La Révérence

 

 

 

La révérence

 

 

 

Hier soir, je me suis endormie sur ma paille, avec un chant de louanges pour la bouche de mon bien-aimé. Mon bien-aimé est un ange aux boucles noires qui me fait souffrir sans qu’il le sache. Et c’est tant mieux si mon bien-aimé ignore ma fièvre pour sa beauté, car sa beauté est plus précieuse que ma vie. Mon bien-aimé est mon trésor, mon bien-aimé est le miracle de ma métamorphose. Sans lui, je ne sentirais pas le vin de la tendresse s’écouler sans fin sur ma langue, ni les folles brûlures sur mon ventre alangui. Sans lui, je ne connaîtrais pas la sueur du désir qui perle entre mes seins quand j’aperçois au loin sa silhouette adorée. Sans lui, mon cœur battrait sans cœur. Je crois bien que je pourrais à peine respirer.

Heureusement, mon bien-aimé ne connaît pas ma cachette où brillent mes yeux pudiques. Depuis le judas de ma palissade, je peux admirer en paix ses moindres gestes majestueux, les volutes de sa fumée de cigarette, la décision qu’il prend ou non de partir en chemin. De là, mon bien-aimé ne sait pas qu’il est aimé plus que Dieu ne l’aimera jamais. Cette cachette, c’est mon secret d’amour. Parfois, quand je perds un peu la raison, je me demande à moi-même :  "Quel est donc ton joyeux et douloureux secret, Anastàzie ?". Et je me réponds à moi-même : "J’aime pour la première fois de ma vie !".

Toute la nuit sur ma paille, j’ai rêvé de mon bien-aimé. Et le rêve était toujours le même rêve du crépuscule à ma mémoire. Sur la pointe des pieds, mon bien-aimé sortait de sa maison et rejoignait ma couche tiède. Et j’avais les yeux clos, puisque je rêvais de lui. J’avais les yeux clos, mais je le voyais bien vivant venir jusqu’à moi. Il abaissait son front de cygne vers mon visage. Il posait alors délicatement ses lèvres sur mes lèvres et me murmurait : ô merci Dieu, merci, j’embrasse la plus belle fille de la terre ! Aussitôt, j’en pleurais de reconnaissance. Et je lui répondais, aussi émue que la rose laisse éclore son premier pétale au printemps : je ne suis certainement pas la plus belle fille de la terre, mais je suis la fille la plus heureuse de la Voie lactée !

Ce matin, je me suis réveillée à l’aube avec un cœur léger d’oiseau, prêt à rendre grâce à une nouvelle journée de ferveur pour mon bien-aimé. Je me suis habillée et je suis allée m’asseoir dans ma chère prairie pour rêver encore de lui, les yeux ouverts. Tout était splendeur dans la nature silencieuse. Le doux soleil de septembre chatouillait la pointe de mes seins. Le ciel était d’un bleu d’amour. À l’horizon, les hommes faisaient valser leurs faucilles, tandis que les femmes formaient des gerbes d’or échevelées. Tout autour de ce pauvre peuple, les blés poussés par le vent semblaient danser la hora, aux sons du cymbalum, de l’accordéon, de la flûte de pan. J’étais si heureuse à cet instant-là que j’ai chanté pour la coccinelle qui avait choisi ma main pour jardin de repos. Des chansons, je n’en retiens aucune à cause de mes pensées incessantes pour mon bien-aimé. Alors je les invente comme je peux, mêlant des souvenirs de ma vie et des sensations bizarres :

Écoute ma chanson, jolie bête à bon Dieu. J’ai une colombe que j’ai soignée. Cette colombe m’apporte du grain. Avec le grain, je fais du pain. Je donne le pain aux poules. Les poules me font des œufs. Et avec les œufs, que fais-je ? Dis-moi, jolie bête à bon Dieu ? Je fais le Schaleth, le délicieux gâteau aux pommes.

Deuxième couplet, écoute bien. Il est un peu plus triste celui-là.

Mais là-bas, n'y va pas. La neige est rouge, Les anges ont froid.  Plus rien ne bouge au fond des bois.

Voilà, c’est tout. Cela t’a plu ?

Une fois finie ma chanson, j’ai compté les taches noires qui ponctuaient le dos rouge de mon infime amie. Et je lui ai murmuré, avec la même douceur que les murmures de mon bien-aimé :

- Moi, j’ai quatorze ans. Soit le double de ton âge, jolie mangeuse de pucerons. Si tu m’aimes un peu, moi je t’aimerai toujours.

À ce moment-là passa Pavlicezk, le vieux meunier, qui ne se lassait jamais de ma joie débordante. Il me disait souvent qu’elle le rapprochait de Dieu comme un aimant. Me découvrant de loin, il en oublia sa démarche lugubre pour de plus gaie enjambées et, comme à son habitude, il ne tarda pas à me couvrir de compliments :

- Eh ho, Anastàzka ! me lança t-il, ma belle, ma sublime Hanka !

- Eh ho, le monde ! Me voici à vos yeux, lui répondis-je.

- Ô tendresse mélodieuse de nos âmes endormies ! Ô soleil de nos vies ombragées ! Comme tu fais plaisir à voir. Comme tu me donnes de bonheur rien qu’en t’apercevant.

- Merci, tu es très gentil Pavlicezk.

- Mais que fais-tu toute seule dans ce pré ? Que fais-tu de si beau ?

- Je rêve. Je regarde passer le vent entre les lys.

- Tu as donc des yeux si subtils pour voir filer le vent ?

- Oui, car aujourd'hui je ris. Je suis Hanka l'heureuse.

- Et pourquoi, es-tu si heureuse ? Spécialement aujourd’hui ?

- C’est un secret. Veux-tu que je te le dise ?

- Sûrement pas malheureuse. Garde-le bien au chaud dans l’écrin de ton cœur.

- C’est dommage, il est très beau.

- Je n’ai rien entendu. J’ai les oreillons et le tympan perforé. Ce n’est vraiment pas de chance.

- En effet.

- Que Dieu te bénisse, ma chère Ana ! Ô voix d’or de nos moissons !

- Que Dieu te bénisse, Pavlicezk ! Soigne-toi bien !

J’aime offrir le meilleur de ma joie à Pavlicezk. Quelquefois, ses yeux se couvrent de larmes de gaieté rien qu’en me voyant et cela fait grandir plus encore ma joie.

