La quête de l’innommé

Par Gaji

L’histoire que je vais vous conter ici débute dans une grotte. Pas un gentil terrier de lapin ou une majestueuse galerie emplie de cristaux lumineux ; non, c’était une grotte qui avait la désagréable odeur de la viande pourrissante amassée dans un lieu exigu chaud et humide. Divers ossements la parsemaient, leurs surfaces rongées, parcourues par des centaines d’encoches désordonnées. L’un d’eux se trouvait justement entre les mains et les crocs d’un être innommé à la peau pâle et à l’air famélique. Ce dernier était assis au milieu de débris malodorants, plongé dans une totale obscurité qu’aucune lueur, même lointaine, ne troublait. Alors qu’il mordillait son bout d’os, un hurlement strident traversa le labyrinthe de boyaux rocheux. Il s’interrompit, lâcha sa pitance et partit en rampant vers un trou plus profond, plus étroit où son hôte bestial ne pouvait l’attraper. Celui-ci passa près de la faille sans faire attention au petit être, à son parasite tremblant de peur au fond de sa cachette.

Un phénomène inédit pour cet être sans nom apparut quelques minutes plus tard contre les parois rocheuses, une chose étrangère dont la présence saugrenue, presque insultante au sein des ténèbres, provoqua chez lui une réelle terreur. Il se mit à griffer la roche avec frénésie, efforts futiles pour échapper à la lueur orangée qui le recouvrit bientôt. Une souffrance aiguë l’empêcha de regarder la source de cette désagréable nouveauté. La lumière faiblit progressivement. Il se calma. Quelque chose s’anima en lui, remplaçant sa peur et sa prudence habituelle.

Il s’extirpa de son refuge et suivit l’éclat distant en glissant contre les murs, prêt à fuir à n’importe quel moment. La bête troglodyte hurla une fois de plus, son cri était chargé d’une rage effroyable. L’innommé continua pourtant à suivre l’entité qui provoquait cette lumière singulière, la curiosité l’enhardissait. Le couloir s’élargit brusquement pour former une modeste salle chargée de stalactites et de stalagmites. Il fallut un peu de temps pour que ses yeux discernent autre chose qu’une flamme tremblotante dansant autour d’une masse sombre déchaînée. Des bruits d’une violence extrême s’élevaient de la scène, des chocs de corps contre la pierre ainsi que du métal contre la chitine. Un chuintement liquide finit par résonner, suivi par un ultime grognement guttural. Le monstre terrifiant qui hantait ces lieux s’effondra enfin, ses nombreux membres agités par des spasmes nerveux.

Alors que le calme habituel reprenait ses droits, la lumière révéla l’entité victorieuse aux yeux de l’innommé. Contrairement à lui, elle se tenait bien droite sur ses deux jambes ; l’un de ses bras tenait ce que le petit être pris pour un croc effilé dégoulinant d’un liquide poisseux, l’autre était la source de l’étrange lumière frémissante. Ce qui ressemblait à une carapace recouvrait partiellement sa poitrine, ses épaules ainsi que la partie basse de ses membres. Son corps mise à part ce détail ressemblait beaucoup à celui de l’innommé. Probablement épuisée par son affrontement épique, la tueuse de monstre s’adossa contre la paroi opposée au formidable corps sans vie. Elle posa sa torche ainsi que son arme et s’immobilisa pour plonger dans un sommeil mérité.

L’innommé attendit quelque temps en écoutant la respiration paisible avant de glisser doucement vers cette silhouette illuminée. Il s’empara de l’arme tranchante et la souleva avec difficulté, surpris par son poids. En contemplant sur la lame les reflets de la torche, il fut pris d’un sentiment grisant ; il se sentait fort, moins vulnérable, capable à son tour de vaincre d’horribles monstruosités. Il réalisa qu’il pouvait devenir autre chose qu’une proie désormais. L’épée s’abattit brutalement sur le cou de la guerrière endormie. Un flot de sang jaillit ainsi qu’un unique râle gargouillant. Cela accomplit, l’innommé dévêtit rapidement le cadavre avant de lui-même enfiler la tunique beige bordée de noir ainsi que les pièces d’armures métalliques. Le sentiment de puissance s’accrut encore en lui. En même temps que la tenue, il prit également la posture de la guerrière assassinée. Équipé, l’épée au poing, il contempla une dernière fois la dépouille maintenant nue qu’il laissait derrière lui, leur similitude le troublait quelque peu et peut-être encore davantage leurs différences. La peau du cadavre n’était pas pâle comme la sienne, mais sombre ; de plus, la morphologie divergeait par, entre autres détails, la présence de deux protubérances au niveau de la poitrine immobile. Il s’éloigna, s’habituant peu à peu à sa nouvelle démarche ainsi que par le fait de porter des vêtements. Seule la torche resta abandonnée aux côtés des deux corps sans vie ; elle finit par s’éteindre, laissant à nouveau aux ténèbres l’entière possession de ces souterrains morbides.

