La Roue de la Fortune

Notes de l’auteur : Merci à tous ceux qui ont ajouté Wargad à leur PAL bien qu'il n'y avait qu'un seul chapitre. Je compte poster des chapitres régulièrement, donc n'hésitez pas à me donner vos avis au fur et à mesure!

Merci pour votre lecture!

CHAPITRE 2

La Roue de la Fortune

 

Les semaines passèrent, et la chaleur s’intensifia jusqu’à devenir presque étouffante lors des festivités du solstice d’été, le vingt-huit Iwän. Tous les ans, un grand marché avait lieu dans les grandes villes et même si Lamania était un petit village, il se trouvait à la croisée de deux royaumes humains, un royaume nain, et une contrée elfique. Les marchands et artisans de tous ces États se rassemblaient à Lamania pour le marché de l’été qui se déroulait la journée, et pour les festivités la nuit. La fête de l’été était dédiée aux Enaidi de la Vie et du Soleil : Lilween et Loïth. Les stands du marché étaient vidés puis recouverts d’épis de blé, de fleurs et l’espace était libéré pour que tout le monde puisse danser. C’était aussi mon seizième anniversaire.

C’était l’un des moments les plus intenses de l’année à l’auberge, et on avait engagé deux jeunes femmes pour nous aider durant les trois jours de festivités. J’espérais que Calador revienne, mais bien qu’il y eût plusieurs groupes d’elfes ce n’était que des voyageurs qui ne connaissaient rien des affaires de la frontière. La première nuit fut la plus occupée et je dormis presque toute la journée le lendemain. Je réussis tout de même à trouver le temps de me promener à travers les différents stands. Les odeurs douces et épicées et les couleurs resplendissantes envahissaient mes sens. Toutes les ethnies étaient rassemblées et étaient en paix, cherchant à vendre le plus possible.

J’admirais des rideaux entiers de rubans doux, en dentelle, en satin, de mille couleurs, considérant en acheter quelques-uns pour mes cheveux, quand mon regard fut attiré par quelqu’un. J’écartai quelques rubans et vis à l’autre bout de l’allée un jeune homme, assis sur un tonneau vide et travaillant quelque chose à la main. Il avait des cheveux blonds cendrés qui lui tombaient sur le front et au vu du stand auprès duquel il se trouvait, il devait être sculpteur sur bois.

Il releva le visage, chassant les cheveux de son front transpirant. Son regard sombre captura le mien et un sourire en coin, malicieux, apparut sur son visage.

— Prudence, regarde ce collier ! Il t’irait à ravir ! s’exclama Milly.

— Quoi ?

Mon attention fut forcée vers mon amie qui me présenta un collier que je ne regardai même pas.

— Tout va bien ? demanda-t-elle, penchant la tête sur le côté, ses cheveux noirs tombant en vagues.

— Oh, euh…

Elle se pencha au-dessus de mon épaule et écarta les rubans. Un sourire amusé apparut sur son visage lorsqu’elle vit le jeune homme qui avait capturé mon attention. Il était à nouveau concentré sur sa sculpture. Milly rigola doucement.

— Oh, je vois ! Tu as des choses plus intéressantes à regarder qu’un collier ennuyant, n’est-ce pas ?

— Je t’en prie ! m’exclamai-je, rougissant malgré moi.

— Catherine ne voulait-elle pas une nouvelle décoration pour la salle de l’auberge ? Ces figurines en bois seraient jolies, non ?

— Je sais ce que tu essaies de faire, et ça ne marchera pas, Milly !

Elle rit pendant que je m’éloignais, aussi loin que possible de cette aire en particulier. De retour à l’auberge, déjà occupée par de nombreux voyageurs, ma mère eut immédiatement besoin de mains supplémentaires et mon esprit fut distrait par le travail.

La deuxième nuit, après avoir servi une énième tournée pour le groupe de nains qui dansaient et chantaient, encouragés par toute l’auberge enthousiaste, ma mère m’approcha. Elle transpirait autant que moi, que tout le monde ici, à cause de la chaleur de l’été et de la foule rassemblée dans un même endroit. Mais elle souriait malgré tout.

— Tu nous as bien aidés hier et aujourd’hui, tu devrais aller profiter de la fête, Prudence. Surtout que c’est ton anniversaire.

— Vraiment ? Je peux ? demandai-je.