Pourtant, Pavlicezk ne sait pas tout. Il croit tout connaître de moi, mais il ne sait pas tout. Comment saurait-il d’ailleurs que mon vrai prénom n’est pas Anastàzka, mais Anastàzie.

C'est un joli prénom Anastàzie. Malheureusement, on m’appelle rarement ainsi dans notre Pitchi Poï. Lorsque quelqu'un me hèle au coin de la ruelle ou au détour de la prairie venteuse, c'est toujours avec des Stàzka, des Stàzicka, des Anastàzka.

Toute petite, j'étais un peu triste qu'on me surnomme de cent façons différentes lors de mes promenades. Je ne comprenais pas pourquoi on m’appelait «La meilleure d’entre nous», «Bonté divine», «Doux rayon de miel». On me faisait croire que j’avais plusieurs visages, alors que devant le miroir c’était toujours Anastàzie que je voyais. Et puis, au fil des années, j’ai compris qu’il n’y avait rien à comprendre. Je me suis habituée à être Anastàzie dans mon corps et beaucoup d'autres filles dans ma tête. Je me suis habituée à être Stàzka dans la grand'rue Valdemar. Stàzickia au bord de la rivière d'argent qui serpente entre les bouleaux. Ou encore Anka chez Jindrich, le marchand d'articles de luxe et de cartes postales.

Il faut dire que dans mon shtèïtl, on aime les enfants mieux que les roses, mieux que les prières, mieux que les oreilles d'Aman, les gâteaux pour Pessakh. Il n'est aucun enfant qu'on n'enlace, qu'on n'embrasse au moins sept fois dans une journée. C’est ainsi, c’est la coutume, les baisers remplacent l’argent qui est si dur à gagner. Car l’enfant est sacré dans mon shtèïtl, tout comme le devient le vieillard penché, crachotant, sale, éberlué, qui a oublié tous ses prénoms. Entre les deux, l’enfant et le vieillard, il y a les embrasseurs, ceux qui adorent embrasser parce qu’on les a beaucoup embrassé quand ils étaient petits et qui espèrent bien être embrassés en retour lorsqu’ils seront très vieux. Et puis, il y a les embrasseurs qu’on traite d’insensibles parce qu’ils embrassent du bout des lèvres quand ils offrent un cadeau aux enfants. On leur dit alors à plusieurs reprises : donne-le, donne-le donc ton cadeau ! Allez, lâche-le ! Et embrasse la petite mieux que ça ! Allons, mets-y tout ton cœur et ta tristesse s’envolera !

Comme la pauvreté est notre seule richesse dans mon shtèïtl, les cadeaux pour les enfants se fabriquent uniquement avec des morceaux de bois ou des mots qu’on ne trouve qu’au fond du cœur. À tous les anges nés dans la misère comme moi, on offre sans compter un tas de diminutifs, afin qu'ils escaladent la montagne de la vie tout en douceur. On m'a dit là aussi que c'était une très vieille coutume qui nous était venue à dos de chameau depuis un lointain désert. Je n'ai jamais eu la chance de voir le moindre chameau, ni le moindre désert. Mais je veux bien le croire.

La plupart du temps, je ne comprends rien, vraiment rien, aux histoires qu’on me raconte. Mais j’aime y croire. J’aime imaginer l’infinie hauteur de la tour de Babel, les pluies torrentielles du Déluge. J’aime me blottir dans un petit coin de l’Arche de Noé et attendre patiemment le retour de la colombe avec son rameau d’olivier frais dans le bec. Parfois, en fermant les yeux, je peux voir la mer Rouge qui s’ouvre en deux et les chars des pharaons qui me pourchassent. Je n’ai jamais vu la mer, mais je la devine comme une aveugle verrait le soleil au milieu de la nuit. Je ressens que la mer est un espace sans limite qui me blesse, un espace qui s’étend en moi telle une pierre au fond d’un gouffre. Et de là, elle monte et descend en moi, elle passe comme un galop à travers ma poitrine et plonge son sommeil salé entre mes hanches. Je ne le dis à personne, mais chaque nouvelle histoire que j’entends, même la plus farfelue, est comme un bateau de papier qui me fait voyager sur la rivière Pzeck. Alors, je deviens la minuscule, la minuscule Hanka. J’ai l’impression que mes doigts sont les cinq continents et que le monde entier brille au creux de ma main.

Il faut dire que je suis une fille particulière au sein de mon shtèïtl. Je suis quelqu’un que l'on respecte pour sa rareté. On ne m’appelle pas que Stàzka, Stàzicka, ou Anastàzka. On m’appelle aussi la fleur-naïve du pitchi poï. Tout le monde se plaît à dire que c'est ma chance d’être candide comme une brebis. Que cela me préserve de bien des méchancetés. L’innocence m’a t-on dit est la couleur la plus blanche de la terre. C’est aussi le bouclier d’amour de Dieu. C’est un peu comme si mon esprit vivait dans un lieu désert aux confins du silence, à l'abri des ronciers et des pièges à lapin, pour ne pas être blessée ni ne jamais blesser personne.

En plus d’être l’innocente, j’ai aussi ce qu’on appelle de l’intelligence, mais de l’intelligence attardée. J'entends toute chose, mais lorsque mes éducateurs finissent leur phrase je ne sais même plus ce qu’ils m’ont raconté. Et leurs phrases sont si nombreuses qu’un épais brouillard se forme bientôt dans mon esprit. Je ne sais plus ce qu’on me dit, je ne vois même plus la personne qui me parle. Alors, je préfère lever la tête pour admirer le soleil ou les étoiles.

Toutefois, les instruits font tout ce qu'ils peuvent pour ne pas me laisser au bord du chemin de la connaissance. Ils me répètent cent fois la même chose, de cent façons différentes. C'est comme un très patient concours entre eux. Chacun rêve de brandir un jour vers le ciel sa récompense. Car celui qui parviendra le premier à ôter les ténèbres de mon retard mental se verra offrir un lopin de terre pour cultiver des fèves. Je les laisse toujours faire, toujours dire, car je sais que c’est pour mon bien qu’ils font cela, uniquement pour mon bien.

Pourtant, j'adore écouter certains instruits plus patients que les autres. Je suis émerveillée par leur indulgence, leur ténacité, leur grand savoir, par tous ces bouts d'intelligence qu'ils tentent d'enfouir dans ma cervelle en me regardant droit dans les yeux. Je leur fait croire que je gobe toute leur science, je leur souris et en leur souriant j’oublie aussitôt leurs vérités. C’est ainsi, ma mémoire est comme un seau jeté dans un puits profond où stagnerait l’eau noire des bons conseils. Lorsqu’il en remonte, mon seau est toujours vide.