Après une courte errance, l’innommé aperçu enfin une nouvelle lueur. Il s’approcha jusqu’à atteindre le bout du tunnel. Il plissa les yeux, mais s’habitua très vite au nouvel environnement plongé dans une semi-pénombre. La grotte débouchait au milieu d’une forêt humide à la végétation dense, il y régnait une chaleur pesante. L’eau ruisselait des arbres et formait une brume épaisse, menaçante. Ses pieds, maintenant engoncés dans de solides bottes en cuir, s’enfonçaient profondément dans la mousse et les feuilles mortes alors qu’il s’aventurait au-dehors. C’est l’abondance de la vie en ce lieu qui étonna surtout le rescapé ; des créatures étranges occupaient chaque parcelle d’espace disponible. Des êtres volants piaillaient en passant de branche en branche, d’autres les suivaient en utilisant des lianes ou en sautant, faisant fi du vide ; de petites créatures humides croassaient dans les feuillages quand d’autres faisaient glisser leurs longs corps fins dans des souches mortes recouvertes de mousse verte. L’innommé marcha sans vraiment sans rendre compte au milieu de cet univers étonnant. Il baladait son regard d’une curiosité à une autre sans prendre garde à sa direction, s’efforçant seulement de ne pas marcher sur une chose potentiellement dangereuse, ce qui semblait constituait la majorité de son environnement.

Il entendit bientôt des grognements derrière des fourrés. Les larges fougères s’écartèrent pour laisser passer la tête d’un grand fauve au pelage tigré, les longs crocs dépassant de la gueule de l’animal formaient une symétrie presque parfaite avec les cornes qui lui ornaient le crâne. Une seconde d’hésitation passa pendant laquelle le félin sembla mesurer l’intérêt ainsi que les risques de s’attaquer à cette proie singulière. Il finit par bondir en rugissant. Trois cent cinquante kilos de muscle s’abattis sur l’être à la peau pâle qui n’eut que le temps de se jeter sur le côté. Le monstre se retourna en feulant sa frustration avant de gémir de douleur. Du sang jaillit de la plaie qui lui barrait le museau, l’épée frappa de nouveau pour s’enfoncer profondément dans l’œil droit du fauve. L’innommé ne s’attarda pas devant son exploit, il reprit son chemin en prenant bien garde de scruter tout mouvements suspects agitant les arbres.

Il marcha longtemps comme cela, seul dans la jungle, et dû se défendre contre bon nombre de prédateurs : des fauves cornus, des serpents géants, ainsi que d’horribles oiseaux au plumage aussi rouge que leur bec incrusté de sang séché. Pour se reposer, il cherchait un trou dans lequel se glisser, parfois des cavités si étroites qu’il était obligé d’enlever son armure pour ne pas s’y coincer. Pour se nourrir, il mangeait les monstres même qui avaient tenté de le dévorer, sans se préoccuper de ce que cela comportait d’ironique. Il coupait leur chair avec son arme, laissant de côté les parties malades ou immangeables et avalait le reste cru.

Il arriva au bord d’un fleuve bordé de terres marécageuses infestées de reptiles à la gueule démesurée. Une myriade d’insectes provoquait un véritable vacarme parfois ponctué de croassements sortant de la vase. Étrangement, la plupart des bestioles volantes ignoraient l’étranger, l’évitaient même ; seules les plus gros, qui atteignaient parfois la taille d’un corbeau, l’attaquaient avec leur trompe hideuse. Il réussit à atteindre la rive, laissant derrière lui une dizaine de carcasses chitineuses, mais le courant était trop violent pour pouvoir traverser. L’innommé se mit donc à suivre le cours d’eau, évitant le plus possible les créatures écailleuses qui patientaient dans l’eau boueuse.

