La retraite du loup de mer

Par Maud14

En quelques heures, la vidéo devenait virale.

 

« Le titan à encore frappé »

 

« Superman est de retour »

 

« L’émissaire »

 

« Qui est cet homme? », titraient les journaux.

 

Certains articles expliquaient que nos yeux nous faisaient voir ce que l’on voulait voir, et qu’il n’existait, très probablement, pas d’homme aux supers pouvoirs. D’autres annonçaient l’apocalypse. Toutes les superstitions, les fantasmes et les théories des plus loufoques aux plus réalistes déferlèrent une seconde fois.

 

Ali et Hyacinthe étaient allés boire une bière au bar d’en bas, un petit café antique du quartier. Assis sur leur chaise de bistrot, il faisaient tourner leur verre, les yeux plongés quelque part dans les souvenirs datés de plus d’un an. Des guirlandes lumineuses ornaient les rues, les devantures de magasins, faisaient luire les trottoirs ruisselants. Il pleuvait sur Paris depuis une bonne semaine maintenant. Les petites lumières tentaient de rendre plus apaisante, plus féérique la vie sous le printemps parisien devenu grisâtre, agissait comme un camouflage, une couche de maquillage sur une peau malade. Hyacinthe sourit tristement devant sa sombre réflexion. Elle avait toujours aimé cette ambiance intimiste que les farandoles lumineuses apportaient. Mais elle avait vu de trop près la crasse des hommes, et c’était comme si elle était incapable de s’illusionner à nouveau.

 

« Il est donc aux Philippines… Qu’est-ce qu’il fou là-bas », marmonna Ali en grattant le bois écaillé de la table.

 

Hyacinthe haussa les épaules.

 

« S’il continue comme ça, il va vraiment se faire cramer pour de bon », ajouta-t-il, la mine lugubre.

 

Elle termina sa bière d’une traite. Après plus d’une année de silence radio, il réapparaissait soudain à la surface du monde, à l’autre bout de la terre. Bien sûr, les questions assaillaient Hyacinthe, mais quelque chose en elle les repoussaient, inlassablement. Penser à lui lui était toujours douloureux, même si l’intensité s’était atténuée au fil de l’eau. A travers ce reportage sur Alamar et la sortit de leur compte-rendu, elle avait réussi à expier une grande partie de sa rage et sa tristesse concernant son frère, Lucas. Elle en était sortie plus apaisée. Il lui avait permis de faire, en quelque sorte, le deuil qu’elle n’avait jamais réussi à réaliser. Son coeur s’était reconstitué, petit à petit, à travers cette quête. Mais il était sortit de sa vie aussi précipitamment qu’il y était entré, laissant un vide béant derrière lui. Qu’elle ne réussissait pas à combler. Une odeur de cannelle et de clou de girofle flottait dans la taverne, trace du vin chaud que celle-ci proposait à ses clients à des prix concurrentiels.

 

« Oh, tu m’écoute? ». la voix d’Ali claqua subitement à ses oreilles.

 

« Pardon, j’étais perdue dans mes pensées »

 

Il s’adossa à son siège et croisa les bras sur la poitrine.

 

« Tu lui en veux toujours? »

 

« Non », mentit-elle.

 

Elle non plus, n’avait pas le droit d’être égoïste.

 

« Tu es sûre que tu veux retourner dans ton île paumée? », lâcha-t-il, un air las sur la figure.

 

« Oui »

 

Elle ne pouvait plus vivre à Paris, jamais. Pierrot lui manquait elle désirait rapidement revenir à lui. Cela faisait déjà deux mois qu’elle avait appris sa maladie. Un cancer du pancréas. « Une maudite grippe », lui avait-il dit au début. A cette pensée, les larmes lui chatouillèrent les yeux.

 

« Hey, ça va aller. Désolé, ça m’était sorti de la tête », chuchota Ali en posant maladroitement sa main sur la sienne.