Ce qui ne facilite pas non plus mon apprentissage, c'est que chez nous, on ne s'exprime pas en ligne droite. Les pensées de l’instruit font au moins sept fois le tour de la Terre avant de vous servir un verre d’eau, ou de vous demander un service. Celui qui sait a beau savoir, il ne répond jamais à vos questions par un simple oui ou un simple non. Il prend un malin plaisir à compliquer la facilité. Par exemple, il trouve étrange que vous l’interrogiez sur une chose aussi bête que : crois-tu qu’il va pleuvoir ? Il pourrait se contenter de répondre oui ou non. Mais non, il fronce aussitôt les sourcils et vous rétorque : «Et pourquoi tiens-tu tant que cela à savoir s’il va pleuvoir ? Il ne te plaît pas le temps comme il est ? Tu te rends compte de l’étrangeté de ta question, mademoiselle ? Ce ne serait pas plus simple de me dire que tu as une idée derrière la tête ? Hein ? Tu as une idée derrière la tête ou pas ? Parce que si tu as une idée derrière la tête, peut-être qu’il vaudrait mieux qu’il ne pleuve pas. Où peut-être bien qu’il pleuve, qu’il survienne même un terrible orage, voire un déluge, je ne sais pas ! Hein ? Y a que toi qui sais ! Alors, tu préférerais quoi ? Aie confiance, dis-moi ! Crois-tu qu’il va pleuvoir ou pas ?».

Un jour, pour m’amuser, j’ai essayé de faire comme eux, de compliquer la facilité. J’ai demandé à Pavel, le roi des rempailleurs qui fabrique des chaises si délicates qu'on a l'impression de s'asseoir sur un lit de fougères :

- Tu connais le mot shmock, Pavel ?

- Comment ça si je connais le mot shmock ? Dans quel sens ?

- Dans le sens que tu veux.

- C'est à dire que ce mot a deux sens.

- Je sais.

- Tu sais quoi ?

- Je sais qu'on dit de moi que je suis un peu shmock. Alors je finis par le croire.

- Ah, mais c'est faux, c'est faux. D'abord, celle qui se sent idiote, c'est déjà qu'elle a fait un grand pas vers l'ingéniosité. Et puis... et puis...

- Et puis, shmock désigne aussi un sexe d'homme, non ?

- Hein ? Mais comment tu sais ça, toi ?

- Je le sais, c'est tout. En fait, je suis peut-être beaucoup moins shmock que j'en ai l'air.

- Mais tu n'es absolument pas shmock, je te dis. Ils sont fous ceux qui disent ça.

- Comme tu es gentil. Puis-je te poser une nouvelle question, Pavel ?

- Tu me donnes chaud, mais je t'écoute ma chère Stàzka.

- Justement, c'est cela ma question.

- Attends, je ne comprends pas bien.

- Qu’est-ce que tu ne comprends pas bien, mon cher Pavel ?

- Eh bien, mais ta question.

- C’est une question toute simple, pourtant.

- Attends, tu es en train de me dire qu’il y avait une question cachée dans ma réponse ?

- Peut-être bien, peut-être pas ! Dieu seul le sait.

- Oh la la, ne me dis rien, laisse-moi deviner, j'adore cela ! Une question cachée dans ma réponse ? Oy vaï !... Une question cachée, es-tu certaine ?

- Oui.

- Ah, sous tes airs de libellule candide, tu es une sacrée maline, ma chère Stàzka.

- Alors, tu as trouvé ?

- Non, désolé, cette énigme me dépasse. Je donne ma langue au chat.

- Justement, comment appelles-tu un chat, Pavel ?

- Ma foi, je l'appelle un chat !

- Ah, tu l’appelles un chat ! Es-tu certain ? Tu ne l’appelles jamais autrement ?

- Mais non ! Pourquoi voudrais-tu que je l’appelle autrement ?

- Alors, moi, pourquoi m'appelles-tu Stàzka alors que je m'appelle Anastàzie ?

- Oh la la, excellente question ! Remarquable question ! Qui demande bien évidemment une réponse à sa hauteur.

- Oui, je préférerais qu’elle soit à sa hauteur.

- Ah, que je t’embrasse shmock étincelante de ma vie. Tu es fine, tu es si fine. Voyons voir, comment pourrais-je bien t'expliquer cela ?

- Oui, comment ?

- Vois-tu, le prénom de naissance c’est un peu comme un nuage de lettres qui se dissiperait avec le temps dans les mémoires. Mais, grâce à la magie de la tendresse, les parents, les oncles, les tatas, les voisins, ont le pouvoir de mélanger ce nuage à d'autres nuages. Et alors, tous ces nouveaux petits nuages enfantent à leur tour plein de doux, drôles ou surprenants surnoms, selon le degré d'amour que l'on te porte.

- Je n’ai rien compris.

- Pas même un peu ?

- Le peu du peu du peu, alors. Et un diminutif, c'est quoi ?

- C'est rien moins que cela. Un diminutif, c'est ajouter à un prénom l'idée de petitesse ou de fragilité.

- Pour le rendre moins fort ?

- Oh non, bien au contraire. Pour honorer d'une voix cajoleuse celui qui a eu le courage de venir nu dans ce monde terrible. C'est donner une caresse éphémère sur son âme pour la rassurer.

- La rassurer de quoi ?

- Pour lui dire qu’elle ne sera pas la seule à se débattre, à pleurer et à souffrir. Que toutes les autres âmes sont logées à la même enseigne.

- Ah bon ! Ce n'est pas désigner un enfant comme une chose ridicule, alors ?

- Oh, grand Dieu, non jamais ! Bien au contraire. C'est parler directement à son cœur pour qu'il grandisse dans la tiédeur et les parfums protecteurs. Un diminutif, c'est la preuve que l'on vous aime fort, sans avoir besoin de vous le dire.

- Alors, cela veut dire que tu m'aimes bien, Pavel ?

- Ma réponse sera au bout de ma réponse, ma chère Stàzka !

- Ma foi, je n'ai rien compris. Mais je te crois quand même.


Si les gens m'aiment autant dans mon shtèïtl, ce misérable shtèïtl que Krista appelle en riant «notre pitchi poï aussi minable qu'une puce», c'est aussi parce que je ne suis pas méchante.