C’est un autre monstre qui faillit provoquer sa perte. Alors qu’il passait à côté d’une mare, un mastodonte obèse en jaillit dans un grand éclaboussement ; sa gueule immense aurait pu happer et broyer l’innommé tout entier si celui-ci n’avait pas eu le réflexe de bondir en arrière. Une première mort fut ainsi évitée, cependant ce n’était seulement que pour se jeter dans une seconde. En esquivant l’assaut de la créature, il s’embourba dans un trou d’eau traître à la profondeur insoupçonnée. Divers déchets flottant dans ce bourbier l’alourdissaient, le tiraient irrémédiablement vers le bas, l’enfouissaient sous la vase à l’odeur écœurante. Il perdit l’usage de ses sens l’un après l’autre, la saleté s’infiltrant partout, l’étouffant peu à peu.

Tandis qu’il perdait connaissance, quelque chose empoigna sa tunique et entreprit de le tirer du piège mortel, centimètre après centimètre. Sa tête émergea bientôt, il vomit et gémit de douleur, toujours aveuglé par la vase. Quand son bras droit fut libéré, il agrippa brutalement le membre qui l’extirpait de l’immondice ; c’était un bras comme le sien et non la gueule d’une quelconque horreur affamée, sa main sentait le contact de l’acier qui devait recouvrir son sauveur. Après une éternité d’effort conjoint, il finit par ramper sur la terre molle du marécage. Il s’essuya les yeux, chassant le sable et les larmes provoquées par l’irritation ; la vue lui revint enfin. Il devait la vie à un être ressemblant à celui de la caverne. Néanmoins, son armure différait, elle lui recouvrait l’intégralité du corps des bottes métalliques jusqu’au heaume lui cachant le visage. Une voix grave s’échappa des fentes du casque, mais l’innommé n’avait jamais entendu ce langage, il ne connaissait que les grognements furieux de la bête troglodyte. Son sauveur finit par hausser les épaules et lui fit signe de le suivre. Ils passèrent à côté du cadavre de la bête l’ayant surpris, son ventre bouffi était parcouru d’une sale entaille par laquelle diverses humeurs s’écoulaient lentement.

Le guerrier en armure l’éloigna du marécage funeste pour retourner dans le dédale végétal apparemment dénué de fin. Après seulement quelques minutes de marche, ils entrèrent dans une clairière envahie par différentes espèces de fleurs odorantes. Ces dernières entouraient un large rocher solitaire couché sur le sol qui devait empêcher la végétation habituelle de pousser à son aise, permettant ainsi à toutes ces fleurs de profiter du soleil ainsi que de la pluie. Sur le rocher étaient étalés tout un tas d’objets qui devaient appartenir au guerrier. Ils s’y assirent, épuisés tous les deux ; le guerrier fit glisser le masque de son heaume, révélant un visage à la peau blanche à l’exception de fines lèvres roses surmontées d’une moustache broussailleuse. Ils mangèrent des tranches de viande fumées provenant du paquetage. Le sauveur essaya tant bien que mal de communiquer par des gestes, faisant des allers-retours avec ses doigts entre ses yeux gris et l’innommé, mais celui-ci l’ignora, il mangea sa ration et s’endormit aussitôt.

 Le lendemain, ils partirent ensemble à l’aube. Le guerrier en armure avait l’air satisfait de s’être trouvé un allié dans cet environnement hostile ; l’innommé, lui, suivait naturellement sans avoir l’air de se poser de questions. Son compagnon était un formidable combattant, abattant les monstres de sa longue épée tout en se protégeant avec un écu décoré d’un symbole en forme de crâne d’oiseau, cet étrange blason se retrouvait aussi sur son tabard en blanc sur fond bleu nuit. L’innommé observa ses mouvements expérimentés ainsi que sa posture qui semblait lui donner un fort avantage sur la faune locale.

Cinq cycles de lumière faisant place aux ténèbres et de ténèbres succombant de nouveau à la lumière passèrent avant que les deux voyageurs n’arrivent à la destination du guerrier. De gigantesques constructions de pierre perçaient la forêt, ou plutôt étaient englouties sous la végétation invasive. Lentement, le bouclier devant lui et l’épée prête à frapper, le guerrier entra dans l’une des pyramides en ruine suivit de près par l’innommé. L’intérieur n’était qu’un amas de roches et de lianes, des détritus jonchaient la mousse sur le sol. C’était des morceaux d’os rongés, des objets métalliques ou en bois mangés par la rouille et la pourriture, abandonnés depuis des lustres. Tout cela était illuminé par des faisceaux lumineux provenant de dizaines de fissures dans le toit. Il y avait aussi des statues qui bordaient les murs de la salle, bien que la majorité étaient complètement détruite, certaines paraissaient presque intactes. Elles représentaient des femmes et des hommes vêtus de longue robe, tenant dans leur main des bâtons, ainsi que des plaques rectangulaires bizarres que les personnages observaient avec attention.