— Oui, vas-y, mais ne bois pas trop, d’accord ? Et reviens avant les feux d’artifices.

— Promis, maman ! m’exclamai-je, embrassant sa joue.

Je laissai mon tablier et mon plateau sur une table, et me dépêchai hors de l’auberge. Le moment où je me trouvai à l’extérieur, je me détendis, respirant l’air presque frais de la nuit. Les étoiles étaient étouffées par les lumières éblouissantes du marché et du village. Je me laissai tomber contre le mur, fermai les yeux, et écoutai la musique et les rires qui résonnaient au loin.

— Tu as un beau sourire, tu devrais en faire profiter le reste des voyageurs au lieu de sourire aux étoiles, non ?

Je sursautai en reculant brusquement. Un jeune homme était appuyé contre le mur. Je ne pus empêcher le rire nerveux qui m’échappa. C’était le jeune homme du marché qui avait croisé mon regard. Il avait le même sourire en coin, rempli d’amusement, comme s’il savait l’effet qu’il avait sur moi.

— Tu… qu’est-ce que tu fais ici ? demandai-je, regardant tout autour.

Il y avait de nombreuses caravanes près de la route, et la cour de l’auberge avait été remplie de tables pour les groupes qui festoyaient plus calmement que les nains. Mais j’étais sortie par la porte arrière de l’auberge et il n’y avait quasiment personne.

— Je suis venu prendre un verre à l’intérieur, quand je t’ai vue sortir. Tu vas bien ?  demanda-t-il, s’écartant du mur pour m’approcher.

— Je– bien sûr, répondis-je.

— Tu as les joues rouges, tu devrais faire attention avec un été aussi chaud, fit-il passant le dos de sa main sur ma tempe.

Je m’écartai timidement et il continua de sourire de manière énigmatique.

— Puis-je t’offrir un verre ? Cela te rafraîchirait… hmm…

— Prudence… Je m’appelle Prudence, murmurai-je.

— Quel beau prénom, susurra-t-il. Mon nom est Omri. C’est un plaisir de faire ta connaissance, Prudence.

Il entra dans l’auberge, mon cœur battait fort. Il revint avec deux pintes de bière fraiche. Cela me fit du bien, et m’aida à me détendre. Il me présenta au groupe de sculpteurs sur bois avec lequel il voyageait. Ils jouaient de la musique pour que des jeunes femmes puissent danser. Omri m’offrit une seconde bière, et me fit tournoyer, avant que l’on aille se promener. Il me posa des questions sur ma vie à l’auberge et à Lamania, et il me parla de la sienne, voyageant dans tout Sehaliah pour son travail. C’était si naturel de discuter avec lui, même si je le connaissais à peine.

L’alcool me tapait dans la tête, réchauffant mon corps et me donnant un courage que je n’avais pas habituellement. Avec la musique au loin, et le calme autour de nous, seuls au milieu des caravanes vides, son baiser vint naturellement. Ce n’était pas mon premier baiser, que j’avais eu avec l’apprenti forgeron du village l’année précédente, lors de la même fête, mais Omri était plus expérimenté. Il m’entraîna à travers les caravanes, il me tint la main fermement et resta calme malgré mes rires énivrés à chaque fois que je trébuchais. Je m’accrochai à ses bras solides. Il m’offrit un autre verre d’une liqueur plus forte, plus mentholée, et on se cacha dans sa caravane, acculés contre des couvertures. Entre les baisers et les soupirs, il laissa ses mains caresser mon corps, tout en restant respectueux.

— Qu’est-ce que c’est ? souffla-t-il.

Je tournai mon visage vers mon poignet gauche, qu’il observait curieusement. L’intérieur de mon poignet portait une trace bleue qui ressemblait à une fleur de lys.

— Une marque de naissance, répondis-je à voix basse.

Son doigt caressa la peau délicate et je frémis. Il se pencha et l’embrassa, un sourire dansant sur ses lèvres. Son visage se tourna vers moi. Ses yeux noirs étaient aussi sombres et doux que du velours. Plonger dans les ténèbres de son regard était aussi exaltant que se promener dans la forêt par une nuit sans lune.

Il m’embrassa à nouveau, plus férocement, au moment où les feux d’artifices explosèrent au-dessus de nos têtes. Le repoussant, je me redressai soudainement.