 

Il changea de sujet gauchement et ils discutèrent de leur prochain reportage au Canada où ils iraient enquêter sur les dômes de chaleur qui touchaient désormais l’ensemble du territoire. Puis, ils rentrèrent chez Ali et se couchèrent. Les souvenirs de leur enlèvement par les djiaddistes, la résignation de la mort qu’elle avait expérimenté alors, à genoux dans la tourbe et la mort de Koinet lui revinrent en pleine figure et elle fut incapable de s’endormir. Parfois, durant l’année qui venait de s’écouler, ces pensées lui prenaient soudainement à la gorge, compressaient sa poitrine, incrustaient dans son esprit des images obscures, des sensations angoissantes… Une bête noire avait vu le jour dans ses entrailles suite aux évènements. L’animal restait caché la plupart du temps, tapis dans les profondeurs de son corps. Mais Hyacinthe le sentit s’éveiller à nouveau.

 

Sans faire de bruit elle gagna la chambre d’Ali et s’allongea à côté de lui. Il grogna mollement et soupira.

 

« Ça va pas la fleur? »

 

« Ca va »

 

Elle entendit son soupir derrière elle puis elle ferma les yeux. Sa présence lui était rassurante et l’aida à trouver le sommeil.

 

Le lendemain, dans le train qui la menait à Quimper, Hyacinthe tomba sur un article édifiant qui republiait le rapport datant d’il y avait 15 ans, plus qu’incroyablement visionnaire de la société d’aujourd’hui.

 

Il était écrit: « Dans un avenir proche nous ferons face à l’importance économique croissante de l’Inde et de la Chine, la militarisation de l’espace ainsi que le déclin qualitatif des informations lié au développement des citoyens-journalistes sur Internet ainsi qu’à la pression croissante poussant à la publication des histoires aux dépens des faits .

 

Egalement, nous disposeront probablement d’une bombe électromagnétique capable de détruire tous les systèmes de communication d’une zone ou d’être utilisée contre un centre d’affaires international. Les armes à neutrons – capables d’annihiler les êtres vivants sans détruire les bâtiments – pourraient devenir des armes de choix pour des nettoyages ethniques radicaux dans un monde de plus en plus peuplé. L’usage de centres armés entièrement automatisés permettrait d’exercer une force létale sans intervention humaine, ce qui suscite des interrogations d’ordre légal et éthique.

 

La population mondiale pourrait atteindre 8,5 milliards d’habitants en 2035, dont 98 % vivraient dans des pays en développement, rassemblant déjà près de 87 % des moins de 25 ans »

 

Tout cela, ils y étaient déjà arrivés. C’était dans ce monde-là qu’ils vivaient désormais. La course au progrès technologique continuait parallèlement à la pollution toujours plus incessante et infernale de la terre. Le développement restait le même que les premières nations connurent: énergivore, destructeur. Les projets d’envoyer des colonies sur mars voyaient le jour, financés par quelques mégalomanes richissimes. Comme quoi conquérir, piller, détruire, et trouver un nouveau territoire pour le faire était véritablement gravé dans la chair de l’être humain.

D’un autre côté, une partie de la population mondiale se tournant vers des modes de vie plus sains, plus respectueux de l’environnement, tentait de contenir cette décadence toujours plus folle. Mais ils étaient encore trop peu nombreux pour que les gouvernements les écoute. Non, les gouvernements tendaient l’oreille à ceux qui avaient l’argent. Et, généralement, ceux-là n’en avait cure du sol qu’ils foulaient. L’important était dans la possession matérielle. En attendant, les animaux disparaissaient, des gens mourraient brûlés, noyés, par de nouveaux virus de plus en plus viraux, ou bien par des cancers inédits qui se développaient à cause de leurs activités.

A côté d’elle, un jeune garçon regardait la vidéo du titan qui faisait le buzz, les écouteurs dans les oreilles. Et c’était reparti pour un tour, pensa-t-elle.

Hyacinthe soupira lentement en jetant un oeil distrait par la fenêtre du train. Que pouvait-il faire pour changer tout ça? Pour inverser la courbe? Pour changer les mentalités? Pour pousser le monde à faire des concessions? Avait-il posé la première pierre? Elle secoua la tête. Peu important, de toute façon, il avait refusé son aide.