Un grand bruit résonna soudainement, une silhouette bipède apparue au fond de la pièce, un bâton à la main. Il s’avança d’une démarche disgracieuse jusque dans la lumière où il apparut qu’il s’agissait d’un grand singe difforme aux membres de longueurs inégales. Sa fourrure blanche était absente à certains endroits de sa peau, faisant apparaître d’ignobles plaques maladives où suintait un liquide purulent. La bête malade n’eut pas le temps de hurler qu’un bon mètre d’acier s’enfonçait déjà dans sa gorge dans un jaillissement d’humeurs malodorantes. Après avoir essuyé en vain sa lame sur les morceaux de fourrure, la rendant plus sale et gluante encore, il fit un signe à l’innommé. Celui-ci comprit qu’il devait avancer, il alla donc à l’endroit où apparut le singe et y découvrit une porte menant à une deuxième pièce, manifestement vide. Le guerrier repassa devant et s’avança précautionneusement sans quitter la protection de l’écu. Il y fit quelques pas, le plafond était complètement défoncé ce qui permettait au soleil d’éclairait l’endroit librement. Aucun danger immédiat, le guerrier continua à avancer. Cependant, deux singes bondirent des murs en ruine, abattant leur masse sur l’armure métallique qui grinça sous les coups. L’innommé s’élança, tranchant de son épée le cou du premier dont la tête était ornée d’une protubérance ressemblant à une seconde tête qui aurait poussée sur la première. La bête survivante poussa un profond rugissement doublé d’un affreux gargouillis liquide avant de se précipiter sur le meurtrier, mais il ne réussit qu’à s’effondrer pitoyablement, les jambes sectionnées par l’épée du guerrier.

L’exploration fut longue et difficile, ils tuèrent des dizaines de singes qui hantaient les ziggourats brisées qu’un peuple ancien avait dû bâtir à l’apogée de leur civilisation. Ils trouvèrent enfin l’objet de leur recherche en fouillant la quatrième pyramide dont l’intérieur était luxueusement décoré. Les statues, formées à partir d’un alliage métallique plutôt que sculptées dans la pierre, avaient mieux supportées les affres du temps. Un sarcophage décoré par tout un ensemble de gemmes précieuses reposait au centre de la ziggourat. Le guerrier l’ouvrit sans cérémonie en poussant péniblement l’épais couvercle. Il extirpa de la tombe une magnifique lance forgée à partir d’un acier sombre, presque noir. La hampe et la lame crochue semblaient avoir été fondues ensemble d’un même bloc plutôt qu’assemblée par la suite. Satisfait, le guerrier partit avec la lance entre ses deux gantelets. L’innommé jeta un œil à la vieille momie avant de suivre son compagnon, bien qu’appartenant assurément au peuple disparu, elle ressemblait plus à la morphologie difforme des singes qu’à celle, parfaite, des statues.

Ils traversèrent la forêt d’un pas bien plus rapide après leur victoire, le guerrier avait l’air de savoir où allait, l’innommé le suivait sans paraître s’en soucier. Ils émergèrent enfin de l’étouffant monde végétal. Une large plaine recouverte d’herbes hautes s’ouvrit devant eux ; le soleil, gigantesque, la recouvrait de sa lumière au point qu’elle paraissait parcourue de grandes flammes dorées. Le guerrier releva sa visière et fit quelques pas sous l’astre céleste, il laissa s’échapper de ses lèvres un ultime soupir de satisfaction. Son corps s’effondra en formant un fossé dans la sublime prairie immaculée. L’innommé jeta sa lame souillée, puis, il déshabilla son ancien compagnon, accaparant son armure, son épée, son écu pour finalement s’emparer de la lance noire ayant tant coûtée au guerrier solitaire.