— Les feux d’artifices ! Je dois partir ! m’écriai-je, me souvenant de ce que ma mère avait demandé.

Si je ne revenais pas à temps, elle s’inquiéterait et risquerait de m’interdire de ressortir de nuit.

— Quoi ? Déjà ? s’étonna Omri alors que je sautais hors de la caravane, arrangeant mon corsage et ma robe. Tu me laisserais aussi insatisfait ?

Je me retournai vers lui. Il souriait victorieusement, persuadé que je grimperais de nouveau dans la caravane avec lui. J’étais charmée, mais pas stupide. Je pris son visage entre mes mains, le forçant à se baisser vers moi.

— Omri, tu es mignon, et le moment qu’on a passé ensemble était merveilleux, mais tu n’as aucune intention de me revoir après cette nuit et je ne peux pas rester. Restons-en là, d’accord ?

Je l’embrassai rapidement sur les lèvres avant de me retourner. Rassemblant mes jupons, je me mis à courir à travers les caravanes, éclairée par la lune et les feux d’artifices aux milles couleurs qui explosaient dans le ciel.

J’arrivai à l’auberge à bout de souffle et grimpai par l’une des fenêtres arrière pour y revenir discrètement. Quasiment tout le monde était sorti pour observer les feux d’artifices. Je repérai facilement ma mère qui se trouvait à la porte, la tête levée vers le ciel. Ses yeux brillaient de larmes et son sourire était triste.

— Maman ? appelai-je, arrivant à ses côtés. Je m’excuse du retard, j’étais–

— Prudence, fit-elle en souriant et en me prenant dans ses bras.

— Tout va bien ? demandai-je, la serrant en retour.

— Oui, je pensais juste à ton père, répondit-elle, embrassant mes cheveux tendrement. Je peine à croire que tu as déjà seize ans, ma chérie…

Je levai à mon tour la tête vers le ciel illuminé par les explosions de couleurs. Le vent souffla, portant l’odeur de poudre brûlée jusqu’à nous, accompagnée de l’essence de la forêt. Les feux d’artifice continuèrent de résonner mais ils étaient à présent un son de fond, étouffé par un murmure clair et léger, dansant au rythme de la brise d’été et résonnant avec les battements de mon cœur. Je me tournai vers le Bilderŵ, sachant qu’il m’attendait, son appel plus fort que jamais en ce jour du solstice d’été.

J’espérai que Calador reviendrait bientôt et aurait des réponses à mes questions.

 

Les semaines devinrent des mois, la chaleur d’été laissa place à la fraîcheur d’automne. Les champs perdirent leurs vives couleurs tandis que les forêts devinrent aussi chatoyantes que des bijoux. J’attendais impatiemment Calador, mon regard constamment rivé vers le Bilderŵ qui continuait son appel chantant que j’étais la seule à entendre. La pluie froide fit tomber les feuilles qui recouvrirent le sol de taches brunes, rouges et dorées.

Mon rêve ne cessa de me hanter. Plusieurs fois, ma mère, ou même Adela, Hilda ou Milly me réveillèrent alors que je me promenais dans l’auberge. Elles pensaient que j’étais somnambule, seule ma mère comprenait que je cachais quelque chose mais elle ne dit jamais rien, respectant mon silence.

J’angoissais tant à l’idée de m’endormir et de faire ce rêve une nouvelle fois, que je passais toute la nuit à tourner dans mon lit. Au matin, l’épuisement finissait par prendre le dessus. Je fermais les yeux, écoutant le vent soufflant dans les arbres au loin, résonnant dans les vieux murs de l’auberge… La brise portait la voix du Bilderŵ.

L’esprit éveillé, mais incapable de contrôler mon corps, je me levai et descendis les escaliers en bois. Je traversai la salle principale de l’auberge et sortis. Mes pieds nus passèrent sur le sable humide et j’avançai vers la forêt.

On m’appelait. Ils avaient besoin de moi, je devais m’y rendre.

— Eiddwen

Coupant à travers les champs, je continuai sans m’arrêter. L’humidité et le froid pénétraient mes vêtements et ma peau, et me glaçaient le sang presque autant que la terreur qui s’insinuait en moi, mais j’étais incapable de faire demi-tour.

— Elle est là !

— Attrapons-la !