Je suis née comme cela, toute gelée mais pas méchante, par une sinistre nuit d’hiver, juste après notre dernière bûche. Pendant que ma mère poussait pour m'expulser de son ventre glacé, pendant qu'elle se sentait mourir parce que le glaçon que j’étais ne passait pas, Dieu aurait soufflé dans son oreille crasseuse : «Crois-tu que je t'envoie une poussière sans importance, Zdenka ? Alors pourquoi retiens-tu ainsi ton bébé dans tes entrailles ? Ta fille sera une lumière de félicité au milieu du chemin, mais elle sucera son pouce jusqu'à l'âge de quatorze ans. Elle ne sera pas belle, son esprit sera simple, mais elle offrira sa joie à la multitude».

Ce sont les hommes en noir à la barbe savante qui ont tenté de m'apprendre à aimer Dieu, le Créateur de toutes choses au Ciel et sur la Terre. Dieu, je n’ai jamais trop bien su qui c’était en vérité. J’ai beau l’imaginer, je ne le vois jamais au creux de mes mains. Moi, je dis que c'est bizarre de devoir aimer quelqu'un d’aussi introuvable. Que c'est bizarre de devoir fermer les yeux pour espérer voir l'invisible. Je pense que c’est ridicule de vénérer Dieu mieux que l’eau qui vous rend propre, mieux que le pain du shabbat, mieux que le merle qui vous offre son chant. Quand je fais ce genre de remarque, on me traite de gentille. On me dit que je n'ai pas besoin de croire en Lui, parce qu'Il fait sa maison dans les cœurs simples, et, qu'à travers mes yeux, Il se régale de contempler tous les cœurs compliqués qui le cherchent au milieu des orties. De l'aube au crépuscule, Dieu fait tout ce qu'Il peut pour régler les problèmes humains de mon shtèïtl. En plus d’être invisible, Il est toujours imprévisible. Par exemple, Il peut sauver Hovak, le vieux grincheux, d'une cruelle maladie et laisser mourir Michka, le plus doué des violonistes, d'une mauvaise glissade. Il peut rendre généreux Glickl, qui ne possède absolument rien, à part les haillons de sa vie. Et cet autre cupide de Katzoff, Il peut le laisser voler dans le garde-manger de son voisin Jakub comme cela lui chante, et laisser Jakub ne plus chanter des jours entiers parce qu'il a faim. Nous sommes tous si fragiles et si nombreux dans mon shtèïtl qu'Il ne sait plus trop où donner de la tête. Il rend tout le monde un peu fou, car suivre les Lois sacrées d'un être invisible n'est pas toujours chose facile. Ils adorent tellement Dieu dans mon shtèïtl, qu’ils se disputent souvent à cause de Lui, mais finalement ils aiment bien cela, se chahuter les nerfs de leur foi aveugle pour mieux se réconcilier après.


Il faut que je vous parle maintenant de Krista. Parmi ses cinq enfants, Krista est le fils le plus beau du meunier Pavlicezk. Dieu a donné le meilleur de son amour en façonnant Krista avec la plus noble poussière.

Je vais vous le décrire comme s'il était juste devant vous et que vous n'ayez jamais eu la chance de croiser un jour la beauté pure.

Les cheveux de Krista sont d'un noir luisant, pareils aux ailes d’un corbeau qui se ferait surprendre par l’aube ensoleillée. Son front est plein de boucles de fille dont les pointes taquinent ses prunelles d'encre. Son nez fin est pure merveille, et ses narines deux fentes délicates. Ses joues ont l’éclat des coquelicots. Ses dents blanches sont des perles. Et ses lèvres sont aussi vermeilles que les rubans écarlates de Katerinkà Bozena.

Grâce à sa grandeur et à sa taille étroite, sa démarche a l’élégance d’un chat gracieux. Krista ne marche pas comme les autres garçons. Krista glisse sur la terre et le moindre caillou fait une révérence devant lui pour honorer ses pas.

Lorsque j'aperçois Krista, je ne parviens pas à en détacher mon regard. Il est si splendide que même lorsqu’il disparaît au loin et que je ne le vois plus, toute sa beauté se trouve encore ensevelie dans mes yeux, et durant la nuit encore, et jusqu’au matin.

Krista, c'est le diminutif secret que j'ai donné à Kristof Pavlicezk pour pouvoir l'aimer magnifiquement bien sans avoir besoin de lui dire.

Aujourd'hui, je ris, je suis Hanka l'heureuse. Car après avoir regardé le vent filer entre les lys, mes souliers m'ont guidé jusqu'à ma cachette d'amour d'où je peux voir Krista sans qu'il me voit.

À présent, je suis assise sur une pierre bancale derrière ma palissade de bois pourri. Voici deux heures que j'observe la maison de Krista à travers mon trou d'amour.

Sa maison est tout au bout du village. Elle n’est pas en bois, mais en dur. C’est la plus brillante du pitchi poï et aussi la plus cossue. Elle possède des rideaux de dentelles à chaque fenêtre parce que le meunier Pavlicezk est le plus argenté d'entre tous les pauvres.

En attendant la venue de Krista, je rêve que je suis un petit trou de cette dentelle à travers lequel Krista regarde peut-être au dehors.

Comme j’ai trop peur de m'approcher de sa maison, j'envoie l’ombre de mon oreille se coller à sa porte. J'imagine que j’entends chaque pas, chaque froissement, le moindre petit bruit dans son foyer. Une porte claque soudain, et c’est Krista qui vient de la claquer. Des pas bruissent dans le couloir et j’imagine qu’il vient d’enfiler ses chaussures. Ses chaussures font craquer le parquet. Une poignée grince ? Ça y est, je vais le voir. D’une seconde à l’autre, il va apparaître devant moi. Que vais-je lui dire, mon Dieu ? Que vais-je lui dire ? «Bonjour Krista, je suis Hanka l’heureuse car mes yeux peuvent enfin déguster ta beauté !».

Mais aujourd'hui, il ne semble pas être là. Il ne sort pas. Tant pis ! Parfois, il rend tellement triste mon esprit d’oiseau que je me demande si Krista existe vraiment. Si je ne l’ai pas inventé dans mes rêves. Peut-être qu'aujourd'hui encore je suis aussi folle que l’anguille qui file sous les rochers de la rivière Pzeck.

Mais non ! Cette fois, je ne l’ai pas rêvé. Une vraie porte claque. J’entends une voix lointaine et mélodieuse qui prévient : je vais chasser avec Petr et Jiri !

Il va paraître. C’est certain. Krista va sortir de chez lui pour me montrer sa beauté.

Ô Dieu invisible, merci, c’est lui !