Au loin, à l’horizon, les pointes de hautes tours se détachaient de la ligne de l’herbe dorée ; on devait vivre là-bas. L’innommé partit donc la lance à la main, s’habituant peu à peu au poids de sa nouvelle carapace. De curieux arbres solitaires parsemaient la plaine, ils semblaient vouloir défier la jungle à eux seul par leurs tailles et leur feuillage étendu en une sorte de toiture végétale. La faune était beaucoup moins agressive, il ne croisa qu’une dizaine de quadrupèdes cornues pacifiques ainsi que de rares oiseaux.

Plus il s’approchait, plus la ville au loin révélait son immensité. Au beau milieu de la plate savane, se dressait une véritable montagne de bâtiments en pierre beige construits tout en hauteur comme si le peuple qui l’habitait voulait tendre vers le soleil. Un grand mur entourait la base de la cité, cachant les édifices de hauteurs moindres. Des tours de guet ornaient le sommet de la muraille de façon régulière. L’innommé s’arrêta devant un immense portail doré décoré de diverses gravures majestueuses. Deux gardes s’approchèrent, des piques ornées de plumes multicolores aux poings. Leur apparence ainsi que leur équipement rappelaient celui de la guerrière de la grotte, même peau noire, même tunique beige. L’un d’eux prononça quelques paroles avant d’apercevoir la lance que tenait l’innommé ; il le laissa passer dans un geste emplit de respect, mais non dénué d’une certaine défiance.

L’entrée de la ville débouchait sur une rue étroite où quelques étales colorés étaient dressés, mais peu de passant y déambulaient. Cette zone paraissait presque abandonnée, où au moins plongée dans une grande misère. Plusieurs enfants rachitiques ainsi que des vieillards en haillons regardèrent avec une grande curiosité l’étranger en armure passer, ce dernier s’arrêtait fréquemment, étonné par cet univers urbain où tout était si ordonné et géométrique. En avançant, l’allée prit peu à peu de la hauteur, l’innommé monta plusieurs escaliers où une foule de plus en plus dense et bruyante commença à gêner sa progression. Pourtant, la majorité des badauds s’écartaient à son passage, le fixant avec des yeux étonnés où perçait une légère frayeur instinctive. Le niveau de vie s’améliorait alors qu’il avançait dans les strates supérieures, de grandes places s’ouvraient au milieu des tours en pierre, elles étaient envahies de marchands et de serviteurs attroupés autour d’amoncellement de nourritures, d’objets bizarres, d’armes de toutes les formes. L’innommé avait faim, mais le fonctionnement du commerce se déroulant sous ses yeux le dépassait complètement ; il préféra continuer sa progression, on trouvait toujours de quoi se nourrir dans les recoins obscurs et cet endroit emplis de merveilles brillantes en était abondamment pourvu.

C’est en s’éloignant de la foule par le biais d’une ruelle menant aux bas quartiers qu’il la rencontra. Une personne voûtée, enroulée dans une robe rapiécée s’arrêta devant lui. Elle chuchota des paroles étouffées par un voile sombre qui lui couvrait le visage, l’innommé l’entendit pourtant distinctement, et ce, malgré l’agitation urbaine ; mieux, il comprit ce qu’elle disait. Elle parla longtemps et lui écouta sans pouvoir faire autrement, comme plongé en transe. Elle avait vu l’innommé équipé de l’armure du chevalier défunt dans un rêve, elle l’avait vu gravir les montagnes du nord, elle l’avait vue appeler d’autres réprouvés comme lui, d’autres sans âme ; enfin, elle l’avait vue fonder un peuple libre et puissant bien décidé à prendre sa place sous la lumière du soleil. Elle lui dit qu’elle était censée l’aider dans sa quête ; alors, elle siffla et un second personnage en robe s’avança derrière elle, il tenait la bride d’un des quadrupèdes cornus que l’innommé avait aperçu courir dans la plaine. La voyante lui demanda de monter sur l’animal, elle lui assura qu’il le mènerait jusqu’à sa destination et qu’il pourra s’arrêter en cours de route dans un village où il sera bien accueilli. Il obtempéra, bien qu’il n’eût naturellement jamais monté auparavant. La bête hennie sous le poids de l’armure, mais partie tout de même sans attendre d’ordre. Le cavalier et sa monture traversèrent la ville sans difficulté, ils sortirent par un second portail identique au premier et commencèrent leur voyage à travers les herbes hautes.