J’entendis le tonnerre résonner même s’il n’y avait aucun orage en vue. Je savais qu’il s’agissait du chêne, de ces voix, de ces souvenirs qui ne m’appartenaient pas.

— Il la tuera !

— Tu mourras !

Un hurlement strident me libéra de ma terreur.

Mon propre cri de détresse fit échos à cette voix dans ma tête et je tombai contre l’arbre le plus proche. L’écorce du tronc érafla ma peau frigorifiée. Je me recroquevillai, essayant de rassembler le peu de chaleur qui restait dans mon corps. Je tremblai, je respirai avec difficultés et regardai tout autour de moi. Je n’avais pas encore franchi la frontière avec Lómáwen, mais j’étais proche – si proche que des elfes pouvaient se cacher dans les arbres, invisibles. Les couches de feuilles décomposées, gorgées d’humidité, pénétraient le tissu de ma chemise de nuit et insufflaient une torpeur glaçante dans les muscles de mon corps. Les branches sombres des arbres nus semblaient essayer de me capturer depuis leur hauteur, comme des longs doigts prêts à me cueillir si je bougeais. Ils remuaient, à cause du vent qui sifflait dans le bois ténébreux de ce matin d’hiver. Ce chuintement grandissant me rappelait le cri qui m’avait ramenée. Un craquement résonna derrière moi.

Étouffant un cri, je bondis et courus à travers la brume laiteuse. J’avais l’impression que les branches des arbres essayaient de se refermer sur mon passage, tendant leurs longs doigts mortels vers moi. Visage et bras griffés, robe de nuit déchirée et boueuse, j’arrivai enfin dans les champs que je traversai à toute allure.

Un soleil timide se levait à l’horizon. Ses rayons, presque froids, luttaient pour percer les nuages et la brume.

J’arrivai à l’auberge et ouvris la porte si violemment qu’elle claqua contre le mur. Je tombai contre la table la plus proche, luttant pour respirer, ma gorge en feu.

— Prudence !

Je sursautai et me retournai, ma mère et Hilda accoururent depuis la cuisine.

— Que fais-tu– je croyais que tu dormais ! s’écria ma mère, me regardant de haut en bas pour m’examiner.

— Tu es glacée ! Tu vas attraper la mort ! siffla Hilda, se dépêchant d’aller chercher des couvertures et de quoi me réchauffer. Quelle idée de se promener pieds nus à l’aurore !

— Aurore

— Qui a parlé ?! hurlai-je, me retournant brusquement.

Hilda et ma mère me fixèrent, hallucinées par ma réaction. Je restai tournée vers le mur, dans la direction du Bilderŵ. Il n’y avait personne pour parler, mais j’avais entendu une voix.

Se remettant de son choc, ma mère attrapa les couvertures qu’Hilda avait ramenées et les força autour de mes épaules, puis me prit dans ses bras.

— Prudence, tout va bien, dit-elle, me pressant contre son corps chaud. Tu es en sécurité, tu es avec nous, tout va bien…

Elle caressa mes cheveux, comme lorsque j’étais une enfant et qu’elle me réconfortait après un cauchemar. Je fondis dans son embrasse. Hilda, le visage grave, m’apporta une tasse de thé.

Je ne me souvenais pas m’être endormie mais lorsque je me réveillai, étourdie par le sommeil et le froid, ma mère était à mes côtés. Elle tricotait le châle bleu qu’elle avait commencé quelques semaines plus tôt.

— Tu n’es pas somnambule, n’est-ce pas ? demanda-t-elle doucement.

— Je… je ne sais pas…

— Tu ne t’en souviens sans doute pas, mais… lorsque tu étais petite, tu avais des cauchemars presque toutes les nuits. Tu te réveillais ou tu essayais de partir en disant que des monstres te poursuivaient dans la forêt. Tu disais que la tempête se rapprochait, même si le ciel était clair.

Exactement comme les rêves que je faisais maintenant.

— Tes terreurs nocturnes se sont calmées pour un temps, puis ont empiré peu de temps après avoir rencontré Calador.

— Je me souviens… tu m’as emmenée à Rencil pour rencontrer un sorcier qui m’avait donné une potion à boire… Je n’avais plus de cauchemars mais…

— Ils sont de retour, n’est-ce pas ? fit-elle avec un sourire triste.