Elle gagna Quimper, puis, L’Ile-Tudy. Lorsqu’elle ouvrit la porte de sa maison, une odeur de renfermé la cueillit. Une fois la fenêtre grande ouverte le grondement de l’océan et son odeur marine envahirent la pièce et apaisèrent la jeune femme qui se laissa tomber sur son fauteuil vert favori. Retour à la case départ, retour au refuge. Ses aventures dans la capitale l’éreintaient un peu plus à chaque fois. Chacun de ses passages la frappaient de leurs noirceurs, de leurs lourdeurs cuisantes. C’était comme ci la ville aspirait son énergie, vidait son corps de sa joie, de sa vitalité. Absorbait toute sa légèreté.

Il faisait chaud. Particulièrement chaud pour un mois de mai. Hyacinthe pensa à aller retrouver les bras de l’océan pour se rafraichir, mais elle devait rendre visite à Pierrot. Elle troqua ses talons pour des baskets et sortit dans le début de soirée. Les touristes avaient réinvesti les lieux, flânaient sur les quais, prenaient un verre en terrasse, capturaient les beautés de la presqu’île à travers leurs smartphones. Intérieurement, la jeune femme les maudissaient, désirait qu’ils s’en aillent. Tous. Qu’ils les laissent dans leur tranquillité. Mais elle reconnaissait qu’elle était chanceuse de pouvoir vivre ici, qu’elle était privilégiée. Tout le monde ne pouvait pas vivre ici. Manque de travail, prix du foncier…

La petite maison de Pierrot se dessina au bout du chemin, et Hyacinthe toqua à grand coups.

« Oui oui, voilà, voilà! Ah, c’est toi la mouette rieuse! », s’exclama-t-il en ouvrant la porte. Sa frêle silhouette s’était encore amincie et ses joues semblèrent plus creuses à la jeune femme. Le teint cireux de sa peau, les reflets ternes dans ses yeux, la canne qu’il vissait à sa main et sa posture encore plus voûtée pincèrent le coeur de Hyacinthe. La vieille casquette de marin sur sa tête masquait la perte de cheveux dû à la maladie, et son  large chandail à tricot bleu, son corps élimé.

« Comment tu te sens? », lui demanda-t-elle, inquiète, en le suivant jusqu’au salon où il s’installa péniblement autour de la table. Elle l’imita et le couva d’un regard attentif.

« Bon dieu m’regarde dont pas comme ça! Ça va ça va. La Soazic m’apporte tous les jours ma p’tite baguette. Y puis Jean-Paul vient jouer aux cartes! Y toi? La grande ville? »

«  Je suis contente d’être rentrée », souffla-t-elle.

Il lui offrit un petit sourire contrit qui plia un peu plus la peau craquelée et brûlée de son visage. Puis, ses yeux se voilèrent.

« La mer me manque », avoua-t-il, les mains tremblantes caressant sa nappe ornée d’oiseaux.

Le vieux loup de mer avait dû arrêter le métier de sa vie. Son Morvaout restait désormais à quais, indéfiniment. Plus aucun poisson ne rencontrait le sol en bois écharpé de son rafiot, plus aucune vague ne se brisait contre sa coque lors de tempête en mer. Les filets, encore accrochés au bastingage restaient vides. Et le vieil homme souffrait de cet arrêt si soudain et irrévocable de ce qui l’avait fait vivre toute son existence.

« Je sais… », murmura Hyacinthe en posant une main sur le parchemin de ses doigts.

« L’albatros… il aurait pû reprendre l’affaire »

« Il est parti »

« Y pourrait revenir… »

« Je ne pense pas, Pierrot »

La tristesse qui fit scintiller ses petits yeux noirs lui remua les entrailles. Soudain, elle lui en voulut d’avoir laisser tomber ce vieil homme, d’avoir levé le camp et de ne jamais s’être inquiété de lui. Il l’avait accueillit comme son propre fils… Hyacinthe avait cru qu’un lien spécial s’était tissé entre eux…

« Où est-c’que tu crois qu’il est? », demanda-t-il d’une petite voix qui lui brisa le coeur.