C'est Krista !

Plus la peine d’imaginer sa sortie. Il est là devant mes yeux émerveillés.

J’ai le cœur qui en tremble. Je ne sais plus où je suis. Si je suis encore vivante ou morte.

Il se tient bien droit. Il lève la tête pour scruter les nuages qui galopent au-dessus des toits. Il est loin, mais je peux entendre le vent chanter entre ses boucles noires. Cela veut dire que le vent aime aussi les cheveux de Krista.

Il s'allume une cigarette, avec difficulté. Et les volutes de sa fumée semblent aussi danser, honorer sa beauté divine.

D’un coup, je suis perdue. D’un coup, je me lève et vient plaquer mes mains contre les planches pourries. Je colle mon œil droit dans mon trou d'amour d’où s’échappe mon désir qui me brûle tout le corps. Mes joues sont en feu. Mes lèvres frissonnent. Mes dents claquent.

J’aimerais dire son nom, le louer, mais ma voix est morte de bonheur. Tous les mots d’amour restent cachés dans ma tête. Je ne parviens pas à en trouver un seul.

Je dois pourtant en articuler au moins un. Pour qu’il sache que je l’aime plus follement que Dieu ne l’aimera jamais.

Allons, un mot, Anastàzie ! Juste un petit mot qui dirait au silence tout ton amour.

J’ose enfin l’articuler. Je balbutie «Krista», sans un son.

Ses deux amis le rejoignent alors avec leurs fusils. Et ils emmènent subitement mon Krista vers l'horizon, à travers la prairie venteuse. Mais aujourd’hui, je ne suis pas triste. Je ne pleure pas. Aujourd'hui, je suis Hanka l'heureuse, car j'ai aimé magnifiquement bien Krista depuis mon trou d'amour.

Moi, à cause de la laideur de mon visage, je n'ai encore jamais connu l'amour. Les instruits me disent que ma beauté est cachée à l'intérieur de mon cœur, et qu'il n'existe pas de miroir assez intelligent dans la tête des garçons pour qu'ils la remarquent. C’est ainsi, je n’y peux rien, aucun garçon n'a jamais cherché à m'embrasser, ni sur les joues, ni sur les lèvres. Ils me font bien des gestes aimables de loin, mais ils évitent de s’approcher de la laideur de mon visage.

Ma seule beauté visible se trouve sous mon tablier. Ma seule beauté visible, c'est ma poitrine. Lorsqu’elle me voit nue dans le baquet, ma mère me dit que j'ai les plus beaux seins d'Europe Centrale. J'ai les seins lourds et voluptueux avec des pointes fières que j'aime embrasser parfois, la nuit, longtemps, très longtemps, lorsque je rêve que je suis dans les bras de Krista. Alors, ma langue devient la langue de mon bien-aimé et je soupire :

- Oh Krista !

Le lendemain de ce jour béni où j’ai osé prononcer le doux nom de mon bien-aimé, nous avons dû faire nos valises en hâte. En moins d’une heure la grand'rue Valdemar devint une rue fantôme où ne s’ébattaient plus que des corbeaux.

 

Je suis Anastàzie Hanka. Et je vous parle du ciel.

Je parle aux vivants, parce que moi je suis morte il y a bien longtemps. Parfois, je me demande : «Où sont toutes ces années que l’on nommait ma vie ? Que sont devenus les sourires édentés de Pavlicezk, les chaussettes roses égarées de Naama, les miettes de pain moisies que je donnais aux pigeons près du puits piqué de marguerites ?». Pourtant, je n’ai pas perdu la bague que je n’ai jamais échangée avec Krista. Je n’ai pas perdu non plus nos enfants qui n’étaient pas destinés à naître. Je n’ai jamais construit de mes mains aimantes le moindre orphelinat. J’ai beau fouiller ma mémoire, je ne trouve aucune trace du livre que je n’ai jamais écrit. J’ai simplement écrit un autre livre où les chapitres se nommaient tour à tour «innocence», «joie», «tremblement de terre». Ce qui a existé de moi était bien peu de chose. Mon existence fut courte au pitchi poï, aussi fugace qu’une pincée de sel lancée dans le tchoulent. J’ai vécu mon expérience humaine comme si j’avais traversé le rêve d’un autre. Pourtant, malgré sa fin étouffante, personne n’a le droit de me dire que ce ne fut pas une vie heureuse. J’interdis à quiconque sur terre de pleurer sur mon sort tant qu’il n’aura pas vécu sa propre fin.

Je suis Anastàzie Hanka. Et je parle aux vivants pour qu’ils ne s’inquiètent pas. On meure tous un beau jour, et c’est très bien ainsi. Peu importe la façon surprenante par laquelle on disparaît. Peu importe sa peur ou sa joie au moment de rendre l’âme. La mort n’est qu’une feuille d’automne rendue légère qui se décroche en douceur de sa branche. Le corps lourd de fatigue ne pourra pas monter dans le train. Il restera sur le quai. Mais il laissera tous ses souvenirs de vie partir en voyage. Les regrets, les amours, les délices, tout sera gardé dans le coffre du cœur, le meilleur comme le pire. Et l’on sera surpris de voir que notre meilleur pouvait engendrer le pire et que notre pire pouvait engendrer le meilleur. De cela, on en sourira, et parfois même on en rira, on en rira tellement que nous aurons hâte de traverser une nouvelle vie.

 

- Dépêche-toi, Anastàzka ! m’a dit mon père ce matin-là.

Le pauvre, il ne parvenait pas à fermer les valises, tellement ses mains tremblaient.

Ma mère était tout au bord du lit, éberluée, immobile comme une statue. Ses yeux étaient brillants, étrangement fixes. Elle semblait dire adieu à nos tristes meubles. Et puis, elle a décalé une bougie de quelques centimètres et s’est levée.

Dehors, on avait l’impression que l’été avait disparu durant la nuit. Il faisait si froid que la bise mordait nos pieds, nos douces mains. Nous avons intégré la file indienne désordonnée de tous nos voisins qui marchaient à grands pas. Les uns doublaient les autres, lesquels ne tardaient pas à être doublés à leur tour. Une chose était certaine, nous n’allions pas prier à la synagogue qui s’éloignait dans notre dos. Nous laissions derrière nous l’Invisible et ses Lois tant aimées.

- Où va t-on ? ai-je demandé à mon père.

- Nous partons en voyage.

- Ah bon ? Où ça ?

- Au grand soleil !

- Tous en même temps ?

- Oui.