Je hochai légèrement la tête, et tirai les couvertures vers moi.

— J’ai envoyé une lettre à Calador en espérant qu’il pourra t’aider, ajouta-t-elle en posant le châle près de moi. Pour l’instant, tu devrais essayer de dormir, Prudence.

— Mais–

— Je suis avec toi, il ne t’arrivera rien, je te le promets, ma chérie, dit-elle, embrassant mon front et caressant mes cheveux.

Je finis par m’assoupir, réconfortée par la présence de ma mère.

Après mon escapade nocturne, chaque nuit, ma mère ferma la porte de ma chambre. Plus que mes cauchemars, on craignait que je n’entre sur le territoire de Lómáwen, ce qui signifiait risquer d’être abattue par un elfe frontalier.

Le jour du premier Kalatrithin arriva, sans la moindre nouvelle de Calador. Les nuages gris étaient accumulés dans le ciel, les flocons dansaient doucement dans l’air avec la promesse de la colère de l’hiver qui arriverait bientôt.

Ce matin, ma mère me trouva à observer le ciel sombre, appuyée contre la fenêtre.

— Il m’avait promis de revenir avant le solstice d’hiver, murmurai-je.

Elle sourit et entoura mes épaules du châle bleu qu’elle avait fini pour aujourd’hui.

— Dans ce cas, Calador sera de retour avant la fin de la journée. Il a toujours tenu ses promesses, n’est-ce pas ?

— Je vais aller à la clairière, peut-être que je le croiserai en route, décidai-je en me levant.

— Prudence–

— Oui ?

Je me retournai vers ma mère qui m’observait tristement, comme si elle ne voulait pas me laisser partir.

— Tu ne veux pas rester avec nous au chaud ? demanda-t-elle.

— Je serai de retour d’ici quelques heures, répondis-je en haussant les épaules.

Elle soupira, sachant pertinemment que j’étais trop bornée pour être ramenée à la raison. Je m’habillai chaudement et elle m’accompagna à l’entrée de l’auberge. La neige était encore trop faible pour s’accumuler sur le sol, ce qui rendrait ma marche facile.

— Prudence, appela ma mère en serrant la couverture qu’elle avait mise autour de ses épaules. Promets-moi de vite revenir.

Je la fixai, surprise par sa requête. Je hochais simplement la tête, trop perdue dans mes pensées pour me soucier de la pâleur de son visage et du tremblement de ses mains.

Le peu de neige qui était tombé changea la route de terre en une boue désagréable qui me ralentit. Serrant ma cape autour de moi, je passai au-delà des quelques collines qui me séparaient de la clairière où Calador et moi allions nous entraîner. L’accumulation de nuages et les rayons timides du soleil faisaient de la clairière une vision bien triste à voir. La forêt sur ma droite était sombre et menaçante, l’absence de fleurs et la neige qui commençait à prendre enlevaient toutes les couleurs du paysage. Le petit lac sur ma gauche était calme, malgré les frémissements occasionnels à la surface de l’eau causés par le vent froid.

J’attendis un moment, essayant de rester patiente, mais plus le temps passait, plus je m’inquiétais pour Calador. Les nuages s’assombrissaient au-dessus de la forêt, des éclairs commencèrent à traverser le ciel et la neige devint plus dense.

Un bruit provenant de la forêt attira mon attention. Un grand souffle glacial passa sur moi, des frissons parcoururent mon corps entier. Je me redressai au moment où des animaux et des oiseaux quittèrent la forêt, abandonnant le couvert des arbres pour traverser la clairière et s’éloigner au plus vite.

Puis, je vis la fumée. De grandes colonnes sombres s’élevaient au loin, me rappelant la vision de l’exil des nains à laquelle j’avais assisté enfant.

Je courus vers l’arbre le plus proche, commençant à l’escalader, aussi vite que possible malgré le froid qui avait engourdi mes membres. Une fois à bonne hauteur, je perdis mon souffle. Plusieurs feux, dont je ne voyais que les émanations grises, avaient pris, à la frontière avec Lómáwen, et à Lamania.

— Non… ! soufflai-je.

