 heures autour d'une bière ou d'un thé, et visionnaient ensemble les productions qui ne faisaient que s'améliorer au gré du temps passé. Même si la presqu'île était petite, Alexandre trouvait des sujets toujours différents à mettre en lumière. La mer, la lumière, les couleurs, les habitants, Soazic la boulangère, Elouan le tenancier du bar-tabac, Ivi l'épicière... La poésie de ses plans plurent beaucoup à la jeune femme. Il avait une façon bien à lui de voir les choses, de voir le monde... Elle se retrouva sous ce voile de douceur aérienne, de subtilité des corps et des expressions, de sensibilité aux éléments. Elle lui montra ses photos à elle, et il les regarda, en silence. Puis, il leva les yeux sur elle. 

« Je comprends », dit-il simplement. 

*****

Lorsqu'ils prirent ensemble leurs billets, Ali ne pouvait plus reculer. Un long soupir émergea du haut parleur du téléphone de Hyacinthe, posé sur la table. Assis l'un à côté de l'autre à son bureau, Alexandre et elle s'échangèrent un regard. 

« Bon... bah... il y a plus qu'à », lança le parisien avant de raccrocher.

La veille du départ, Hyacinthe invita Pierrot et Alexandre à dîner chez elle. Elle ne pouvait s'empêcher d'éprouver une certaine culpabilité à ravir le grand brun en laissant Pierrot sans assistance. Bien qu'il fut seul de longues années, et jusque'à encore très récemment, l'arrivée d'Alexandre dans sa vie l'avait illuminé. 

Ils dînèrent joyeusement. Hyacinthe avait préparé des moules et des frites maison pour l'occasion accompagné du vin blanc préféré de Pierrot. A la fin du repas ses yeux pétillaient. 

« Tu f'ras attention à la mouette rieuse, hein, l'albatros! Tu veilleras sur elle. Je sais que tu le f'ras. Vous f'rez attention là-bas, hein? Vous m'revenez en un morceau »

« Tu sais, on ne part qu'un mois », souleva Hyacinthe dans un sourire attendri. 

« J'le sais! M'enfin un mois c'est long! Faites attention aux grosses bêtes là-bas. Y parait qu'elles sont pas commodes et que les poissons ont des dents pointues »

« Tu peux compter sur moi Pierrot », déclara Alexandre. 

« J'le sais, j'le sais »

« Sur moi aussi », se défendit Hyacinthe.

« Toi, j'suis moins sûre! J'le vois, parfois, le feu dans tes yeux. J'vois bien qu'y a un truc qui brûle la dedans - il montra sa gorge, puis son thorax de la main- j'sais pas c'que c'est, mais j'ai pas envie d'le voir s'embraser comme un feu d'artifice ». 

Hyacinthe écarquilla les yeux. L'analyse du vieil homme la laissa pantoise. Cependant, le vieux changea de discussion comme si de rien n'était. Il raconta avoir vu un grand cormoran le matin-même et se disait persuadé que ces beaux yeux émeraudes l'avaient fixé un long moment, et qu'ils avaient parlé ainsi. 

Alors que Pierrot était sur le pas de la porte, il s'approcha légèrement de Hyacinthe et lui dit tout bas:

« J'plaisante pas. Fais attention à toi. Ne mène pas une vendetta qui pourrait te mettre en danger ».

Puis, il lui offrit un regard profond où elle cru déceler une certaine tendresse, avant de rejoindre Alexandre qui les observait près du petit portail. Le coeur de Hyacinthe se serra dans sa poitrine alors que leurs silhouettes ridiculement opposées s'enfonçaient dans la nuit. L'un, petit et presque recroquevillé au pas claudiquant portait le poids de la vie sur les épaules. L'autre, démesurément grand au buste droit, semblait flotter dans l'air, comme s'il n'était pas fait du bois de ce monde. L'un était devenu la béquille de l'autre. L'autre était devenu le précepteur de l'un. 

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joanna_rgnt
Posté le 05/05/2021
Je ne le dirais jamais assez mais : JE N'AIME PAS DU TOUT ALI !!!!!
Même s'il a raison d'être méfiant, je l'aime pas ahah !
J'ai beaucoup aimé le moment où ils sont avec Pierrot, il est trop chou ce petit vieux. Hâte de voir comment ça va se passer en Afrique.
Maud14
Posté le 05/05/2021
Ahaha je comprends ton ressenti ! J'ai hâte de voir ce que tu penses de lui tout au long de l'histoire :)
OUI pierrot je l'adore ;)
joanna_rgnt
Posté le 05/05/2021
Je te dirais ;-)
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