Quand l’innommé arriva en vue des huttes, le soleil disparaissait derrière les montagnes encore lointaines, donnant à la savane une éclatante teinte écarlate. Sa monture s’immobilisa devant l’entrée de la petite communauté, il eut beaucoup de mal à en descendre. Les habitations faisaient peine à voir en comparaison des merveilles de la cité, c’étaient des cases en terre recouvertes de chaume comme seule toiture ; elles étaient sales et endommagées, elles paraissaient non entretenues depuis un certain temps. Il fit quelques pas, mais personne ne vint l’accueillir malgré le cliquetis sonore de son armure qui aurait dû avertir la moitié de la plaine silencieuse. C’est précisément le silence qui l’alerta juste à temps pour lever son bouclier. Cela fit comme un terrible son de cloche, puis deux ; au troisième le bras de l’innommé commença à souffrir. Il poussa en avant de toutes ses forces, repoussant son assaillant que le demi-jour révéla être un homme en loque muni d’un gourdin. Une frénésie furieuse dansait au fond de ses yeux enfoncés au milieu d’un visage particulièrement laid. Le gourdin tomba de nouveau, mais sa course fut stoppée d’un coup de lance, sa partie supérieure en forme de masse griffue s’écrasa en un bruissement humide sur un coin d’herbe. L’innommé réalisa alors que l’objet boursouflé n’était pas une simple branche d’arbre, du sang goûtait de sa lame alors que son adversaire hurlait de douleur. La lame s’abattit à nouveau et une seconde masse de chair rencontra le sol, bientôt suivis par le corps tout entier.

Une clameur éclata depuis les huttes crasseuses, le calme apparent se transforma en l’espace d’un battement de cœur en un chaos infernal. Une dizaine de hurlements pathétiques accompagnèrent autant d’êtres à l’air malade tenant pour certains divers outils comme arme de fortune. Pour la première fois, quelque chose de chaud s’embrasa dans le ventre de l’innommé alors qu’il réalisa que le village accueillant promis par la voyante n’était qu’un odieux mensonge. Un grondement s’échappa de sa gorge tandis que les abominations s’approchaient lentement en poussant des gémissements débiles. Ce fut un massacre particulièrement brutal et expéditif, aucun des mutants n’y réchappa. Seule une créature malingre à la peau pâle blottie au fond d’une case survécut ; elle observa, les yeux écarquillés, ses anciens maîtres devenus monstres périr l’un après l’autre par le fil de la lance de l’étranger.

 Quatre autres cavaliers attendaient l’innommé près de sa monture ; deux portaient le même équipement que les gardes de la ville ; un autre portait une armure de plates complète identique ou presque à celle qu’il portait actuellement, le tabard frappé du même blason au crâne d’oiseau blanc sur fond bleu ; enfin, c’était la menteuse en personne qui chevauchait le dernier quadrupède. Les guerriers éclatèrent en rugissements furieux, leurs armes prêtent à faire couler le sang de celui qui avait assassiné les leurs. La voyante ricanait, satisfaite de son stratagème qui lui permettait d’éliminer deux menaces simultanément. Elle remercia l’innommé pour avoir exterminé ce nid d’infections avant de lui présenter ses adieux ainsi que ses excuses pour sa quête impie.

En entendant ces mots emplis de perfidie, l’innommé compris que le langage qu’employait ce peuple si évolué n’était qu’un outil de tromperie, que les mots n’étaient que des mensonges. Alors, il hurla aussi fort qu’il le put à la façon des bêtes, il émit un cri où se mêlait toute son incompréhension devant la cruauté intelligente si différente de celle simple et instinctive de la nature ; un cri qui contenait toute sa peur de l’inconnu, sa peur de ce monde si vaste dans lequel il n’était qu’un insecte éphémère parmi d’autres ; enfin, un cri empli de l’indignation de celui qui découvre la lumière et la liberté pour ensuite en être privé à jamais. Il ressentit une vive douleur le traverser avant de sombrer de nouveau dans le vide et l’ombre.

Cela mit fin à la brève escapade de cet être sous la lumière du soleil. La nuit tomba sur ce corps abandonné, seule la lance mythique fut emportée, le reste avait été jugé souillé à jamais. L’ombre pâle qui s’était dissimulée derrière le cadavre décapité s’approcha précautionneusement du corps toujours en armure. Elle l’observa quelques instants avant de retirer la couche métallique qui le recouvrait. Sa surprise fut grande quand elle s’aperçut qu’une remarquable similitude les liés. Une grande émotion la prit soudainement devant ce corps pâle, elle fut saisie d’une solitude encore inédite. Elle enfila l’armure, s’empara de l’épée et du bouclier et parti dans la direction opposée aux meurtriers, vers les montagnes se dressant au loin et dont l’immensité semblait défier le monde entier. Jamais elle n’oubliera le cri sublime de celui que l’histoire oublia de nommer.

