La Punition

Par Liné
Notes de l’auteur : "Où est donc le mal, d'où vient-il, et par où s'est-il glissé ?"

Les coups pleuvent, les poings s’abattent en une pluie diluvienne – une pluie de cailloux, de roches sèches – et frappent le visage ensanglanté de Dodu.

   Il fait chaud. L’automne est caniculaire. Plaqué contre le bitume, immobilisé sous le poids de ses camarades, Dodue sue comme un goret ; plisse les yeux. Et Victor ne saurait dire qui, des coups de poings ou des rayons du soleil, dessinent sur les traits de Dodu cet air d’ahuri qui donne tant envie de lui cogner dessus.

   Pour ça, il faut dire que Dodu est fort. Très fort. Sa tête de lune, ses binocles qui grossissent les yeux et sa bouche entrouverte, toujours entrouverte, appellent la bagarre. Cherchent le passage à tabac. Crient au monde un besoin lancinant d’être fracassé. Une tronche, un corps pareils, ça ne peut décemment pas exister sans un retour de flammes. Une punition.

   Une punition qui doit marquer, s’enraciner. Devenir cicatrices. Aussi, ce n’est pas la première fois que Victor s’attèle à défigurer Dodu. Ni la dernière. En tant que meneur, il est de son devoir de motiver les troupes, de lancer l’assaut ; de rappeler à la classe, à l’école toute entière, qu’un gros binoclard à tête de lard n’y a pas entièrement sa place.

   Alors, encore, Victor tape. Il n’y va pas de main morte. Ses mèches blondes rebondissent sur son front, lui tombent dans les yeux ; des bottes de paille dorée strient les tâches de sang, les lèvres éclatées et les bleus apparents qui décorent le visage de Dodu. Autour de Victor, les copains participent : Pierre enserre les poignets de Dodu, et le genou d’Alain s’enfonce dans le ventre grassouillet comme un couteau dans du beurre. Un trio, une trinité imparable. Qui rappellerait presque ces tableaux de la Vierge Marie accompagnée d’un saint - les bras ouverts au-dessus de l’enfant Jésus.

   Ce qui est étonnant, c’est que Dodu ne hurle même pas. D’habitude, quand on cogne, ça crie. Là, non. Pas la peine toutefois de redoubler d’énergie : Victor sent bien, sous ses poings justiciers, que Dodu est éberlué. Qu'il a le regard hagard, perdu, des bêtes qu’on envoie à l’abattoir. D’ailleurs, les yeux du binoclard papillonnent. Se ferment. Et puis, sa tête dodeline.

- Hé, il est tout mou ! s’exclame Pierre.

   Victor suspend son poing dans les airs. Alain relâche son emprise. La trinité guette, attentive, une réaction de ce corps flasque qui git sous elle. Pierre abandonne un poignet et vient donner une petite claque sur une joue tuméfiée. Au loin, de l’autre côté des murs qui délimitent la cour de récré, une automobile fait rugir son moteur. Rien d’autre n’advient.

- Il dort ou quoi ?

   Victor saisit les épaules de Dodu et le secoue. Les lunettes cassées gigotent, une branche craque et les verres se brisent ; des perles tranchantes se répandent dans les cheveux de Dodu. S’il dort, il ne se réveille pas.

- Ben v’là autre chose ! commente Alain.  

   Les trois copains se questionnent du coin de l’œil.

- Qu’est-ce qu’on en fait ?

   Le meneur réfléchit. Il pose les mains sur les hanches et sa silhouette forme un triangle branlant, en équilibre précaire au-dessus de Dodu.

- Je vais vous l’dire : on le laisse là. Il va bien finir par rouvrir les yeux tout seul. Et puis, la cloche va bientôt sonner !

   L’argument convainc Pierre et Alain. A l’école, tout le monde craint Mademoiselle Perrois, ses coups de règles sur le bout des doigts, et le pincement de ses ongles crochus lorsqu’elle tire l’oreille des cancres. Tout cela n’a rien d’agréable.

   Les garçons se relèvent, jettent un dernier regard interrogateur sur le corps inanimé de Dodu, et s’en vont. Victor s’extirpe du carré bitumeux dans lequel ils ont attiré leur proie, derrière les toilettes et, suivi de ses compagnons, regagne la cour. Tous trois se hâtent, courent joyeusement ; la cloche sonne tandis que, du bout de leurs souliers vernis, ils font s’envoler une nuée d’oiseaux blancs.

   Ils rejoignent la file à temps. Mademoiselle Perrois rassemble les écoliers, tenus en rangs serrés devant elle. Victor se tient droit, le menton relevé. Il a fière allure.

- En avant !

   La file avance, disciplinée et, en quelques pas assurés, retrouve la salle de classe. Victor se précipite sur son pupitre, s’assoit, pose les mains sur le bois écaillé. Son encrier est plein, sa plume l’attend ; il est prêt pour une dictée.  

- Prenez vos cahiers de français.

   Victor s’exécute. La dictée, ça n’a rien de compliqué et, entre deux phrases, ça laisse du temps pour quelques rêveries. La maîtresse entame l’exercice du haut de sa voix caverneuse :

- « Ainsi je croyais vos créatures finies, pleines de votre infini, et je me disais : Voici Dieu, voilà ses créatures, Dieu bon, infiniment meilleur qu’elles, mais dont la bonté n’a pu les faire que bonnes, et c’est ainsi qu’il les environne et les remplit.[1] ».