Je descendis au plus vite, sautant au sol avant de me mettre à courir. Je ne cessais de trébucher et glisser dans ma panique, mais je ne m’arrêtai pas, passant les collines vides jusqu’à ce que j’arrive au sommet de la butte surplombée par l’auberge. Ma maison était en flammes, et bien que je ne pris pas le temps d’y porter la moindre attention, tout le village était également enflammé. Il n’y avait pas le moindre cri, pas le moindre son autre que le craquement du bois qui se brisait sous la chaleur. Le manque de vie et de détresse était plus effrayant que cette vision qui embrasait mon âme.

Je courus jusqu’à l’auberge au moment où les quelques chevaux qui avaient été rassemblés dans les écuries partirent en courant, les yeux agrandis de terreur. Une autre monture se trouvait ici, et bien qu’effrayée, elle ne s’enfuit pas. Surtout, je la reconnus : Eären.

— Eären ! m’écriai-je. Sshh, mali, mali, da’i calan, murmurai-je en elfique pour essayer de la calmer. Où est Calador ?

Je voulus appeler son nom mais l’auberge émit un craquement sinistre. Le plafond s’effondra et une nouvelle volée de flammes s’éleva.

— Maman… maman ! hurlai-je, passant au-delà du portique.

J’étouffai un cri en voyant Warin, empalé contre le mur par une lance noire.

Je voulais partir, j’étais effrayée. Les fenêtres de l’auberge explosèrent.

— Maman !

Je courus vers le bâtiment enflammé. Les flammes n’avaient pas encore atteint la salle à manger, mais la fumée noire manqua de m’étouffer. Je me mis à tousser, pénétrant l’espace incandescent.

— Maman ! Maman, où es-tu ?! Milly ! Adela, Hilda ! Il y a quelqu’un ?!

Malgré ma vision troublée par les larmes et les émanations ardentes, je compris rapidement qu’il y avait eu une bataille. Les tables et les chaises étaient renversées. Une poutre se brisa et tomba, faisant voler des étincelles qui brûlèrent mes poumons.

— Maman !!

— Prudence…

Je cessai de respirer, et aperçus, au milieu de la fumée, un corps étendu sur le sol. Les cheveux roux, aussi fougueux que les flammes, remuèrent lorsque ma mère essaya de se redresser.

— Maman !

Je courus à ses côtés, essayant de l’aider à se relever mais je manquai de hurler en voyant ses blessures. Elle était blessée à la tête, le sang à moitié séché avait coulé le long de son visage. Elle pressa une main contre son ventre, le flot de sang ne cessait pas de couler.

— Maman… ! Je… je vais t’aider à sortir d’ici !

— N-non… Prudence…

— Qu’est-ce que tu racontes ?! Je ne vais pas te laisser ici ! Je vais t’aider ! m’écriai-je, essayant de la prendre dans mes bras.

— Non, Prudence ! appela-t-elle d’une voix faible.

Elle se laissa tomber au sol, levant ses yeux verts remplis de larmes vers moi.

— T-tu dois partir… vite ! Ou il te trouvera… !

— Quoi ? Qui ? Qui… qui a fait ça ? demandai-je.

Elle ouvrit la bouche pour parler mais cracha du sang, son corps trembla de douleur. Elle pointa quelque chose qui se trouvait derrière moi. Je me retournai mais il n’y avait rien, ni personne. C’était l’un des rares murs qui n’étaient pas encore en flammes, bien que le portrait de mon père avait bruni.

— Tu dois… le portrait…

— Quoi ? Maman, qu’est-ce que…

— Le portrait… Calador… il saura… il t’aidera… murmura-t-elle. Je t’en prie… ne me déteste pas…

Elle pointa de sa main ensanglanté le portrait de mon père. Je courus vers le portrait et le fis tomber au sol. Pour la première fois en seize ans, je réalisai que ce portrait cachait un trou dans le mur de l’auberge dans laquelle j’avais grandi. Ignorant la poussière et les toiles d’araignée, je sortis une lettre et un objet métallique. La lettre était lourde, comme si elle contenait quelque chose à l’intérieur de ses plis. L’objet était une sorte de cylindre en bronze avec un emblème que je ne reconnaissais pas. Il y avait cinq séries de lettres qui entourait le cylindre et roulaient sous mes doigts.

— Maman, qu’est-ce que c’est ?! Qu’est-ce que ça veut dire ?! demandai-je, me retournant.

Je cessai de respirer. Malgré les flammes qui nous entouraient, mon corps se glaça. Ma mère était inerte, son doigt encore pointé dans ma direction mais reposant sur le sol.