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Max Lanzarotti
Posté le 01/08/2020
Hello Gagi,
Tout d’abord bravo l’ambiance est installée dès le début, c’est prenant et excitant ! On sent le talent !
Un talent brut, à polir, peut-être. Ton texte est très bien, mais il y a quelques détails qui gâchent la lecture... Rassure-toi, c’est trois fois rien à corriger !

1. Pense à bien te relire avant de publier (ce n’est pas la mort qu’il y ait ci ou la des fautes d’orthographe , mais dès la première phrase ça décourage...)
Ici : Une galerie empliE et non emplit

2. Par la suite, on voit que tu soignes le style, ce qui est bien, mais j’ai l’impression que tu te forces un peu, ce qui dessert l’histoire.
Il y a énormément d’adjectifs, trop à mon goût. Par exemple dans cette phrase :
“ un terrible hurlement strident qui résonna longuement “
Pourquoi pas, pour éviter également l’adverbe en -ent, qui alourdit toujours une phrase : “un long hurlement qui se répercuta dans le boyau sinistre.“
Crois-moi, la surabondance d’adjectifs affaiblit un texte.

3. La suite est trop riche en adverbes en -ent, et c’est dommage, car ils alourdissent ton style, par ailleurs imagé et puissant.
Dans cette phrase, par exemple, il y a prudemment, silencieusement, et en rampant (qui accentue la répétition en -ant. :
“L’innommé lâchât prudemment sa pitance et partit en rampant silencieusement vers un trou plus profond, plus étroit “
Pourquoi pas : “L’innommé se figea et lâcha (et non pas lâchât ;) ) sa pitance pour ramper avec prudence plus loin, au fond de son trou, là où l’on ne pourrait l’atteindre”

Dès la phrase suivante, on trouve un autre adverbe en -ent ; pour le coup, c’est vraiment trop. Ça m’a fait arrêter la lecture à cet endroit, et c’est bien dommage car j’étais intéressé par le thème et par l’ambiance. Je pense que tu perds énormément de lecteurs sur ces petits défauts de style, qui se corrigent en un rien de temps. Une relecture suffit.
Ici, par exemple :
“Celui-ci passa bruyamment” —> “à grand fracas”

Pour conclure, c’est un texte que je veux lire, l’ambiance est superbe (L’innommé me fait trembler et me dégoûte en même temps), mais il manque une relecture, et quelques corrections : fautes d’orthographe, surabondance d’adjectifs et d’adverbes.
Gaji
Posté le 03/08/2020
Bonjour !
Merci beaucoup pour ce commentaire critique, ça m'a aidé à prendre du recul sur ma manière d'écrire.
J'ai essayé de suivre tes conseils et j'ai commencé à modifier en épurant pas mal de phrases trop lourdes, en effet.
Il reste du travail, il doit encore y avoir des fautes par-ci par-là, mais j’espère que c'est déjà un peu plus lisible.
Je referai des relectures supplémentaires avec un peu plus de distance pour ce qui existe déjà dans les semaines à venir.
En tout cas, je suis content que l'ambiance du début plaise, c'est encourageant pour les corrections.
Max Lanzarotti
Posté le 03/08/2020
Oui, c'est vraiment bien ! Hâte de te lire la suite :)
Pour ce qui est du style, j'avais exactement le même problème que toi, sauf que j'envoyais directement mon texte au maisons d'éditions, qui me répondaient qu'il y avait un problème de style, trop lourd, sans donner plus d'explications. Quelques heures de recherche sur internet (blog, livre numériques sur l'écriture) m'ont permis de comprendre ce qui n'allait pas. J'utilisais également beaucoup trop les verbes pauvres, et particulièrement les verbes être et avoir, ce qui ne semble pas être ton cas :)
De ce que je lis dans ton texte, il n'y a que très peu de choses à modifier, car tu as une bonne plume naturellement. Simplement supprimer ci-et-là des adjectifs, et supprimer ou remplacer les adverbes (pas tous, évidemment, il ne faut pas tomber dans l'excès inverse !)
Bon courage :)
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