   Victor écrit, s’applique. La plume court sur son cahier et le noircit à force de mots jetés. Il reconnaît l’extrait pour l’avoir entendu à l’église, dimanche dernier : il ne se souvient plus de son auteur, apôtre ou saint, mais garde en mémoire l’image vive du prêtre, debout sur sa chaire, les bras levés au-dessus de ses ouailles comme pour les embrasser et les guider. Victor avait froncé les sourcils : il n’avait pas tout à fait compris les propos du prêtre ; toutefois les mots, leur ardeur, leurs couleurs, l’avaient touché.

- « Où est donc le mal, d’où vient-il, et par où s’est-il glissé ? quelle est sa racine ? quel est son germe ? Mais peut-être, n’est-il pas. Pourquoi donc redoutons-nous, pourquoi fuyons-nous ce qui n’est pas ? ».

   Ils vont finir par découvrir le corps de Dodu, c’est sûr. Ou bien le binoclard va-t-il se réveiller ? S’introduire dans la classe, le nez ensanglanté, et chouiner dans le giron de la maîtresse ? Il les dénoncerait. Il le dénoncerait lui, Victor. Le meneur de la classe. Le bon élève. Le bon chrétien. Et alors, Mademoiselle Perrois le punirait. Son père le punirait. Le prêtre aussi, sans doute, le punirait.

- « Et si notre crainte est vaine, cette crainte même est un mal ; c’est un mal que ce néant qui sollicite et tourmente notre cœur, mal d’autant plus pénible, qu’avec moins de sujet de craindre il nous livre à la crainte. Ainsi donc, ou nous avons la crainte du mal, ou nous avons le mal de la crainte. ».

   Ce n’est pourtant pas la première fois qu’il frappe Dodu. Les grandes personnes le savent, l’ont déjà pris sur le fait ; l’ont déjà puni. Pourquoi craint-il donc leur jugement ? Une chiquenaude de plus, en quoi est-ce effrayant ?

- Victor ! La main dans le sac !

   Le garçon sursaute ; lance un regard désemparé à la maîtresse, puis sur son cahier : une tache d’encre s’y est invitée et grossit, grossit, grignotant de ses frontières bleu nuit le peu de mots que Victor a tracés.

- Tous tes camarades ont le nez penché sur leur cahier, gronde Mademoiselle Perrois. Mais toi, pour une raison que j’ignore, trouves le plafond plus intéressant que ta copie. Ma dictée ne te plait pas ?

- Pardonnez-moi, Mademoiselle…

- Prends ton ardoise.

   Victor obéit. D’un geste lent, il agrippe son ardoise, la pose sur son pupitre et se saisit d’une craie. Toutes les têtes sont tournées vers lui.

- Ecris et montre-nous : « ce néant qui sollicite et tourmente notre cœur ».

   La craie crisse ; en proie au doute, Victor a toutes les peines du monde à faire glisser son poing contre la surface rugueuse de l’ardoise. Il butte sur les mots, hésite sur l’orthographe et méprise les conjugaisons. Il sait qu’il se trompe. Que les signes blancs qui se tissent sous ses yeux sont sales d’erreurs d’enfant.

- Et bien, tu as fini ? Enfin ? Montre-nous !

   Victor retourne l’ardoise et l’expose à toute la classe. Au premier rang, deux filles pouffent de rire. Il rougit.

- N’importe quoi ! Tu as oublié le « t » à « néant », et tu as inversé les lettres de « cœur » ! Viens devant, viens. Et montre-moi tes doigts.

   Une punition. Il s’y attendait. Condamné pour deux fautes d’orthographe.

   Il se lève en râclant sa chaise et, résigné, tête baissée, s’avance vers la maîtresse. Le silence gênant de ses camarades de classe bourdonne à ses oreilles. Il a honte ; honte de ne pas avoir été plus attentif.

    Mademoiselle Perrois attrape sa baguette. Victor lui présente ses doigts, tremblants, paumes crispées ; la baguette s’élève, caresse le chignon de la maîtresse, étend son ombre frêle sur le tableau noir ; et s’abat, sévère, en un sifflement cassant. Victor retient un cri. Et tandis que l’institutrice se complait dans sa besogne, qu’elle frappe et frappe avec la persistance d’un vautour, un doute affreux la saisit : il manque un élève. Il manque un élève dans la classe. Lequel ?

 

[1] Confessions de Saint Augustin, Livre VII, chapitre V, Gallimard, 1993, p. 226

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Rachael
Posté le 07/10/2019
Ahhh ! j'adore ta nouvelle. Le parallèle entre les petits tyrans du début et la maîtresse dans la seconde partie est génial, avec finalement le même genre de violence gratuite et sadique de part et d'autre. Mention spéciale pour la trinité... Non vraiment, j'ai trouvé ça hyper réjouissant à lire (enfin dans un registre pas très drôle, hein...)
Liné
Posté le 08/10/2019
Merci Rachael ! Je suis très, très contente qu'elle t'ait plue ! Je te rassure (enfin je sais pas si c'est rassurant) mais j'ai moi-même eu ma petite dose d'euphorie en écrivant certains passages finaux... :-D
Vous lisez