- Pourquoi ?

- Parce que nous avons eu un prix de groupe.

Mon père m’a souri. Je crois bien que c’était la première fois qu’il répondait aussi simplement à mes questions.

J’ai encore regardé autour de moi, un peu surprise. Des gens sortaient de partout, l’air ahuri, avec des valises, des marmites, des grands saucissons sous le bras. C’était plutôt joyeux à voir toute cette activité matinale. À part pour les mariages et la Bar Mitzvah, ce n'était pas tous les jours que nous sortions ainsi de notre pitchi poï.

À hauteur de chez Jindrich, le marchand d'articles de luxe et de cartes postales, Ovadia Yosef, notre rabbin, s’est soudain agenouillé pour embrasser la terre. Un petit groupe apitoyé s’est formé alors autour de lui et quelqu’un a dit : et voilà la vie, bonheur est peu de chose, que d’épines pour une rose !

À la sortie du village, nous avons croisé Pavel le rempailleur. Il m’a lancé avec une splendide larme sur sa joue :

- Et alors, ma chère Stàzka, tu viens aussi, c’est merveilleux !

- Et oui, je suis bien heureuse de découvrir le monde ! Et toi, tu es heureux, Pavel ?

- Mais je suis le plus heureux des hommes, puisque tu es là ! Tu vas nous protéger, c’est certain !

- Vous protéger de quoi ?

- Eh, tu sais, dans les voyages il peut toujours arriver bien de choses.

- Comme quoi ?

- Eh, on égare une valise ou son billet de train. Les toilettes sont bouchées. Le chauffage tombe en panne. La locomotive tousse et s’arrête d’un coup.

- Oh, je ne sais pas réparer une locomotive, moi !

- Non, mais tu aideras juste les cheminots à… Bon écoute, tu n’auras rien d’autre à faire qu’à être toi-même. De temps en temps, tu nous souriras et nos cœurs seront aussitôt apaisés. Voilà, c’est tout simple.

- Très bien, je ferai cela. Promis.


C’est dans le coin de l’obscur wagon que je me suis remise à sucer mon pouce. Bercée par les cahots du train, je m’imaginais être dans le ventre de ma mère. Ou alors j’essayais de m’imaginer que le creux de ma main était une plage de sable doré où couraient de petits crabes rouges. Nous étions tous serrés comme des sardines et le wagon commençait à sentir les toilettes. Juste à ma droite, une vieille femme n’arrêtait pas de gémir, de se plaindre du ventre. J’avais beau lui sourire, ses douleurs la martyrisaient toujours. Les gens très patients au début ont fini par lui demander de se taire. Ils lui disaient que tout le monde souffrait, mais souffrait en silence. Ils lui demandaient de rester digne. Mais elle n’y parvenait pas.

Le deuxième jour du grand voyage, l’été est revenu aussi subitement qu’il s’était enfui la veille. La veille encore nous grelottions, maintenant nous étouffions. Des gouttes de soleil filtraient à travers les fentes des parois du wagon. Elles fabriquaient sur nos figures des perles d’argent malicieuses. Certains, qui avaient pleuré en silence toute la nuit, se sont mis à me sourire. Ils semblaient penser que c’était moi qui créais ce prodige de lumière divine. Mais je n’y étais pour rien. Ma mère aussi n’arrêtait pas de me sourire et de me tenir la main, comme si j'étais toujours une petite fille. Les mamans aimeraient toujours avoir leur enfant blotti contre leur sein ou encore dans leur ventre, mais ce n’est pas possible. Un jour, j’espère que ma laideur m’enlaidira moins. Ainsi, j’espère que moi aussi je pourrais devenir mère. Dans l’idéal, j’aimerais avoir sept adorables enfants de Krista. Ils seraient intelligents comme leur père, apprendraient bien à l'école, puis s’en iraient à la grande ville pour devenir des instruits. Le soir, ils m’apprendraient ce qu’ils ont appris et comme ce seront mes enfants, peut-être que je comprendrais mieux la folie de la vie.

Le troisième jour, la vieille dame qui gémissait sans trêve a commencé à vomir sur ses voisins. Elle délirait de plus en plus. Elle disait qu’elle avait un enfant dans son ventre, un enfant mort. Quand elle retrouvait un semblant de calme, elle s’inventait une mère imaginaire et la priait de venir jusqu’à elle. Elle sanglotait tout doucement : viens me chercher, maman, viens me chercher !

Lorsque nous sommes enfin descendus du train le quatrième jour, la vieille dame ne souffrait plus. Sa mère était sans doute venue la chercher. Comme il fallait faire vite pour rejoindre la rampe, on l’a laissé dans un coin du wagon. Elle était en chien de fusil et semblait dormir comme une petite enfant.

Sur le quai, j'ai été bouche bée de voir que la gare était immense. Si bouche bée, que je me suis évanouie durant quelques secondes. Mon père m'a donné quelques tapes sur les joues et je me suis réveillée. J’étais de nouveau debout dans cette gare, mais dans ma tête mon rêve de voyage dans un sublime pays se prolongeait. Le train roulait toujours.

Autour de moi, les gens grouillaient comme à l’intérieur de la Tour de Babel. Ils déambulaient en tous sens comme s'ils avaient perdu leur ombre sous le soleil cuisant.

Pour nous accueillir, des hommes très bien vêtus tenaient des chiens en laisse. Je n'avais jamais vu de tels chiens, ils étaient très beaux. Chiens et maîtres aboyaient parfois sur ceux qui avaient le malheur de prendre trop leur temps, ou lorsque quelqu’un ne comprenait pas qu’il fallait laisser sa valise sur la rampe.

Moi, je suis allée avec ma mère et mes deux petites sœurs dans la file des femmes. Certaines pleuraient de joie, sans doute heureuses d'avoir été délivrées de la chaleur humaine et des odeurs de crottes qui régnaient dans les wagons.

Derrière moi, à environ dix pas, j'ai aperçu soudain mon père à la dérobée dans la file des hommes. Et là, d’un coup, mon cœur a chaviré quand il a surpris derrière l’épaule de mon père la tête chérie de mon bien-aimé que j’aimais plus que ma vie. Là, presque devant moi se trouvait Krista. Krista et ses perles de dents, Krista et ses lèvres couleur de framboise, Krista et sa beauté divine. Je me sentais si proche de lui qu’aussitôt j’ai remercié Dieu pour ce jour miraculeux. J’ai remercié Dieu de n’avoir pas oublié Krista. Mon père le tenait par l’épaule. Krista me regardait et me souriait. Il n’avait pas honte de me regarder et de me sourire. De sa main de blanc velours, il m’a fait un petit signe comme pour me dire que tout allait bien se passer. Comme pour me dire que le Ciel avait enfin eu pitié de nous, en nous sortant de la boue du pitchi poï. Alors soudain mon cœur est sorti de ma poitrine et je crois bien qu’il s’est envolé au pays de l’amour comme ma colombe blessée s’était envolée un beau jour pour ne plus jamais revenir.