« Je ne sais pas… »

« J’laimais bien c’gamin », murmura-t-il.

« Je sais »

Elle se leva, alla lui chercher un verre d’eau et se rassit.

« Je t’amène à l’hôpital demain? », demanda-t-elle.

« C’est gentil ma p’tite mouette »

Ils discutèrent encore un peu et Hyacinthe prit congé le coeur lourd. Elle ne rentra pas tout de suite chez elle et gagna la grève. La bise du soir fit danser doucement ses cheveux qu’elle avait laissé pousser, les laissant caresser ses épaules, chatouiller sa peau nue. Les touristes étaient rentrés pour la plupart à leur hôtel dans les villes alentours, et elle se retrouva seule face à l’océan.

La perspective de perdre Pierrot lui faisait horriblement peur. Elle avait déjà perdu Lucas, son frère jumeau et se trimballait avec un pansement autour du coeur aussi lourd qu’une citerne remplie de pétrole. La seule réminiscence de l’état de souffrance dans laquelle elle avait vécue après sa disparition lui coupa le souffle. Pierrot était comme un grand père pour elle, la figure paternelle qu’elle n’avait jamais eu. Sa présence la rassurait, la rendait plus forte aussi. Le cancer avait débarqué dans sa vie il y avait deux mois de ça. Stade 4, avancé. Le vieil homme n’avait pas de famille, alors le village avait revêtu le rôle. Chacun donnait un peu de son temps pour partager un moment avec le pêcheur. Hyacinthe savait que tôt ou tard, elle devrait lui dire au revoir. Mais elle n’était pas prête. Elle avait subi trop de perte ces dernières années, et la perspective d’en vivre une nouvelle la terrorisait.

Ses pieds rencontrèrent l’eau fraîche de l’océan et la surface lisse des rochers. Elle huma l’air et ferma les yeux, se concentrant sur le chant des flots. D’Unda. Elle la sentit vivre autour d’elle, du moins, se l’imagina. Lui frôler les jambes, lui pincer la peau. Puis, Esen lui caressa la joue de ses doigts aériens, joua avec sa jupe. Les yeux de Hyacinthe  s’ouvrirent sur la voix lactée et les sensations qu’elle visualisa lui donnèrent le vertige. Une comète fila dans l’encre noire du ciel. Elle l’intercepta, la contempla dans sa filature rutilante. Elle dura, dura, puis s’évanouie dans le noir. Sa beauté et son existence éphémères la captivèrent. Autour d’elle régnait un monde encore inexploré, inconnu, du moins, très mal connu. Il existait des êtres non manifestes, non matériels, mais vivant à travers l’air, la matière noire, les particules que constituaient la terre.

Hyacinthe s’endormit la tête dans les étoiles mais un tremblement de terre la réveilla. Son téléphone venait de sonner. C’était l’hôpital. Pierrot venait d’être admis en urgence.

Le ciel se couvrit soudain de charbons ténébreux, engloutissant toutes les constellations de toutes les galaxies. Mais surtout de la sienne.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
joanna_rgnt
Posté le 20/07/2021
Oh naaaaan Pierrot j'étais trop contente de le retrouver !!! Et voilà qu'il arrive aux urgences ! Hyacinthe me fait trop trop de peine. Ca va être l'apothéose quand ils vont se revoir !
Maud14
Posté le 20/07/2021
ahah, ah ça... on verra... ;)
Jane Demo
Posté le 20/07/2021
Trop contente de reprendre la lecture de ton histoire. Merci d'avoir posté la suite... La lecture est toujours aussi agréable et fluide pour ma part :)
Maud14
Posté le 20/07/2021
Hello ! Heureuse de te retrouver! Je poste la suite dans la foulée! n'hésites pas à me dire ce que tu en penses, en tout cas ça me fait très plaisir de te lire!
Vous lisez