— Non… non !

Une ombre se détacha des flammes et des cendres. Je m’immobilisai – personne n’aurait pu résister à un tel carnage et pourtant, il marcha calmement, apparaissant comme un esprit maléfique prêt à voler l’âme de ma mère.

— Tu pourrais me remercier, je t’ai laissé une chance de dire adieu à ta mère.

La voix était reposée, chaude, et familière. Omri apparut et sourit, le même sourire en coin et rempli d’amusement – mais ses yeux noirs brillaient d’une lueur impitoyable.

— Toi… tu… soufflai-je.

— J’ai bien fait d’attendre ton retour au lieu de me lancer à ta recherche, Prudence. Je me suis dit que si ta mère était revenue ici, c’était pour une raison. Et je pense que tu la tiens dans tes mains.

Il donna un coup de pied désinvolte au corps sans vie, comme pour vérifier qu’elle était bien morte. Je serrai la lettre et le cylindre plus fort.

— Donne-moi ces lettres, Prudence. Ensuite, tu me suivras sans discuter.

— Quoi ?

— Es-tu sourde, aussi bien que stupide ? siffla-t-il impatiemment, perdant son sourire.

Je me collai contre le mur, paniquée, perdue, ne sachant que faire. Il continua de s’approcher de moi, son corps et ses vêtements insensibles aux flammes et à la chaleur. Il allait me toucher le visage quand une flèche traversa son bras.

Il hurla de rage, il brisa la flèche et leva son regard vers les escaliers à moitié brûlés.

Calador avait déjà encoché une seconde flèche qui vola et se planta dans le torse d’Omri. Il tomba en avant, haletant de douleur.

— Calador ! m’exclamai-je.

Mon mantë courut à mes côtés et m’attrapa le bras. Il m’entraîna en dehors de l’auberge au moment où les flammes s’intensifièrent. Les étages supérieurs s’effondrèrent, condamnant l’entrée, et enterrant ma mère et Omri.

— NON ! hurlai-je, essayant de retourner à l’auberge.

— Prudence, non ! s’écria Calador en me tirant violemment vers la sortie. On doit partir, maintenant !

— Ma mère !! Je dois l’aider, je dois–

— Elle est morte, Prudence ! Tu ne peux plus rien pour elle !

Je virevoltai vers lui, je voulais le gifler pour ces mots mais je n’en avais pas la force. Il me fixa gravement, et la réalité sombra sur moi. Ma mère– elle était– elle était partie, dans le sang et les flammes… Des larmes silencieuses roulèrent le long de mes joues mais Calador ne me laissa pas un instant de répit. Il m’entraîna à l’extérieur du portique et me souleva pour me poser sur la selle d’Eären. Avant que je ne m’en rende compte, il monta derrière moi et claqua les brides. La jument partit au galop, droit vers le nord-ouest.

— Calador ! Maman… ! Milly et les autres ! Le village ! m’écriai-je, me retournant pour essayer de voir.

— Je suis arrivé trop tard, répondit-il d’une voix tendue, je n’ai trouvé personne après l’attaque des orcs.

— Des orcs ?!

Je n’avais entendu que des histoires de ces créatures sanguinaires qui se déplaçaient en petits groupes pour attaquer les malheureux qui se trouvaient sur leur chemin. Ils ne se souciaient que de rassembler de l’or, tuer sans merci, ce qui faisait d’eux des mercenaires exemplaires. Mais pourquoi seraient-ils allés jusqu’à Lamania, protégé par sa frontière avec Lómáwen ?

— L’Impératrice de Sombor est passée à l’attaque, ajouta Calador, comme s’il lisait dans mes pensées.

Je le fixai, je ne pouvais pas comprendre la portée de ces paroles.

Alors qu’on s’éloignait dans la direction opposée, je regardais ma maison, mon village, partir en flammes.

Il accéléra et, m’accrochant désespérément aux objets dans mes mains, je me laissai porter par mon mantë et sa monture, sans me soucier du lendemain.

La neige tombait plus fort. Ce ne fut que lorsque nous traversâmes la clairière et passâmes le pont au-dessus de la rivière qui séparait Belo et Nylad que je réalisais que nous quittions le royaume où j’avais grandi.

— Calador, on… on va où ? demandai-je, craignant la réponse.