À un moment donné, un homme très bien vêtu a donné un coup de crosse sur la tête de Pavel, parce que son étoile jaune s'était décrochée de son manteau. Le sang a jailli de sa tempe et cela a commencé à me faire peur. Pavel s’est écroulé sous le choc, mais il s'est relevé bientôt, en me lançant un sourire, une sorte de sourire de clown maladroit. Et il m’a fait comprendre de loin : c’est de ma faute, ne t’inquiète pas, tout est normal !

Et puis, les deux files ont été séparées. Celle des hommes est partie vers la gauche et celle des femmes et des enfants vers la droite.

Mon père et Krista m'ont fait un au revoir de la main, comme s'il partaient aux champs pour moissonner. Ils étaient fiers et beaux à voir. Ils étaient pleins de vie et d’optimisme. Ils donnaient de l’entrain aux retardataires. Comme je ne savais pas quand je les reverrais, j’ai alors fait cette chose insensée dans ma tête : j’ai embrassé Krista sur la bouche. Et puis, j’ai baissé le regard un peu honteuse de lui avoir volé ce baiser.

Ma mère a pris la main de mes deux petites sœurs, et nous avons suivi le long cortège des femmes et des enfants. En quittant la rampe, nous avons bifurqué pour emprunter un chemin bordé de belles palissades vert printemps. Sur celles-ci couraient des centaines de fleurs fraîches multicolores. On se serait cru à l’entrée du paradis. D’autant qu’une musique angélique sortie de nulle part nous accompagnait.

En peu de temps, nous avons rejoint un grand bâtiment gris où se trouvaient les douches, car nous étions très sales et sentions très mauvais.

Dans le vaste vestiaire, j'ai aidé maman à déshabiller mes deux petites sœurs et puis je me suis déshabillée à mon tour avec des gestes très lents. Heureusement, Dieu avait tout prévu, car nous avions deux crochets de porte-manteau rien que pour nous.

Toutes les femmes et les enfants étaient maintenant entièrement nus et nous n'osions pas trop nous regarder. Mais cela nous était difficile, car partout où nos regards portaient la nudité envahissait nos yeux.

Ensuite, maman a fait un parapluie de chaleur avec ses bras pour réchauffer mes petites sœurs qui frissonnaient beaucoup. Puis, elle les a emmenées à petits pas vers la salle des douches. Et moi, j’ai pris mon temps pour plier soigneusement nos affaires et aligner bien droit nos huit souliers sous le banc.

C'est à cet instant-là que le beau soldat aux yeux bleus s'est approché de moi.
Avec sa baguette de musicien, il a soulevé mon menton qui était plongé vers le sol. Puis, il a regardé longuement ma poitrine de son regard brillant, comme si j'étais la plus belle statue de chair du monde. Il a ôté son joli gant en cuir. Et, de sa main de pure douceur, il a pris mon sein droit, qu'il a pesé un instant dans sa paume en fermant les paupières. Semblant subjugué par la lourdeur sensuel de ce sein, il s'est alors emparé du gauche qu'il a commencé à caresser et à pétrir en tous sens. Voyant que j'en avais la chair de poule, il a pincé tendrement mon téton entre ses doigts de pure douceur, et m'a souri. À ce sourire interrogateur, j'ai répondu par un sourire réjouissant, faisant apparaître cette fossette sur ma joue qui rendait mon merci plus précieux. Sur cette offrande de soumission, son sourire s'est élargi plus encore, il a pincé ses lèvres, y a fait glisser sa langue, jusqu'à me provoquer un frais plaisir dans tout le ventre.

À cet instant, j'aurais voulu ne pas voir autour de moi tous ces corps nus qui nous épiaient. J'aurais voulu que ce beau soldat m'emporte avec lui dans un bateau de papier, au loin, très loin, bien au-delà de la rivière Pzeck. J'aurais voulu qu'il voit ma beauté intérieure et qu'il me dise que c'était la plus belle beauté intérieure qu'il n'avait jamais vue de sa vie. Et alors je lui aurais dit : tu es aussi magnifique que Krista ! Oh non, en vérité tu es bien plus séduisant que Krista ! Moi, je m'appelle Anaztàsie, mais tu peux me donner le diminutif que tu veux, pourvu que tu restes dans mes bras pour l'éternité !

Magnanime et distingué, il a fait alors devant moi la plus belle des révérences qu'un prince puisse faire devant une princesse. Puis, il m'a pris la main comme on invite à la danse une demoiselle au bal, et il m'a conduite d’un pas majestueux jusqu'à la salle des douches.

Comme j'étais la dernière à entrer dans ce lieu, il a repoussé délicatement la lourde porte en fer derrière moi. Et, par le petit hublot, il m'a envoyé du bout de ses doigts le plus sensible des baisers.

C'était le premier baiser d'amour que je recevais dans ma vie.

Ce faisant, il s'est éloigné à pas tranquilles. Je pensais ne plus jamais voir son visage, quand il s'est retourné une dernière fois pour m'offrir un sourire de regret. Sur son chemin, il a ramassé une large culotte qui traînait sur le sol, qu'il n'a pas tardé à froisser dans sa main. Juste avant de disparaître par la petite porte du fond, il l'a jetée négligemment sur une haute pile de vêtements. Et il a disparu. Je ne bougeais absolument pas, pas le moindre cil. Il n'était plus devant mes yeux. Mais je le voyais toujours. Il vivait dans mon cœur.

C’est alors qu'une chaude lumière m'a éclairé de l'intérieur. C'était comme si tous les noirs nuages se dissipaient d'un coup dans mon esprit d'oiseau. Je me suis mise à songer que dans l'heure mon corps sentirai moins mauvais, que ma poitrine redeviendrait aussi blanche que le linge de Marizckà la lavandière. Je me suis mise à songer qu'après cette douche bienvenue, je demanderai son parfum à maman et que j'en mettrai dans mon cou, sur mes poignets, entre mes seins.