— Les elfes sont en train de défendre la frontière le long du fleuve Calnaïa, on ne peut pas passer par-là et… et je doute que Lómáwen soit un asile…

Sa voix se brisa à ces mots.

On quittait Belo, et Lómáwen était en danger de tomber aux mains de l’Impératrice de Sombor… Cependant, Calador ne se rendait pas au royaume de Nylad, il n’allait pas non plus demander refuge aux nains de Mulrim. Nous remontions le fleuve Derŵana vers le nord, vers Lómáwen ou plutôt… nous nous rendions vers le lac Ilygad et le Bilderŵ.

— J’ai beaucoup de choses à te raconter, Prudence, continua Calador après un moment de silence pensif. On se rend au Bilderŵ, tu comprendras quand on y sera. Je veux qu’on atteigne les ruines de Cilyn avant la tombée de la nuit.

Cilyn était une ancienne cité humaine construite sur les monts qui culminaient l’Ilygad. Des centaines d’années auparavant, les frontières étaient différentes et Cilyn était la capitale du royaume de Nylad qui, à cette époque, s’était alliée à un sorcier maléfique qui avait tenté de mettre fin à tout Dareia. Ce sorcier avait réussi à détruire les deux autres continents qui existaient alors : Wargad et Galatrass. Après la disparition de ces continents et la mort du sorcier, une partie de Nylad fut prise par les elfes de Lómáwen qui devinrent les gardiens de l’Ilygad et du Bilderŵ. Cilyn fut abandonnée, devenant le sombre souvenir du moment où l’Humanité avait choisi les ténèbres et manqué de faire tomber tout Dareia.

Calador m’avait raconté toute cette histoire quand j’étais plus jeune, et il m’avait dit que Cilyn était maintenant un endroit maudit. Seuls les aventureux, les fous, ou les ennemis de la paix daignaient approcher les ruines de la cité tombée, au risque de faire face à des orcs, ou pire, les fantômes du passé. Les elfes, plus que n’importe qui, détestaient cet endroit, une menace silencieuse, si proche de l’Ilygad et du Bilderŵ qu’ils avaient juré de protéger.

Si Calador avait pris la décision de se rendre dans un tel endroit pour atteindre le Bilderŵ, cela signifiait que les frontières de Lómáwen étaient en train de s’écrouler.

— Calador… que se passe-t-il ? demandai-je faiblement.

— Je te dirai tout ce que je peux dès qu’on sera à Cilyn.

— J’ai peur… avouai-je, tremblant d’effroi bien plus que de froid.

Il resta muet un moment, puis posa une main réconfortante sur mon épaule.

— Moi aussi… souffla-t-il.

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Raza
Posté le 15/10/2020
Hello !
Alors je commence par le positif : la fin du chapitre est top. Intense, fort. Le suspense, l'arrivée d'Omri, j'étais tellement pris que je n'ai même pas anticipé l'entrée de Calador, le départ précipité, etc... Merci, la mère ne s'éternise pas à mourir, c'est bien.

Le moins positif : le premier paragraphe est très "et voilà ci, et voilà ça, et blablabla". J'aurais préféré voir ce que tu me dis plutôt que tu me le décrives (peut-être que tu peux profiter du dialogue avec Omri au début pour faire arriver toutes ces informations de manière digeste). Il y a le même problème sur les derniers paragraphes (Cylin ...)

Le reste est pas mal, même s'il y a quelques clichés d'écriture et deux-trois longueurs (surtout dans les dialogues). Je pense aussi que l'impression d'ensemble serait meilleure si tu découpais ton chapitre, puisqu'il y a plusieurs événements importants qui s'enchaînent vite, sans que le lecteur ait de repère pour s'y retrouver.

Dans tous les cas, bon courage pour la suite :)
MayPhoenix
Posté le 15/10/2020
Hey! Merci pour ton commentaire, je suis ravie d'avoir ton impression!!

Je prends en compte tes remarques, même si pour les descriptions, je considère que ce sont des informations que Prudence connait et ce serait étrange qu'elle discute de choses aussi communes.

Je vais attendre d'avoir posté tous les chapitres sur PA avant de reconstituer les chapitres. Certains sont très longs donc je vais reprendre tout ça!

Merci beaucoup et j'espère avoir ton avis à l'avenir! :D
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