Et puis soudain, au milieu de la bousculade, des premières griffures, des premiers cris, je me suis mise à rêver au retour de mon beau soldat aux yeux bleus. Il revenait vers moi avec un bouquet de lys. Il n'avait plus ce regard gêné et un peu froid, mais un regard d'amoureux libre, hanté par son seul désir, qui ne peut pas, ne peut plus se détacher du regard de sa bien-aimée. Alors, il approchait sa bouche de la mienne. Irrésistiblement, il approchait sa bouche. Et il posait sa bouche contre mes lèvres. Il les butinait, les goûtait finement, en croquait gentiment les gerçures. Enfin, ne pouvant plus tenir, il m'embrassait soudain délicieusement, frénétiquement, jusqu'à ce que le délice et la frénésie de son baiser m'emportent au paradis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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James Wouaal
Posté le 17/05/2021
Ce texte est si léger qu’on saute d’un mot à l’autre comme on bondirait d’un petit nuage à un autre. Et c’est ainsi, sur ces petites boules de coton suspendues, qu’on monte jusqu’au ciel avec ta Stàzickia pour ensuite, en se penchant bien, voir toute la hideur de ce monde dont tu nous as arraché le temps de cette lecture. Je ne vais pas te répéter ce que je pense de ton talent. Puisse tes portraits de femmes trouver leur place dans les vitrines des libraires. Puisse ton talent écarquiller les paupières des vendeurs de mots et les mettre à genoux devant toi !
Zultabix
Posté le 17/05/2021
James, arrête à la fin, j'étais déjà bourré et tu me fais encore rougir ! :-) Je reste confiant ! Certes, j'ai perdu 100.000 batailles, j'ai perdu les quatre membres, la vue, les intestins, il ne me reste qu'une goutte de sang, mais je n'ai pas encore perdu la guerre ! :-)

Bien à toi !
James Wouaal
Posté le 17/05/2021
Va... si la chance tourne en plein, ce sera une "vendeuse" qui se mettra à genoux...
aranck
Posté le 07/04/2021
Je t'avoue que je ne sais même pas quoi te dire ! Tu as une plume magnifique, pleine de sensibilité, de poésie, mais ces mots sont bien fades face à ce que j'ai ressenti.
Tu abordes ici des sujets extrêmement délicats (handicap et Shoah), mais vus à travers les yeux d'Anaztàsie ils prennent une ampleur et une force encore plus terribles. J'ai retrouvé du Frank Bouysse chez toi, et crois-moi, c'est un sacré compliment.
L'innocence d'Anaztàsie, l'amour qu'elle éprouve pour la moindre petite chose, pour ce garçon, pour la vie, pour son bourreau, cette gratitude indéfectible et tout cet amour qui règne entre tous, ce courage, c'est vraiment magnifique !
Ta plume n'a rien à envier à qui que ce soit, je pense que tu es un auteur accompli, alors merci d'être venu sur PA et de nous faire partager une aussi belle histoire.
Zultabix
Posté le 07/04/2021
Un grand merci Dodoreve et Aranck pour vous touchants commentaires. J'ai écrit cette histoire il y a déjà quelques temps. En la relisant dernièrement, je trouve qu'il y a encore des choses à alléger et à gommer. Je ferai cela dès que j'aurais trouvé un éditeur digne de ce nom ! Bien à vous !
aranck
Posté le 08/04/2021
Ce qui n'est pas si facile (de trouver un éditeur). En repensant à ta nouvelle, je me suis tout de même demandé pourquoi la mort d'Anazàsie se situe eu milieu de ton texte ? J'ai bien une petite idée, mais je n'en suis pas certaine. Si tu décides d'ouvrir ton journal de bord, nous pourrons en reparler si tu le souhaites ?
Zultabix
Posté le 08/04/2021
Pour te répondre Aranck, dans une première version le récit filait jusqu'à la fin sans véritable explication. Certaines personnes m'avaient demandé alors comment Anastazie avait pu relater sa propre mort. C'était pour moi, une convention stylistique, mais j'ai préféré au final rajouter cette "parole d'âme" comme si ce n'était pas Anastazie qui narrait cette histoire, mais plutôt une émanation de son esprit. J'ai là encore essayé de placer cette "parole d'âme" à la toute fin. Mais cela me gênait, et je trouvais pour le coup cette chute superfétatoire.
Zultabix
Posté le 08/04/2021
Juste une question Aranck : où trouve t-on ce fameux journal de bord ?
aranck
Posté le 08/04/2021
C'est à toi de le créer. Il faut que tu ailles dans le topic intitulé "chambres capitonnées" et que tu ouvres ton sujet. Tu as le règlement ici : http://www.forum.plumedargent.fr/viewtopic.php?f=20&t=1
Et pour en revenir à cette "parole d'âme" placée à la fin, oui, elle serait superflue. Et au tout début ? (Même si j'ai conscience que ça enlève toute surprise, mais pas forcément, car rien ne dit comment elle meurt).
Et en parlant de mourir, est-ce que le "e" à la fin du verbe mourir est volontaire dans la phrase qui suit ? "On meure tous un beau jour" (on meurt, non ?)
aranck
Posté le 08/04/2021
J'oubliais ! Tu crée ton topic ici : http://www.forum.plumedargent.fr/viewforum.php?f=20 (en cliquant sur "Nouveau sujet" tout en bas)
dodoreve
Posté le 06/04/2021
Cette nouvelle est bouleversante. Beaucoup de questions nous accompagnent au début de la lecture, où on se demande qui est exactement Anaztàsie, ce qui se passera bien à travers ses yeux qui semblent hors du temps, et où nous mèneront tes jolis mots. Tout commence avec beaucoup de douceur et beaucoup d'amour ("Sans lui, mon cœur battrait sans cœur, et je crois bien que je pourrais à peine respirer." <3) Il y a des petites choses toutes simples qui sont très touchantes, comme la réponse à "crois-tu qu'il va pleuvoir ?". Et puis avec ce départ, c'est Anaztàsie qui pose quelques questions qu'on ne se pose plus vraiment, parce qu'on sent bien que ça ne va pas. Alors tout le reste est si beau et si doux, à travers ses yeux, qu'il est d'autant plus horrible et déchirant. J'ai craint un instant que le soldat amènerait avec lui un épisode de violence mais non, et à son seul passage il n'a donné que plus d'existence au sentiment doux-déchirant que je ressentais.
Merci pour le partage de cette nouvelle. :)
Zultabix
Posté le 08/04/2021
On meurt tous !!! Effectivement ! Merci !
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